Cinéma, cinémas (2020)

Cinéastes, que sommes nous devenus, là, dans la lueur flamboyante de ce désastre social ?

« Personne ne pouvait prévoir »

Il est déjà remarquable à cette époque… tant après l’histoire des vols de corbeaux et entrailles de poulets… et même après les prévisions météos à 15 jours 1 mois, ou l’avenir dans le marc du calculateur Cray One, et tant d’autres pantagruéliques prognostications… Il n’est déjà pas peu remarquable d’entendre, en boucle, samplé par des gens sombres et télégéniques, en boucle que personne ne pouvait prévoir ! Que c’est de l’inédit et du jamais vu…
Eh donc, bougre d’âne, on le sait que « ce n’est jamais la même eau qui passe sous les ponts », on le sait qu’on ne sait rien de ce qui peut advenir ! Que Jamais un coup de dés… Même lancé en des circonstances éternelles… Depuis perpète. Depuis l’Adam ! Et pourquoi faut-il le répéter à s’en goinfrer ? À s’en péter la panse qu’on pouvait pas prévoir !?

… Et dans le même temps... de chercher si quand même... quelqu’un, dans un coin n’avait pas… Un oublié… Un méconnu amer... un incompris superbe à célébrer comme une nouvelle Pythie, qu’aurait vu avant… Une Pythie 2.0… Et on trouve !! (on trouve piscon cherche… D’ailleurs on cherche un vaccin… Autant dire que c’est tout comme fait…) tiens aujourd’hui encore une, écrivaine québecoise, à France Culture… Hier, les services secrets dans le JDD, et sûrement la femme d’un artiste célèbre du loft, dans Gala, qui m’aura échappé et qu’avait tout vu devant… Et des rapports de médicastres… des notules, des dossiers classés et déclassés… des avis à toute fin utile… des visées lucides… Des études scientifiques et statistiques validées au placard... Enfin, tout le fond de commerce de la littérature grise d’une bureaucratie bien tenue et les émois des presses… mais aussi des artistes visionnaires, des intelligences artificielles ou pas, le Bill Gates qui porte bien son nom, on y passe et on y repasse, on en a toujours pour son argent… ou experts ah ah du haut de leur beau pic… Servis en « plateau ». Comme le fromage.

On en a donc trouvé des incompris et des qui savaient ! Des sachants sacrés ! Dieu merci mon Dieu ! Un instant on a vraiment cru que personne ne pouvait prévoir, que l’avenir restait l’avenir, la nuit, l’ignorance infinie autant infinie que la connaissance, qui ne recule même pas quand l’autre avance (t’en connais un infini qui recule ? Comment veux-tu… ?)

Mais toi divinité des comptables tu es là ! Dieu de la bourse tu nous a entendus !

 

« La bourse n’aime pas l’incertitude »

Pas plus que le cinéma n’aime l’absence de scénario. Qui laisserait les comptables à poil, la spécule s’installer (la fantaisiste des imbéciles heureux)… Personne ne pouvait prévoir signifie la peur du vide… Et si c’était vrai ce qu’on clame pour se faire peur ?… L’angoisse de ceux qui ne voient rien que de prévoir justement... La société des plans comptables et des scénarii. Paysages prévisionnels, études de marchés ou plans marketings comme passé, présent et comme horizon, tout au futur. Et une assurance contre les accidents. Et l’état providence des actionnaires quand faut sauver les bijoux de famille.

Rien ni personne qu’échappe au chiffre, pas un, pas moins que un de nous, et même que l’un mort, devenus chiffres… jouissance du compte, tous les soirs comme bonne nuit les petits… extase d’une soustraction devenue addition… Et en apothéose, le plus beau de tous les chiffres : le dématérialisé ! Celui dont on nous rebat les oreilles depuis l’Hérode qui dit que c’est usant, qu’on y arrivait pas vraiment… Le chiffre qui ne représente rien, moins que les âmes mortes… le chiffre pour lui même… Le chiffre nu comme un vers au paradis, vêtu de gloire ! Le chiffre insensé et glorieux récité tous les soirs. Le chiffre messianique, celui qui n’est pas la fin de l’histoire mais la fin tout court, celui qui se substitue à l’histoire tout entière et aux zumains même.

Ah quelles courbes ! Quelles lignes sensuelles ! Quelle danse… Ô les records de décès ! La course entre « nations », le virage du confinement, la trajectoire, son hyperbole, celui qui prend la corde, tient pas le rythme et qu’on réanime… ou pas… toute la modernité galopante qui peinait à dos d’homme, là recyclée, renouvelée, sublimée en direct… la Ligue 1 le pressent bien, qu’était fort chiffrée pourtant, on parle d’en revoir l’économie, de baisser les salaires… Quelle dévaluation, tout le monde s’en fout !… Sait même pas si on va recommencer à jouer… Ou alors sans public. A quoi bon... C’est tout un problème le public d’une manière générale… Un encombrement au final à gérer, plein d’hooligans, d’hormones... L’important c’est les paris, les scores, les gains, la circulation des écritures codées... Alors les buveurs de bière...
Aaaaaaaah les courses virtuelles de formule 1 !

