Parole perdue, parole retrouvée...

« Lettre à la prison » chef d’œuvre tourné en 1969 entre Tunis, Marseille et Paris, par Marc Scialom, retrouvé et sauvé par Film flamme – Le Polygone étoilé, puis distribué en salle en 2009, est désormais disponible en VOD au club Shellac. Probablement la première fiction tournée dans ce pays par un exilé, un jeune intellectuel marxiste, enseignant et passionné de cinéma, venu de Tunis.

Photogramme Lettre à la prison © M. Scialom Photogramme Lettre à la prison © M. Scialom

Ci-dessous un texte écrit par Jf Neplaz vers 2010 pour une édition en italien de Artdigiland : « Marc Scialom, Impasse du cinéma. Exil, mémoire, utopie / Esilio, memoria, utopia (2012) ».

Il y raconte l’histoire de "Lettre à la prison" et de sa restauration.

Ce film et son histoire font par ailleurs l’objet d’un livre-DVD aux éditions commune dans la collection « hors capital(e) » : « La parole perdue et retrouvée de Marc Scialom » (sur commande ou dans les meilleures librairies).

Dans les archives Film flamme-Polygone étoilé les rencontres qui ont accompagné la sortie du film.
Dans les archives Film flamme-Polygone étoilé la fiche du film.

Au sujet du « club Shellac », un article de présentation par Manu Vigne (en attendant un très prochain billet de ce blog consacré au devenir de l’exploitation)

Raconter l'histoire
(chronique minimaliste sans autres considérations... ou presque)

D'abord raconter l'histoire. Chloe Scialom était venue avec Nicolas Lebras, son compagnon et co-réalisateur pour présenter leur propre film Qui ça personne ? en 2002 au Polygone étoilé. Ils y découvrent une table de montage 16mm et Chloe nous demande de pouvoir visionner “un court métrage réalisé par son père quand il était jeune” dit-elle.

Le film est une “copie travail” montée au scotch dont chaque collure se défait. Le son est en 16mm magnétique qui se désagrège à chaque écoute. Nous le sauvegardons tout de suite en numérique. Aaron, réalisateur du collectif apprend ensuite à Chloe à nettoyer et refaire les collures et elle recolle le film. Nous découvrons alors qu'il ne s'agit pas d'un court métrage mais d'un long-métrage. Quand il est entièrement reconstitué, une projection a lieu dans notre auditorium devant quelques cinéastes de Film flamme ... qui restent bouleversés par la vision.

Je me souviens d'avoir, un peu abasourdi, interrogé Chloe et Nicolas : “qui est cet homme qui a réalisé ça ? Que fait-il, où vit-il ?” Etc... Nous pensons à ce moment là que pour des raisons artistiques et politiques ce film doit-être restauré et sauvegardé en 35mm en vue d'une diffusion en salle... C'est ce que nous affirmons à Marc le jour où nous projetons pour la première fois le film en sa présence.
Marc s'étonnait de cet intérêt soudain pour un film qui n'en avait suscité aucun autrefois et il nous a laissé faire, assez dubitatif.

Quel intérêt politique ? Il est double. Il pose une question sur les évidences des expressions politiques en œuvre à la fin des années 60. Marc Scialom se revendiquait marxiste, mais son écriture cinématographique ne laisse pas de grille idéologique prendre le pas sur le geste qui est le sien. En conséquence il n'a pas à “corriger” le contenu de son film pour le rendre “acceptable” aujourd'hui. Et s'il nous apparaît comme un film politique désormais, il conserve une complexité de lecture qui remet en cause notre propre vision du politique. Ou pour parler plus précisément, d'une possible spiritualité marxiste. Qui pouvait l'entendre à Paris après 1968 quand la question était posée par un jeune intellectuel fraîchement débarqué de Tunis ?

Il pose aussi une autre question qui nous touche, nous cinéastes “excentrés”. Marc, s'il a eut alors un coup de pouce de Chris Marker par le prêt d’une Bolex, s'est néanmoins débrouillé seul. Il n'est pas entré à l'IDHEC (bien que reçu), il a réunit quelques amis et c'est avec eux qu'il s'est lancé. Cette expérience « hors capital(e) » s'est cassée les dents sur le marché, mais aussi sur les certitudes du milieu. Qu'en est-il aujourd'hui alors que le cinéma, ses modes de productions et de distribution, ses techniques et toute son économie sont en crise ? C'est ce geste là qui appartient à des milliers de jeunes qui se lancent avec des bouts de chandelles et quelques amis... Qu'en est-il de la réception “institutionnelle” de ces œuvres ? Si nous sommes capables de recevoir aujourd'hui le film de Marc avec 30 ans de retard (car le support film par ses qualités chimiques a permis son existence jusqu'à nous et il n'en sera pas de même du numérique). Quels sont les films d'aujourd'hui que nous ne sommes pas capables de recevoir ?

Sur le geste artistique, d'autres que moi disent ce qu'il en est. Je veux juste rappeler que la liberté de Marc s'étendait au scénario griffonné sur un coin de table. Une voix off, qui n'était ni un découpage, ni une bible. Aujourd'hui il n'aurait toujours pas l'ombre d'une aide financière pour réaliser son film. C'est d'ailleurs toujours le cas pour ses derniers films... Et c'est le cas de milliers de jeunes cinéastes. Alors que ce geste de liberté extrême est devenu majoritaire.

