Ma rencontre avec Jacques Rouby, peintre...Chronique de la vie quotidienne en province

Rouby.jpgAu quotidien la vie nous réserve des surprises, ce que je considère comme une surprise, c’est un moment, un instant, une rencontre, une discussion qui vient constamment enrichir ma réflexion. Ces moments là sont de plus en plus rares dans les grandes villes, les gens ne prennent plus le temps, ils n’ont pas le temps, tout est chronométré à la minute, à la seconde même, la différence d’avec la vie à la campagne c’est peut-être une forme de laisser aller, ou plus simplement,une prise de conscience de la réalité qui n’est pas celle que l’on veut nous faire croire qu’elle est.

On s’en rend compte dans les bureaux de l’administration ou de certaines associations où l’on doit réaliser une mission dans un temps qu’impose l’employé à son employeur, ainsi, dès qu’un transfuge apparait en résolvant le problème en 48 h au lieu d’une à deux semaines habituellement, il est immédiatement considéré comme un danger, car il a perturbé l’ordre établi du temps imparti : « ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? »

Cette expérience, vous la connaissez, vous l’avez vécu, vous la rencontrez au quotidien et elle vous exaspère comme longtemps elle m’a exaspéré, voir ainsi perdre un temps précieux par la faute d’incompétents, magouilleurs professionnels, intrigants de tout poils, mauvaises bêtes.

Mais ce n’est pas l’objet de cette chronique, aujourd’hui j’ai rencontré un bon camarade, un peintre qui ignore que je le suis et car j’ai la pudeur de ne pas m’en vanter (lui non plus d'ailleurs), à quoi bon. Lorsque nous nous croisons, nous discutons plutôt chiens et comportements humains.

Jacques, c’est son nom, Jacques Rouby, un homme d’une grande simplicité et d’une profonde humanité, c’est un peintre que nous pourrions classer dans la catégorie « d’art Brut », dans la filiation directe de Dubuffet, je ne juge pas son travail, c’est le travail d’un artiste sincère et pur, nous avons certains points communs, mais je me rapproche d’avantage du clarissime, sans doute ces points communs me permettent-ils de comprendre son art sans en discuter.

Jacques aime beaucoup mon chien, mon chien aime bien Jacques mais garde ses distances, il est un peu sauvage. Il s’en approche, le flaire, se laisse à peine toucher, il baisse la tête tout en ne quittant jamais Jacques du regard, puis il vaque à ses occupations :

-       Ah, les chiens de la SPA, me dit-il, c’est toujours un peu difficile, ils ont été tellement maltraités que de retrouver un rythme normal après, c’est à la fois difficile pour le chien, et pour son nouveau maître. Mais celui-là ca va, il a du oublier certains de ses traumatismes.

-       Des fois, lui dis-je, j’éprouve de la peine pour lui car je réalise combien il a été maltraité, et même battu, et cela me fait mal, tellement je réalise la sensibilité de ce chien et sa fidélité. Enfin, je remercie ses tortionnaires, sans quoi, je ne l’aurais pas récupéré, ils ont bien fait de l’abandonner. Bien sûr, s’il était tombé dans la mauvaise famille, il aurait été très malheureux et même fugueur, d’ailleurs, s’il pouvait parler, je lui demanderais si aujourd’hui il fuguerait, il me répondrait certainement :

 –      Mais t’es pas fou, je ne quitterais ma famille pour rien au monde !

Mon chien est mon ami, et un ami, c’est sacré, c’est pour la vie.

 Jacques Rouby est un homme perdu par sa bonté, une galerie parisienne l’expose, vend ses tableaux et lui annonce ne pas pouvoir le payer à cause des frais de fonctionnement.

En français, les frais de fonctionnement ça veut dire que l’artiste paye un loyer virtuel au galeriste qui, quand il vend l’œuvre de son artiste, s’enrichit doublement sans jamais avoir besoin de le payer en retour, serait-ce une manière honorable de voler son client ? Est-ce pour cela que j’ai une sainte horreur de ces marchands d’art qui sont des sortes de marchands de sommeil, des parasites qui existent et qui vivent sur la misère des artistes.

 J’ai vécu des expériences semblables, mais j’ai souvent renoncé à leur faire confiance, comme cette galerie à Milan qui voulait absolument m’exposer, mais pour ce faire je devais payer le loyer de la galerie et un pourcentage de 50% sur les ventes, après cela, je n’imagine pas ce que je pouvais gagner sur cette opération, je serais devenu le mécène et l’artiste semi propriétaire d’une galerie qui ne m’appartenait pas, et comment récupérer le fruit de la vente après cela, la galerie à Milan, et moi en France ?

