L’ŒIL, LA TOMBE et les BOR(G)NES

Notre histoire, parfois, nous joue des retours...

L’œil n’est plus dans la tombe. L’a-t-il jamais été ?

La honte a disparu.  Et, par-delà les millénaires, l’ombre du  « premier meurtre » repointe le bout de son nez. Caïn versus Abel. L’éleveur-cultivateur contre le chasseur-cueilleur, le sédentaire contre le nomade. Nous avons construit notre civilisation sur cet assassinat perpétué, assignant à résidence, persécutant, massacrant  ou exilant  les ailés, peuples voyageurs,  peuples sans terre, vers les territoires invivables qui en justifiaient la singularité, loin de nos contrées. Pendant des lustres, les Caïn ont régné, d’abord maîtres chez soi, sur leur bout de terre, puis collectivement à travers les nations, puis chez les autres qui faisaient partie du cheptel.  L’appropriation des sols et des sous-sols était la règle, seule loi, seul étalon à la puissance, et les frontières grattaient tout le monde.

Mais la terre est friable.

Les Abel ont changé. Outre les migrants traditionnels, toujours en marge, insaisissables et méprisés, sont arrivés ceux que la mondialisation nous a fabriqués.  Les pauvres, les involontaires, émigrés, émigrants, en quête d’un havre où survivre et/ou prospérer. Et les riches, surfeurs élégants par-dessus la planète, hors-sol, sautant d’une capitale à l’autre, d’un contrat à l’autre, installés dans les flux financiers et dans ce monde qui n’a pas besoin de clôture : internet.  Pour ceux-là, désinvoltes, la terre n’est qu’un moyen d’arrondir ses comptes bancaires. Pendant que les Caïn, au fil des migrations urbaines, des disettes, des regroupements autoritaires, perdent leurs terres et leurs racines avec. Ils n’ont plus que leurs peurs.

Les grands récits qu’on leur a faits, qui les ont nourris, rassurés ou rendus fous au XXème siècle sont terminés. Avec la fin du conte, reviennent l’insomnie et les terreurs nocturnes.

Leurs forces et convictions, ce en quoi ils croyaient , leur glissent sous les pieds. Ils se sentent cocus de ce qu’ils ont cru posséder. Ça n’a jamais rendu intelligent la sensation d’être cocu.  Alors ils se regroupent autour du souvenir de ce qu’ils n’ont pas eu. Une terre imaginaire qui, de longtemps, a vécu.

Elles étaient édifiantes ces élections en Bavière, avec l’émergence de ces deux tendances : l’une soucieuse de la planète et l’autre de son lopin. Toutes deux ancrées à leurs manières au sol. Un combat que n’avait pas anticipé la Bible.

En attendant, les Caïn font pousser leur colère sur une terre qui s’affaissent. Et il sort de bien terribles clowns de nos chapeaux.

PP

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