Ellipse

Vous savez ce que c’est… On est quelque part… Et tout d’un coup on n’y est plus… On a une absence dit-on… et pendant ce temps, le temps, il continue… Mais sans nous. Et quand vous revenez de cet autre part, rien n’a changé pourtant… Sauf vous peut-être ?

Tournage Abel et Caïn. Raph © JfN Tournage Abel et Caïn. Raph © JfN

Un anthropologue était venu présenter au Polygone étoilé des films d’anthropologie (ben oui, le monde va comme ça), j’en ai oublié les titres, mes excuses, mais c’était intéressant car il comparait un film « documentaire » réalisé lors d’une première rencontre d’Occidentaux avec des Indiens d’Amazonie… et les films réalisés par ces Indiens eux-mêmes quelques décennies plus tard pour nos propres TV.

Il ne manquait rien à l’échange réciproque de colifichets et breloques en tous genres…1

Je l’interrogeais cet anthropologue donc, sur l’expérience menée dans les années 60 dans des réserves (c’est le mot, non ?) de tribus indiennes aux USA, des chercheurs américains leur ayant confié des caméras 16mm afin que les « indigènes se filment eux-mêmes »… Effectivement il avait vu ces films, « mais, disait-il, de peu d’intérêt du fait que ces Indiens ne faisaient jamais d’ellipse et tournaient en continu ».

Un peu comme si, n’ayant pas considéré l’ellipse, ils n’étaient pas « entrés dans l’histoire ». Par histoire, je veux dire la narration, la vraie, celle-là même qu’il venait de nous présenter avec un « vrai documentaire »… et son retour à l’expéditeur.

Pourtant nulle ellipse dans le flot continu de l’information d’aujourd’hui, et surtout pas dans sa nécessité de faire continuité. Un effroi du silence… une construction où rien ne manque que l’absence justement, dans la construction fantasmatique d’une vie toute entière projetée (paradoxalement donnée… et en projet). En totale exposition, en totale scénarisation.

Rien à voir avec le plan séquence cinématographique dont l’intensité tenait d’abord à sa fin et à son champ. Pour qui tenait une caméra sur l’épaule, entendre, dans le son de machine à coudre à vingt-quatre images par seconde, le déroulé de l’émulsion dans le magasin de 120 mètres, imposait de résoudre à ce terme la narration dans ce temps de 10 minutes, cette « unité temporelle Kodak ». C’est le ressort de nombreux films de Jean Rouch (y compris dans « Paris vu par… » au-delà de l’astuce du raccord probable dans le noir). Et quand je dis ressort, c’est en pensant à ses plans où le déroulé du ressort d’une caméra Bell Howell, ou Bolex peut-être, construisait une autre unité de temps.

Le temps, comme l’espace, était compté. L’espace considéré, lui, comme un moins, un retrait d’un champ immense (auquel le son donnait l’immensité de l’imaginaire).

 

L’absence, si elle n’est la mort, ce sont deux temps vécus de concert. Un temps devenu extérieur qui court, et son temps personnel qui est autre, qui se désaccouple. Non que ces temps-là s’ignorent, au contraire. Peut-être se mesurent-ils ? peut-être qu’ils se toisent.

Au cinéma c’est une figure particulière, que de mauvais génies ont baptisé « tourné-monté ». Au lieu de filmer une continuité, on filme par intermittence une action continue. Pas d’autre montage ultérieur ni correction que ce qui a été retiré « sur le vif » au temps continu et qui construit une autre continuité que celle que chacun a pu vivre.

C’est dire que dans l’instant, le cinéaste alors vit deux temps simultanés, celui que lui offre le réel, et celui, parallèle, que son imaginaire construit. Chacun de ces temps a ses lois.

Cette figure m’est la plus chère, car la plus complexe, où dans le film les deux temps cohabitent. Un renversement s’opère là. C’est le temps de la réalité extérieure qui devient absence et hors champ, mais il ne s’efface pas pour autant, il constitue le substrat indispensable de l’accident (le film) qui émerge. L’autre temps, vécu par l’imaginaire a improvisé sa propre narration sur ce terreau.

 

Ceci pour donner un sens à quelques semaines de notre silence, qui peut-être n’en a pas.

JfN / 29.01.21

Note :

1 : Je n'ai pas retrouvé les titres des films, mais une mention de l'expérience contemporaine dans les archives de l'Huma, évoquée là par Marc-Henri Piault. ICI.
(Que ce soit l’occasion de citer un livre de cet auteur, peut-être la première histoire du cinéma qui ne soit pas celle de l’industrie : « Anthropologie et cinéma ». Paris, Nathan, 2000)

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