Dire vrai, ils ne font plus recette les dératés, devant les purs chiffres, dont ce nirvana des boursicoteurs : le pétrole vaut moins que rien... sublime ! Comment être à pareille hauteur ! Du Malévitch de traders… Les hommes sandwichs en chaussettes de sport ne sont plus que des salariés de troisième ligne devant pareil miracle… les compèts repoussées à la Saint Glin Glin ! Au risque de l’oubli… Les jeux olympiques prennent un méchant coup. Risques d’obsolescence programmée.
Ce n’est plus la planète qui s’ébaubit devant une poignée de forcenés qui gigotent, mais désormais la planète qui se like elle-même, chacun participe à sa propre métamorphose en courbe et en compte et en code, chacun en est... là quelque part. Vaguement sidéré d’en être à ce point. Inquiet peut-être de constater qu’il dérangerait cette féerie en somme, s’il lui venait de resurgir comme vivant.
Cinéma interactif ! Participatif au scénario… Tout le public du monde comme zhéro … Tu vois le concept ? Quelle bible !

Aaaaaaaaaaaah et le cinéma du vieux monde !? Hop ! enfoncé Houdini… Tout le cinéma en ligne d’un coup de baguette numérique, toute la mémoire du monde sous la main, accessible sur algorithme Google, sur vérités de cookies... le tour de bonneteau, comme le « passage au tout numérique » l’avait espéré (cf La révolution numérique. Édition ciné-régio 2010.)

Netflix en a rêvé, Karmitz l’a fait !

 

« Pas de déconfinement si le confinement n’est pas réussi ». « C’est la guerre ». « C’est comme la peste ».

Ça fait dans l’effroi… Ça fait dans la remontrance !... Ça te menace si tu tiques ou t’hoches sceptique du chef… punitions, images saintes, prime aux soignants comme indulgences… la société verticale des gestionnaires, mal à droite dans ses bottes à petite pointure et talonnettes, satellisée autour de Jupiter... et même pas dans le secret des Dieux, bien la peine d’être si près du soleil… En rajoutent dans la maîtrise et la fermeté… L’ordre sacré… L’unité nationale tissée dans le respect des chefs.

Incapables de vivre le désordre, le hasard et la puissance du vivant, incapables de mobiliser une « société civile » (on disait un peuple) dont il prétendent à longueur vouloir le bien (tous les biens !)… incapables de travailler avec les syndicats, les « corps intermédiaires » (on disait le peuple)… Incapables de travailler avec les régions, les départements ni les villes. Le « mille-feuille » (on disait le peuple)… Faut de la casse et de l’efficace. Oh c’est pas que de Macron, c’est d’avant, en cascade, des mêmes, social lisses ou sociosses droits devant des électeurs… Et réformateurs, progressistes, réalistes, modernes, européens, mondialistes, responsables, unionationalistes... une fois les urnes bourrées, le barnum en route, les micros et les flashs en mitraille qui ne demandent que ça (sont faits pour ça)...

Les mots déshabillés racontent l’impuissance, la méfiance du peuple d’en bas, les gargouilles de Notre-Dame… C’est pas frais du jour, c’est pas de la crise qu’on est, c’est vieux, c’est une politique, une philosophie qui sent le poisson oublié dans un frigo… On nous vend « une élite coupée du peuple ». Coupés du peuple c’est pas un scoop, c’est un choix… Mais quelle élite ? Leur philosophie impuissante, leur économie suicidaire (l’économie de notre suicide !), leur comptabilité à double fond, on l’a vécue au quotidien quand ça s’appelait pas encore comme confinement mais c’en était…

De longtemps qu’ils nous confinent, c’est la seule solution à la libre circulation de l’argent dont nous étions les vecteurs du temps du porte-monnaie… On pouvait parler la bourse pleine… Mais maintenant… La bureaucratie digitale et sa dématérialisation a liquidé les derniers liens du peuple avec les paradis gestionnaires… Plateformes numériques à gaver… Dossiers en ligne. Plus de mots, des signes, plus de contacts ni d’échanges, des arbitrages randomisés (y’a ceux qui reçoivent et ceux qui reçoivent pas… Et on sait pas qui, c’est la garantie du savoir !)

La fabrication de valeur, de toute valeur, de la valeur de tout (qu’est égale que dans la constitution et pas dehors) est déterminée par des experts et des lois (de la république en marché). C’est pas un secret… Rien ne distingue plus une bagnole qui parle dix langues et un film sous-titré. Tous produits par des très intelligences artificielles qui savent tout de nos cookies profonds… Tous les deux feront du chiffre, tous les deux réalisent nos désirs qu’on n’imagine même pas ce qu’ils sont nous-mêmes…

Les « commissions d’experts » dans le cinéma on se les fade depuis des lustres (les lustres c’est des années Lumière, l’unité de temps cinématographique). Prétendent à la pluie et au beau temps… Tombés du ciel déjà, c’est vrai, faut l’admettre, débarquent de la lune dans nos provinces… quoi que question Lumière ça cache bien son jeu généralement. Mais c’est le Vatican, ça dogme grave, ça sonne bourdon, ça fait facile invasion de criquets... Ça vient de Paris comme tout le cinoche d’autrefois… Mais on nous le vend comme des vessies-lanternes à diodes, c’est du futur et c’est délicat économique… C’est randomisé aussi comme tout le toutim qu’est sain de corps et d’esprit, garanti vérité scientifique avec la blouse en rayonne chinoise… Avec le masque ah ah.

