Petit précis cinéphile d’aujourd’hui à l’intention des réalisateurs

Précis précieux pour que le jour d’après ressemble au jour d’avant dans les salles de cinéma et leurs débats. Ne me remerciez pas, le plaisir de vous écouter est pour moi...

Ante inferno © JfN Ante inferno © JfN
L’idée
Comment vous est venue l’idée de faire ce film ?
En général on l’a toujours (sic) depuis très longtemps…Éviter de remonter jusqu’à l’enfance, sauf si elle a inspiré un personnage du film.

Le temps
Vous avez mis combien de temps pour le faire ?
La réponse n’est pas très importante, mais toujours ajouter qu’on a beaucoup travaillé et depuis fort longtemps (surtout si le tournage a été bref)… Le mieux est encore de bien montrer le travail du réalisateur ou de la réalisatrice au cours du film, pour qu’il n’y ait pas de doute sur le sujet (le doute doit être réservé au réalisateur. Ne pas oublier les moments de doute ! voir « Voix off »)…

l’Argent
Combien a coûté votre film ?
Il est souhaitable de répondre qu’il a été fait avec très peu de moyens... avec ses économies par exemple, et un appareil photo génial d’un « monchefop » génial qui est étudiant dans une grande université anglaise (ou américaine ou suisse…).
Si, hélas, ce n’est pas le cas et que le budget a été « confortable », dire que vous avez tenu à ce que tout le monde soit « payé pareil ». Si ce n’est pas le cas, évoquer les retombées pour l’économie du quartier où le film est tourné (un benchmarking avec le trafic de drogue est un plus). S’il a été tourné à l’étranger préciser que ça paraît peu mais que « pour eux » ça représente beaucoup…

La durée
Vous avez tourné beaucoup ?

Évidemment on tourne toujours trop, (2 heures en 16mm c’est déjà trop, alors 70 heures en vidéo !)... mais ne jamais le laisser dire !.. voir « le temps ». Ne pas hésiter à raconter que vous avez tout « visionné » ensuite avec « mamonteuse » sous peine d’avoir à discuter du bilan carbone et ça devient vite compliqué.

Le sujet
Qu’est devenue la petite fille après le film ?
En général elle a été abandonnée par son papa après le décès de sa maman qu’on voit à la fin du film, mais elle a eu la volonté de s’en sortir et maintenant elle est devenue cinéaste. Il y a des variantes…

L’image (1)
L’image est vraiment magnifique
Ne pas oublier de mentionner la chance que la lumière après l’orage (ou sur la neige, à l’aube, etc…) a offert au film… Préciser ensuite que c’est un signe presque biblique… et que « monchefop », qui est vraiment génial, a su saisir (vérifier avant le débat qu’il a été au moins défrayé par « monproducteur »)…

L’image (2)
Les mouvements de caméra sont somptueux…
Dans une salle « Art et Essai » il peut-être apprécié de dire qu’on a voulu tourner un documentaire comme si c’était une fiction (ou l’inverse si on a tourné une fiction)… On peut évoquer « le regard d’auteur » (ou plus sobrement : le regard) à ce moment là. On peut aussi choisir une occasion plus subtile.

L’image (3)
On sent un vrai regard d’auteur…
Là vous n’avez plus le choix que d’évoquer « le regard d’auteur ». Comme souvent, il est bon de connaître une citation de Godard qui est le chef des auteurs (avec Woody Allen jusqu’à une période récente). Par exemple : « on parlait de la politique des auteurs, ils ont gardé les auteurs et ils ont enlevé la politique »… évidemment dans ce cas vous serez tenu de parler un peu de politique ensuite. Sinon il est préférable de se faire énigmatique et de rappeler que regard se dit nadar en arabe. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait un lien avec le film.

L’image (4)
« Il y en a toujours trop dans la poésie ». (Flaubert dictionnaire des idées reçues). Voir « poésie ».

La fin
Qu’est devenue la maman de la petite fille après le film ?
Éviter de répondre que la spectatrice, ou le spectateur, n’a rien compris à la fin du film, mais plutôt que vous avez préféré laisser la question ouverte afin que le spectateur, ou la spectatrice, puisse imaginer ce qu’il veut (public participatif)…

La voix off (1)
On ne dit plus que "la voix off est la voix de Dieu" depuis les années 80 (et la création d'ARTE), à éviter donc.

Improvisation (1)
Tout était écrit ou vous avez dû improviser ?
Toujours rappeler que seuls les grands musiciens parvenus au sommet de leur technique sont capables d’improviser. La vraie improvisation est toujours la preuve d’une grande maîtrise (par exemple improviser un film avec 3 fois moins d’argent que prévu témoigne d’une grande maîtrise des budgets).

Improvisation (2)
Tout était écrit ou vous avez dû improviser ?

Mentionner et remercier « au passage » les 3 (ou 4 ou 5) résidences d’écriture où vous avez été sélectionné(e)… Devant un auditoire de militants ajouter que ça a été vos seuls revenus après le film précédent il y a 7 ans. Mais uniquement devant un public de militants. En toute autre circonstance éviter, ce serait porté à votre débit.

