D’UN NOUVEAU CHEMIN VERS L’ABSOLU

Chaque rapport cinématographique pourrait se conclure par l’épitaphe : « Alors, de quoi se plaint-on ? ». À entendre le chapelet de doléances qui fleurissent de part et d’autre lors de réunions professionnelles (créateurs, distributeurs et exploitants réunis), un seul écho en forme de réponse : « À peu près de tout ».

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L’ombre plane sur les salles de cinéma hexagonales, brouillant la lumière – celle-là même qui selon le poète était devenue l’écriture moderne.
Il nous faut remonter au temps d’avant – celui dont on est à peu près certain qu’aujourd’hui, il sera le même que celui d’après, les puissances aux manettes ne s’en laisseront pas compter si aisément –, pour bien comprendre le pourrissement en action au Royaume de l’image projetée, ces grands raouts industriels qui prennent l’eau de toute part.

L’autosatisfaction qui suinte, depuis des années, des rapports d’exploitation du Centre National du Cinéma et de l'Image Animée ne parviennent plus à couvrir les plaintes et gémissements de ceux-là mêmes qui sont le système.
Entrées mirobolantes – dépassant annuellement les 200 millions –, nombre pharaonique de films distribués par an – près de 700, produisant les effets de se réjouir d’une telle diversité –, un parc (un parking, mieux, une casse, pour rester dans la symbolique automobile ?) de plus de 5900 écrans, dont 1500 salles classées art et essai – qui nous place fièrement en tête des pays européens –, un système d’aides unique – dont la fameuse TSA, Taxe Spéciale Additionnelle de 10,72% sur chaque billet vendu, redistribuée pour l’aide à la création, la distribution et l’exploitation.

Chaque rapport pourrait se conclure par l’épitaphe : « Alors, de quoi se plaint-on ? »
À entendre le chapelet de doléances qui fleurissent de part et d’autre lors de réunions professionnelles (créateurs, distributeurs et exploitants réunis), un seul écho en forme de réponse : «
À peu près de tout ».
Car si l’industrie est aujourd’hui peu ou prou incapable de transformer un système dévoyé, ne produisant plus de sens que pour les nantis de l’art et essai, elle constate paradoxalement l’impasse dans laquelle elle se trouve, et distingue parfaitement le mur contre lequel cette praxis viendra se désintégrer.

De prime abord, le public des salles classées art et essai : un constat s’impose sur son vieillissement. S’il faut garder en tête les distinctions significatives selon le classement de la salle (de A à E, selon les zones géographiques), un nombre conséquent de cinémas fait remonter l’évolution des publics au fil des ans et la cruelle absence d’un renouvellement des spectateurs. Or, si l’axiome est de tordre tous ces chiffres pour en trouver les rares pistes réconfortantes, pas une seconde n’est posé sur la table l’axe crucial : qu’est-ce que le cinéma aujourd’hui ? A fortiori pour un public jeune ? Peu d’oreilles sont prêtes dans cette industrie à entendre les réponses que l’on risquerait d’y trouver. Car enfin, dans de nombreux autres lieux de diffusion de l’image animée, plus en marge, moins institutionnels, ces jeunes sont bel et bien présents, si la dynamique proposée inclut intelligemment le geste créatif à celui de la restitution sur grand écran. Le frein n’est donc nullement le dispositif, comme peuvent l’avancer les mauvais spécialistes de la question – arguant de l’omniprésence des écrans type smartphone et des transformations des pratiques –, mais bel et bien l’inanité du rapport proposé à l’image.

La diversité créative, ensuite : éluder la question par le constat d’un nombre croissant de films distribués en salles – donc d’une pluralité – témoigne d’une cécité crasse. Si l’on soustrait à ces 700 films annuels blockbusters, sous-produits télévisuels français, films classés art et essai porteurs exempts de toutes nouvelles formes d’expression – films malins adaptés au confort intellectuel du spectateur –, cinéma militant qui ne finit par devenir qu’un déplacement des pratiques aussi abject que le système dominant, documentaires ne visant qu’un public cible, films de festivals devenus genre à part entière... la liste se réduit furieusement comme peau de chagrin. Il reste bien évidemment dans le lot une poignée d’œuvres belles et saisissantes, réinvention des formes et du récit, mais dont bien trop souvent aucune salle ne veut. « Je n’ai pas le public » reste l’indéfectible mantra des exploitants aux – petits – distributeurs dont ils ne veulent pas prendre les films. Quant à la myriade d’œuvres tout aussi passionnantes qui n’obtiennent pas le Graal de la distribution en salles, l’espoir d’une diffusion est purement anéantie. Résultat, prenez le programme de la majorité des salles classées art et essai, la reproductibilité chère à Walter Benjamin est ici devenue la règle : ils sont quasiment identiques. Qu’importe que la plupart des films français soient financièrement à perte faute d’invention, que les œuvres fortes peinent à dépasser les 5000 entrées, qu’une immense majorité de films soit invisible, les sempiternels rapports annuels nous assènent leur optimisme béat.

La place de la salle de cinéma dans l’industrie, enfin : la seule piste de réinvention des lieux dans leurs rapports au public imaginée par les exploitants est celle de l’événement ou majoritairement, accueillir pour la projection d’un film, son cinéaste. Cette idée révolutionnaire (??) s’est vite transformée en perversion narcissique. Au final, les cinéastes enchaînent les tournées dans une précarité croissante, pour répéter chaque soir les mêmes réponses aux mêmes questions. C’est en filigrane la question de la réinvention du système au moment du passage au numérique que soulève cette question. L’industrie a calqué un modèle sur un autre, forçant sur les marges pour l’y faire pénétrer, à l’instant même où l’imagination d’un autre absolu, prenant en compte tous les paramètres de la création contemporaine, aurait dû développer une pensée divergente et salvatrice. Las, la fainéantise intellectuelle et les jeux de pouvoirs l’ont emporté, et avec lui, tout un pan de l’Histoire de la diffusion du cinéma.

Mais la colonne vertébrale d’un système vertueux dans les années 80, et aujourd’hui perverti jusqu’à la corde, se désosse d’année en année. Et depuis peu, de mois en mois. Car les propositions numériques tant redoutées par les exploitants (diffusion de films directement sur plateformes VOD/ VAD, catalogues du répertoire accessibles via les nouvelles applications), pourtant bel et bien présentes avant ce confinement (faisant ainsi trembler la sainte chronologie des médias), n’ont fait que se renforcer, et augurent d’un avenir sismique pour tout un système, de la création à la diffusion. Et c’est heureux. L’eau finit toujours par trouver son chemin, et ce monstre aux pieds d’argile vit – il le sait – ses dernières heures.
Ce ne sera pas une destruction, mais un réenchantement, un nouveau chemin vers l’absolu, vers l’idéal cinématographique, sur lequel un nombre conséquent de professionnels de la profession se perdront, sans qu’on les regrette.

Cet art pariétal retrouvera les cavités d’expression pour se réinventer et de nouveau faire sens, loin des dogmes du marché, dans une configuration de dispositifs pluriels d’où ne disparaîtra pas le degré d’obscurité, mais d’où émergeront enfin les engagements artistiques et sociaux dont le cinéma, échappant à toute doxa, doit rester l’une des croix de Malte du mouvement.

E.V

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