Marc en a tiré cette forme de récit haché, raturé, revenant sur des films passés, retournant littéralement son récit pour en contempler l'envers... D'une innocence faire une perversion, d'une clarté faire une ombre et d'une ombre faire un éclat.

Avec Gaëlle Vu qui était présidente de notre collectif de cinéastes à cette époque là, j'ai produit cette restauration et nous avons trouvé les moyens financiers auprès des collectivités publiques de la région et du département (C'était aussi une première en France !). J'ai profité aussi de mes relations avec l'Immagine Ritrovata (je travaillais en Italie et à Bologne à cette époque là pour préparer mon film avec Rigoni Stern), pour lancer une restauration numérique qui était la première qu'ils faisaient et que je pensais indispensable compte tenu de l'absence des négatifs originaux.
Pour obtenir les moyens de la production j'ai sollicité Marie-Pierre Duhamel qui dirigeait le
Festival du Réel (elle a rejoint ensuite l'équipe du Festival de Venise) qui a apporté immédiatement son soutien au projet et promis de lui faire une place dans son festival. Il y avait aussi le soutien de Paul Carpita, cinéaste marseillais censuré lui aussi lors de la guerre d'Indochine et lui aussi redécouvert tardivement, il y avait un critique de cinéma important de la région PACA : Claude Martino du journal “La marseillaise”...

Nous voulions aussi que le film sorte en salle, soit rendu au public, que la boucle soit bouclée. Je m'étais adressé à Thomas Ordonneau qui était le fondateur de Shellac, distributeur français de cinéma “Art et Essai” que nous avions invité à s'installer au Polygone étoilé à Marseille. Il était de ce fait peut-être le seul distributeur de cinéma qui ne soit pas installé à Paris dans ce pays où le cinéma est hyper centralisé. Dans nos bureaux, il était plus facile à rencontrer ! Par chance il s'est immédiatement engagé à nos côtés. Même en sachant que le film ne ferait pas grimper son chiffre d'affaire de façon significative ! Son amour du cinéma l'a conduit immédiatement à dire oui, dès la projection de travail terminée. C'était un appui de poids puisque nous pouvions affirmer aux financeurs que le film sortirait en salles. C'est Thomas aussi qui fera ensuite le choix de produire “Nuit sur la mer”... Mais c'est une autre histoire. Tout ces gens et quelques autres, se sont engagés pour faire revivre le film de Marc. Et le financement local s'est trouvé acquis.

Gaëlle Vu s'est occupée ensuite de corriger, à la demande de Marc, quelques défauts du son. Le mixage avait été réalisé autrefois dans des conditions de précarité extrême et des “trous de son” ou des défauts de timbre en rendaient l'écoute très difficile. Gaëlle essayait de freiner l'ardeur de Marc qui aurait bien recommencé le film à zéro et souffrait énormément de ne pas retrouver le film de ses rêves ! Nous avons compris à cet occasion comme le rejet de ses rêves de cinéaste l'avait marqué profondément, il réagissait devant son film comme s'il n'était jamais sorti de la salle de montage. Il se souvenait de chaque détail comme s'il l'avait tourné hier. Ensuite le film sera conformé aux normes du 35mm par Fred Bielle à Elison (Paris) avec qui nous avons l'habitude de travailler.

J'ai accompagné ensuite du travail image, qui était délicat compte tenu de l'absence de négatifs (les recherches de Chloe et Marc pour retrouver les originaux se heurtaient à un mur que nous avons compris plus tard : souvent Marc faisait développer son film sous le nom de cinéastes amis. Par exemple, j'ai trouvé des boites sous le nom de Roger Pic). J'ai proposé à Marc de suivre lui-même les opérations de tirage et d'étalonnage à Bologne malgré la souffrance terrible qui était la sienne de ne pas retrouver “la matière” des images d'origine (les quelques négatifs qui restaient sont somptueux et ça été une déception de ne pouvoir retrouver le reste)... Ça été la période la plus violente et humainement… disons... rude ! Il s'agissait pour moi de permettre à Marc de s'approprier à nouveau ce film blessé, balafré par le temps et l'incompréhension des siens... tout en affirmant la nécessité de NOUS DONNER ce film, de l'abandonner, de s'en dessaisir.

La projection de l'avant première au Festival International du Documentaire de Marseille 2008 (Marie-Pierre Duhamel avait quitté le Festival du Réel et notre engagement avec elle s'est déplacé au FID) reste un souvenir aussi superbe que douloureux. Marc était au comble de l'angoisse et de la souffrance, passait son temps à dire que le film n'était pas le sien mais une pâle reproduction, qu'il ne fallait pas montrer ça mais chercher encore les négatifs ou recommencer la restauration, etc... Mais la projection a été un tel succès devant une salle pleine, que la pression des spectateurs qui n'avaient pas vu le film a contraint la direction du festival à organiser (généreusement) une deuxième projection en clôture... Et le film a obtenu un prix alors qu'il n'était pas concurrent puisque réalisé l'année 1969 !

La presse a été pratiquement unanime pour saluer le film à sa sortie en décembre 2009. Les articles dithyrambiques citent Renoir, Bunuel, Pasolini... J'ai demandé à Marc d'écrire ses sentiments à l'occasion de ses rencontres avec les spectateurs à cet instant, en vue d'une publication. Dans ce qu'il écrit alors apparaît la trame de “Nuit sur la mer” (qu'il commence d'ailleurs de tourner sans producteur). Dans sa tête il est déjà ailleurs...

JfN

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