Entretien avec Xavier EMMANUELLI, par Pierre Alain GOURION

J'aime bien les totem. On peut danser autour. Xavier EMMANUELLI en est un : Secrétaire d'État auprès du Premier ministre (95-97), chargé de l'Exclusion, il est surtout connu comme le fondateur du SAMU Social de Paris et co-fondateur de Médecin Sans Frontières (1971). Avec sa verve intacte, il nous livre son avis sur les innocences, les dérives et les limites de l'action humanitaire.

L'HUMANITAIRE A CESSE D'ETRE INNOCENT

  Podcast Radio de l'Initiative U-MAN !  à écouter sur :  https://www.mixcloud.com/BubbleArt/fondateur-dong-xavier-emmanuelli/

Xavier EMMANUELLI Xavier EMMANUELLI

 

 

 

 

PAG Xavier Emmanuelli bonjour !

XE Bonjour !

PAG Merci de nous recevoir dans votre bureau de l’Hopital Necker à Paris, non pas que vous y exerciez encore comme médecin, mais dans le cadre du SAMU …

XE …en tant que Totem !

PAG (Rire) Vous dites de vous que vous êtes un totem, je ne me le serais pas permis, mais c’est pas tout à fait faux !

XE Je plaisante …

PAG Oui, on plaisante, mais en même temps les totem nous intéressent. C’est à dire les fondateurs d’ONG, celles des années 70…

XE Oui, totem, cela représente une certaine époque. Le monde a bien changé, en particulier celui de l’urgence et de l’humanitaire. Les fondamentaux sont restés, mais les significations ne sont plus les mêmes. Je suis au SAMU parce que j’ai eu le privilège de participer à sa fondation auprès de mon maître, Pierre HUGUENARD, l’un des quatre fondateurs.

PAG L’idée du SAMU, c’est quoi au départ ?

XE L’idée est un adage : « l’hôpital doit sortir de ses murs ». Il y avait 18 000 morts par an dans des accidents de voitures sur les routes de France, et 500 000 blessés gravissimes. Aujourd’hui, c’est 3500 morts alors que le trafic automobile a triplé ! Ce n’est pas que le SAMU : il y a eu aussi la ceinture obligatoire, la peur du gendarme, la surveillance de l’alcool au volant, les autoroutes … Plein de facteurs, mais le SAMU a changé le regard que l’on porte sur la traumatologie. Avant, il n’y avait que l’orthopédie, la chirurgie viscérale et vasculaire. La traumatologie est une sorte de chirurgie de guerre. Les fondateurs avaient fait de la chirurgie de guerre : campagne de France, Indochine, Algérie. Il faut être là où se trouve l’accident. Il y avait aussi une connaissance scientifique, avec Henri LABORIT …

PAG … qui s’est illustré aussi sur d’autres terrains …

XE … Oui, sur le comportement, sur le behaviour, sur l’éthologie. C’est lui aussi qui a compris les mécanismes du choc et la protection de l’organisme contre le choc. Le SAMU ne pouvait venir que de l’hôpital, service public gratuit pour tous, avec des personnes qui se déplaçaient et qui encaisse le choc de recevoir ces blessés 24h sur 24. C’était une idée géniale, une idée à la française …

PAG … parce que ça n’existait pas ailleurs ?

XE Pas du tout les mêmes concepts. Laissez moi finir avec mon idée à la française : économiquement, c’est un non-sens ! ça coute très ches. Les risques vitaux, c’est 10 ou 12 % des sorties. Un économiste cynique –comme ils le sont tous, d’ailleurs – dirait ah bon, donc dans 80% des cas, c’est pas le peine ! Donc on supprime. Quand vous voyez la série TV US « Urgence », chaque hôpital a ses ambulances avec un « medic », c’est pas la peine de mettre un médecin. L’alerte est donnée, l’hôpital le plus proche va chercher, et on emmène aux Urgences. Ce n’est pas le cas en France : dans l’ambulance, il y a une équipe totale, avec le réanimateur. Sur le plan medico-légal, on est hospitalisé dès que l’on est dans l’ambulance.

PAG on est plus près de l’homme que les américains ?

XE Oui, mais les beaux jours du SAMU sont finis. Ce sera le 112, et non plus le 15 …

PAG Quand j’écoute votre récit, je vois que l’on passe donc de ce poste médical de guerre, à l’avant du front, au poste médical avancé dans l’humanitaire.