« Monproducteur »
Votre film a-t-il été difficile à produire ?
Attention question piège !… Il faut toujours avoir un « monproducteur », mais ne jamais laisser entendre que vous êtes son « monréalisateur-trice » et que le film lui appartient…
Ne pas oublier de laisser un long silence plein de sous-entendus après la question. Le public, qui est généreux, ne vous en sera que plus reconnaissant de l’effort réalisé dans l’adversité qu’il imagine.
La cause doit toujours être extérieure et plus généralement politique. Vous pouvez évoquer le sujet qui était prémonitoire quand vous l’avez proposé… mais comme la révolution était terminée après la cinquième résidence d’écriture, vous avez dû privilégier une approche plus poétique, plus onirique (voir « improvisation »)… Terminer avec « … Et la poésie vous vous doutez que c’est difficile à produire ».

Poésie.
Il n’y a pas que de la politique dans ce film, il y a de la poésie aussi

Ne pas oublier de remercier le spectateur ou la spectatrice qui fait cette remarque. Il faut toujours 10 à 15 % de poésie dans un film (parfois plus si c’est une fiction). Encourager l’auditoire à les remarquer, car c’est valorisant pour « monproducteur » aussi bien que pour le programmateur-matrice. D’ailleurs, si aucun spectateur-tatrice ne fait la remarque, le programmateur-matrice s’en chargera du fait qu’il a besoin aussi de ces 15 % (voir plus) pour son classement « Art et Essai ».

La politique.
En toute circonstance ajouter que « ça aussi c’est politique ». « Ça » peut vraiment recouvrir beaucoup de choses. Mais éviter d’être trop clivant (p. ex : « la révolution, ça aussi c’est politique » ou « la forme, ça aussi c’est politique »).

Le scénario
Un scénario est toujours ciselé (surtout après 4 à 5 résidences d’écriture, ne l’oubliez pas).
Remercier votre collaborateur qui a dû le réécrire au jour le jour après que l’acteur soit tombé malade (ou que la révolution ait été écrasée). Voir « Improvisation ».

Le papa de la petite fille
C’est un personnage contradictoire, personne n’est tout blanc ou tout noir, après le film il a abandonné sa petite fille bien sur, mais c’était pour combattre pour la liberté.

La voix off (2)
La voix off est la voix du doute du réalisateur.
Ne pas oublier que le doute profite toujours au réalisateur. Quelquefois à la réalisatrice aussi.

La voix off (3)… (renversement de la vapeur...)
Non, on s’arrêtera là … ce n’est pas drôle du tout !

Combien de « débats » qui ont oublié le sens des mots autant que celui du cinéma, auxquels nous avons assisté ces dernières années, agrémentés d’une connivence entendue, pathétique, avec les auteurs ou avec le public, qui ne témoigne pourtant que de l’acceptation obséquieuse d’un ordre industriel dont ils sont la chaîne. Connivence du malentendu partagé… connivence qui sera bientôt remplacée par des likes de même nature sur quelque réseau où nous serons tous abonnés… pauvre évolution dont ils ont été le dernier stade complaisant avant la fin.

L’exploitation cinématographique, et en France en particulier celle qui se dissimule derrière le classement « art et essai », reste historiquement toujours la plus réactionnaire du système, assise désormais sur la certitude de « démocratiser la culture » alors qu’elle a surtout démocratisé la censure… en multipliant les programmateurs-matrices capables dans un choix prétendu pléthorique de 700 films en distribution (si loin pourtant de la réalité de ce qui se réalise !)... de n’en retenir qu’une poignée, toujours les mêmes, comme un seul homme…
Homme (?)…

Si la pensée ou l’approche du cinéma des années 60 était si vivante, dans le moindre ciné-club rural ou MJC de banlieue, c’était autant par la passion déjantée de ceux qui s’en faisaient les porteurs, que dans les conceptions de l’art qu’on pourrait trouver sommaire avec le temps (quoi qu’autrement plus diverses qu’aujourd’hui finalement à travers des revues en conflits déclarés).

On en trouve un magnifique exemple dans l’ouvrage que nous avons publié il y quelques années : « Flacky et camarades ou le cheval de fer » dans notre collection « cinéma hors capital(e) ».
Dans le court-métrage que nous présentons en première partie du DVD, Pierre Gurgand, alors Conseiller Technique et Pédagogique
de Jeunesse et Sport au pays des corons, donne une « leçon de cinéma » conforme aux conceptions cinéphiles de l’époque, autour de ce qu’il définit comme « le cinéma que nous aimons, le cinéma à scénario »… Mais son discours est filmé en 16mm par des stagiaires qui découvrent, par là, les outils... film dont le scénario justement dérape, car Pierre est un acteur né autant qu’un passionné emporté par sa parole et ne respecte pas le fil qu’il s’est imposé : raconter le "vrai cinéma". Le film devient franchement comique quand on voit s’agiter la petite équipe improvisée autour du conférencier échevelé, perdu dans ses tableaux chiffrés et son lyrisme... pour lui signifier discrètement la loi du temps de la pelliculeCe qu’il apporte là c’est sa propre contradiction, physique, en même temps qu’un savoir.

...Et
le pire c’est qu’on ne sait même pas qui le réalise ce film !? Peut-être nous, qui l’avons regardé et entendu comme tel dans l’écoute d’une langue primordiale que nous reconnaissons.

Marseille le 25/05/20

JfN

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