C’est un métier très difficile, pénible, à cause entre autre de cette racaille qui ne pense qu’à s’enrichir sur le dos de ceux qui déjà peinent à survivre.

À Paris du côté de Beaubourg, une galerie me proposait les mêmes conditions et je devais encore payer le vernissage, les cartons d’invitations, les affiches et puis mon poing sur la gueule, j’ai finalement renoncé, notre rôle est de créer, pas de devenir des marchands de tapis et de se faire piller par des voyous, mais c’est le triste destin des artistes dans ce pays et ailleurs. À moins, bien sûr, de payer sa galerie, son vernissage, ses invitations, le journaliste pour l’article, car tout s’achète, tout se paye sous le manteau.

J’avais moi-même été surpris par la mauvaise qualité de certaines expositions dans les galeries parisiennes, pour comprendre finalement que l’une exposait la femme d’un chirurgien qui avait loué les lieux pour trois semaines pour sa femme, alors bien sûr, on ne doit pas généraliser, mais c’est souvent le cas, la galerie est une entreprise qui doit fonctionner coûte que coûte, alors qu'importe les artistes tant qu'ils payent.

La dernière mésaventure de Jacques remonte à quelques mois, il avait demandé à une personne de sa connaissance de pouvoir entreposer ses œuvres dans un hangar en échange d’un loyer plus que modeste, puis un jour la personne ne souhaitait plus louer son local, mais affirmait avoir trouvé un membre de sa famille qui se chargerait d’entreposer ses productions ailleurs. Entreposer était bien le mot, la personne en question a ouvert une galerie et vend les œuvres de Jacques Rouby sans lui reverser un centime. Lorsque j’ai appris cette forfaiture, j’ai demandé à un ami commun :

- Mais qu’est-ce qu’on attend, on y va et on reprend ses toiles, c’est intolérable.

-       Oh, tu penses, Jacques, il ne bougera pas, c’est pas son genre…

-       Alors, il préfère se faire piller ?

-       Et bien oui.

En effet, c’est pas son genre, Jacques vit modestement, il va à la Croix Rouge pour s’habiller, pour se nourrir, il ne demande rien à personne, alors que d'autres n'hésitent pas à vivre de son art ?

Aujourd’hui j’ai eu un honte, j’avais un tapis en poils de Lama que j’avais proposé à mon chien, mais il était trop chaud pour lui, alors je l’ai proposé à Émilio pour son chien Athos, le meilleur ami de mon chien. C’est un vieux bâtard qui souffre de rhumatismes et qui était enchanté. Le soir même, Émilio m’a appelé :

-       Tiens écoute…

 Je n’entendais rien au téléphone, mais Émilio s’approchait du tapis alors qu’Athos était dessus et il grognait sec le bougre, c’était désormais son tapis et personne ne devait y toucher.

-       Je peux te dire, il est content mon copain, hein ! Athos ?

Mais aujourd’hui, Jacques a vu le tapis hier chez Émilio, il m’en a parlé avec envie en me disant qu’avec un tapis comme ça, il l’aurait mis sur son carrelage pour ne plus avoir froid aux pieds et j’ai soudain culpabilisé en me disant que j’aurais dû le proposer à un homme plutôt qu’à un chien, comment aurais-je pu savoir que Jacques avait froid aux pieds et que ce tapis lui aurait fait plaisir ?

-       Parce que le carrelage, qu’est-ce que c’est froid, me disait-il.

Si je trouve un tapis, je le lui donnerais, mais les tapis cela ne se trouve pas sous les ponts, enfin, si vous avez un vieux tapis dont vous ne savez pas quoi faire, pas une loque, mais un tapis en laine qui ne sert plus, vous pourriez faire un immense plaisir à ce brave homme qui ne demande jamais rien à personne, par fierté ou par timidité. Je communiquerais ses coordonnées au, ou à la généreuse donatrice.

Voilà ses instants que j’apprécie dans la vie, des contacts, des discussions au bord de l’eau, sur un chemin de terre, avec des êtres respectueux, qui cherchent simplement à sortir de leur solitude et à discuter sans avoir à se faire rabattre le caquet par des prétentieux qui ont toujours leur mot à dire

Nous vivons une époque formidiable…

  

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.