Le jour où le monde s’est mis sur pause

Le cul entre deux chaises, la vie entre deux craintes et entre deux espoirs, la situation Cornélienne de l'artiste-citoyen de rue, pendant que nous tutoyons l'Histoire.

Nous n’avions je crois jamais été aussi près de l’interrupteur.

Nous, ma génération, celles d’après.

Ce vertige qui nous prend quand on constate que la machine non seulement fonctionne, mais surtout, qu’elle peut s’arrêter. Honnêtement, on y croyait si peu ! Et pourtant c’est arrivé. Un coup d’état feutré mais extrêmement efficace qui nous a tous cloitrés. Où les politiques ont mis en musique la partition des soignants, et/ou inversement, et quand on fera le bilan, on constatera  sans doute qu’on aurait pu accorder l’orchestre différemment mais bon. Et le monde, dans ce temps suspendu,  s’est mis à respirer.

On a pensé : génial ! Tout n’est donc pas si figé que ça. Il y a un frein à la machine. La locomotive folle ralentit enfin. C’est formidable !

Exactement ce qu’ont pensé aussi dictateurs et démagogues de tous poils qui en ont profité pour conforter leurs abus de pouvoirs. Turquie, Hongrie et bien d’autres.

Exactement ce que se sont dit les massacreurs de forêts et de sites avec la complicité des susnommés. Et ils ne se sont pas gênés pour mettre les bouchées doubles.

Oui, notre premier réflexe à nous, conscients pourtant du danger sanitaire et préoccupés des conséquences sur nos contemporains proches ou non, ça a été une réaction d’humains, de citoyens, d’enfants de la Terre, écologiquement inquiets et quelque peu réjouis, de ce fait, par la tournure que prenaient les évènements.

Sauf que… Patatras ! c’était tout ce qui faisait la beauté et la simple possibilité de notre métier qui venait de s’évanouir, brutalement, imparablement. La rencontre, la mobilité, la liberté, la curiosité, le vivre ensemble… exit ! Tous nos contrats, signés ou en cours, on fait pschitt les uns après les autres, et ce, pour une période qui s’est mise à grandir, grandir et s’allonger, comme nos regrets et la mouise dans laquelle ça nous plongeait, personnellement comme collectivement.

En ce qui concerne Acidu, nous nous retrouvons avec une création sur les bras, toute chaude, qui n’attendait plus que le soleil de son public pour s’épanouir et dont il nous faut reprendre les graines, à notre grand dam, bien vite, et le mettre en isolation pour une plantation ultérieure (ON VA SEMER) Sans compter MAREL qui vit des avatars tout à fait inattendus, les PERLES DE CIEL, la MARQUISE DE NOUTROY pour lesquels on prévoyait des bouffées de tournées sympathiques…

Certes, des mesures ont été prises, des solutions administratives imaginées et proposées par l’Etat, et Merci Merci !  à tous les organisateurs, toutes les municipalités qui ont joué le jeu, qui ne nous ont pas lâchés, se sont penchés sur nos cas et fait les démarches pour, plus ou moins chichement, compenser les pertes de revenus de nos compagnies mais surtout et drastiquement, des artistes qui les font vivre !

Le fait est que nous nous retrouvons, tous, confits, confinés sous un soleil qui nous punaise sans désemparer depuis des semaines, plongés dans ces confins immobiles qui nous laissent hébétés, sidérés, en résilience erratique… Avec la lassitude, l’envie de lendemains qui changent et, déjà, petitement mais certainement, un début d’amorce de nostalgie qui commence à pointer de ces temps singuliers qui nous auront reformatés.

Ils s’en inventent tant, des mots, des poésies, des stratégies et des idées. Les Gestes-barrière quand toute barricade est proscrite. La distanciation sociale,  partie de chez Brecht pour tomber dans nos bras.  On se réfère à des grands noms, Annie Ernaux, Wajdi Mouawad, Alain Damasio, Bruno Latour, tant d’autres… Chacun rivalise d’invention sans calculs, sans plan de carrière ni de rentabilité, juste pour dire, rire, rêver, partager, s’apprivoiser aux contraintes, gérer nos inconforts,  une surabondance créative qui toque sur nos écrans et instruments plus ou moins portables sans discontinuer.

Et nous voilà coincés dans un dilemme gordien : peur de ne plus pouvoir exercer notre métier enchanté, et peur que tout redevienne comme avant, que tout ça n’ait servi à rien. Latour nous propose d’imaginer les gestes-barrière qui empêcheront le monde de revenir en arrière. C’est excitant comme idée. Et, de notre côté, nous cherchons comment perpétuer le spectacle vivant dans un monde Covidé de ses proximités. Urbanistes, urbanologues et architectes planchent déjà dessus. Des manifs covido-compatibles voient le jour en Israël. Il nous faut recréer un espace-temps qui se nourrisse de désir et laisse la place, aussi, à l’inattendu. Des convocations distancées. Des festivals étalés. Des programmations intimes et circonstanciées.  L’ « imagination au pouvoir » comme on disait il y a… des lustres et des lampadaires…

Autant dire que ce n’est pas gagné. Nous serons déçus, forcément, frustrés, mais aussi, possiblement, étonnés. A nous de ne pas subir, de juguler les nouvelles sécurisations cauchemardesques que d’aucuns nous ourdissent, les mises en rang autoritaires, l’étouffoir de la pensée assainissante. A nous de retrouver les racines sans tomber dans la régression, ralentir les rythmes sans sombrer dans la stagnation,  prendre le temps et l’espace, les brandir et les faire danser sur des tempos fraternels et libérés.

Prenons soin de nous, et de nos avenirs.

Pierprévo

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