Et là depuis ces mêmes lustres on te copie ça, qu’a bien fait ronronné toute la foutaison télévisuelle, et niqué le docu et la fiction à coup de voix off et de « scénario ciselé », de caméra sur piédestal, de caméra drone, de caméra empesée à tête manivelle, de caméra muette, de caméra pour plaire à papa et maman, pour être bonne bru, bon gendre, avec les pauvres, avec les femmes battues, avec les hommes violés, avec la vérité, avec les SDF, avec tout le monde et surtout « les vrais gens », caméra pour être bon et belle… aider les petites vieilles à faire leurs courses, les aveugles à traverser la route, les clients à poser les « vrais problèmes »… Même leurs messes à César où on se frappe à coups de bonté à qui c’est qu’est le plus bon parmi les bons…

L’hôpital c’est maintenant connu… Reconnu… On l’aime…
Oh pas d’illuse on parle sous le feu… On jacte parce qu’on a les foies ! On vénère, on hommage, on clapote des mimines autant qu’on sermonnait, on grandiloque là où on serre-vissait… on prime après comprime… ça pâme, ça roucoule, l’autre qui quête pour la santé de l’hôpital… qui se fout de la charité ?
Demain sera un autre qu’hier… Sûr !

Nous le cinoche, et en province ? On sauve personne. Moins qu’à la messe… On assure l’intermittence de la pensée des festivals, les trous dans les programmes TV, plus rarement un starpontin dans la niche des salles. En PACA chez Vauzelle-mandat-de-trop, on avait le meilleur score en destruction de la création cinéma de France… La droite en fut un soulagement !.. C’est dire. Mais le PS avait proposé Castaner comme tête d’affiche électorale. Rien à redire… Impeccable. On a le cinéma qu’on mérite et sa vérité.
On aurait pas pensé ça en terme de scénario, nous. Tous cons qu’on est...
Mais quoi demain ?

On continue avec les experts ? Avec les dogmes éculés du CNC, qui fabrique la politique territoriale cinéma du pays avec ses spécialistes en gestion, en benchmarking et en cabinets ? avec le détournement de l’argent de la création vers l’industrie en rade ?
Ce virus révolutionnaire (maoïste après tout !) va-t-il révéler ce que nous sommes, comme il a révélé la société de l’inégalité violente et ses tares ? Comme l’urgence de nourrir des milliers d’habitants sous peine d’émeutes (« L'économie souterraine, de rapine, l'uber-économie et l'effondrement de l'intérim ont provoqué une baisse importante et brutale des revenus des précaires » écrit un préfet du 93 qui met sur le même plan toutes ces calamités à nous destinées). L’urgence d’assurer l’essentiel de la vie qui ne l’est pas, assurée

Et l’essentiel du cinéma ? Bernique ? On l’attend d’un préfet ?.
Les cinéastes et les techniciens
sous-vivent et courent le cachet à tout prix à bidouiller des dates pour satisplaire au mensonge convenu (au ministère on appelle ceux d’ici « les cinéastes de proximité », aptes aux courtes distances), les producteurs rampent sous les fourches caudines des « critères du CNC » à fabriquer la mayonnaise industrielle et touillent leur budget comme des logiciels de 737MAX pour la machine à faire semblant, les universités pissent au mètre les manchots à petites mains, diplômés en génie de leur personne pour alimenter l’usine à paillettes comme l’Afrique fournit les ouvriers agricoles pour tomates à 1€… les documentaristes rédigent des scénarios idiots pour des commissions de commissaires. Les salles de cinéma dans leur niche attendent comme pain béni les fichiers DCP qui complaisent au public à cheveux gris (et le cinéaste porte-clé livré avec, pour la convivialité. Le pop-corn de l’art et essai). Les festivals se tirent dessous leurs exclusivités inter-planétaires de copies conformes pour assurer la saison touristique de denrées intellectuelles... incapables de rendre compte de débats artistiques ni de découvertes qui seraient une raison d’être, remplacés par des monologues de programmateurs éclairant le monde…

Des fonctionnaires de service nous apprennent juste là... semaine dernière, qu’il a été adopté -télétravail for ever - la convention état-région pour les trois ans qui viennent…
La machine à scénario tourne à plein rendement.

Après le virus, allons-nous retrouver le goût ?

25/04/2020 (mis en ligne29/04/20)
Bar de la Ruche (merci Eric!) / Marseille
Jf. Neplaz

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