XE C’est pas si simple. Le psychanalyste YOUNG vous parlerait de synchronicité. Les choses sont venues ensemble. Médecins Sans Frontières n’est pas une conséquence du SAMU. MSF est né en même temps, dans les années 70. Le grand modèle était la Croix Rouge Internationale, le CICR, qui date d’Henri DUNANT[1], au XIXe siècle, qui a commencé par s’appeler « Société de Secours aux Blessés de Guerre Européens ». Européens. Après ça s’est élargi avec la guerre de 14-18, et un droit humanitaire s’est forgé au fur et à mesure. Par exemple pendant la Guerre d’Algérie, ce n’était pas officiellement une guerre, donc le CICR ne pouvait pas y être. Le CICR a inventé le droit humanitaire, et s‘est doté d’outils juridiques. Il a fallu se contorsionner pour inventer ce droit. Il en a été de même pour les découvertes scientifiques de l’urgence. On a fait à la fois les découvertes de l’urgence médicale et les découvertes juridiques.

PAG Vous parlez de « découvertes » ?

XE Absolument ! Par exemple la pathologie des premières minutes, des « golden hours ». Je suis désolé pour mon italien …

PAG … Mais votre italien est excellent ! Les heures dorées …

XE … dans lesquelles vous avez votre chance, voilà !

PAG Mais si vous aviez été un toubib au XVIII siècle, vous auriez su déjà - pardon de faire semblant de vous contredire – que les premières minutes étaient importantes après un choc, non ?

XE Et on fait quoi ? Non, on ne le savait pas. Le choc, c’est à la fois une rerépartition de la volémie, la masse sanguine (hémorragie), c’est aussi par les hormones, une fermeture des vaisseaux. La tension augmente dans un premier temps puis baisse ensuite, le cœur accélère pour mieux répartir pour économiser les carotides et les coronaires.

PAG Quand vous parlez de choc, c’est l’accident physique. Est-ce aussi valable pour un choc psychologique ?

XE C’est le stress. Ce choc psychique est connu depuis longtemps. 9a s’appelait le « vent du boulet » sous Napoléon. Tout s‘arrête. C’est un arrêt sur image. L’espace et le temps sont arrêtés. En 14-18, on appelait ça « l’obusite ». Les gens étaient figés. On les a fusillés comme lâches, les mecs  ! On les appelait les « boches de l’intérieurs ! Ensuite les psychiatre s’en sont mêlés, en particulier les autrichiens et les allemands.

PAG Il m’arrive une question : quid du médecin militaire en temps de guerre comparé au médecin humanitaire dans une crise ?

XE Moi j’ai mes idoles. Dominique-Jean LARREY[2], un chirurgien toulousain sous Napoléon, a mis en pratique les ambulances volantes pour être au plus près du front. C’est l’ancêtre du SAMU. Ce grand médecin a failli se faire guillotiner parce qu’il avait aussi ramassé des blessés autrichiens ! Pendant la Terreur, on lui a dit : « Vous avez pactisé avec l’ennemi  ». Les médecins étaient en avance et la politique en retard. Voilà mes idoles : Lui, mais aussi DESGENETTES[3], PERCY[4], etc. Ces mec là étaient des grands, je vous assure. Et sous François 1er, vous avez l’ancêtre des chirurgiens, Ambroise PARE[5].

PAG Ma question était : la position de ce médecin sous un chef de guerre quelconque par rapport, justement, à l’autorité étatique.

XE Ils prenaient leurs risques. C’était des gens d’une grande noblesse. Ils voulaient sauver les hommes. Il n’y a pas pour eux d’appartenance à tel ou tel pays. C’est ce que disait Pasteur[6] : « Je ne te demande pas quelle est ta religion ou ta couleur, je te demande quelle est ta souffrance ». Mais je voudrais aussi vous citer quelques grands noms de la médecine coloniale, ou tropicale. A l’époque, ils étaient fiers d’être la médecine « coloniale » … Ces mecs là étaient seuls. Quand ça réussissait, ils étaient récupérés par la hiérarchie militaire. Autrement, ils étaient livrés à eux-mêmes, et, comment vous dire, s’il n’y avait pas eu ce courage de gens qui vont au devant des gens, c’est pas forcement chrétien, c’est fraternel, c’est kantien. Je sauve mon frère qui est en danger. Le médecin est géré par la trilogie : libre choix du médecin, secret médical, colloque singulier. C’est sa déontologie. Mais ça ne peut pas exister dans l’urgence. On a transgressé. Quand vous êtes en danger, pas de libre choix. Colloque singulier : il m’est arrivé -j’étais payé pour ça- de sauver des dizaines de vies, mais je n’ai jamais rencontré personne !

PAG Vous ne parlez pas avec le patient.

XE Au contraire, je l’endors pour ne pas qu’il m’emmerde ! Je le transforme en mécanique pour l’adapter à mes machines. Quant au secret médical, passe moi ton bilan ! Donc on a inventé, et la loi a suivi. Médecine militaire, médecine d’urgence, médecine humanitaire, médecine coloniale, voilà nos ancêtres.

PAG Nous allons faire une pause musicale, Xavier EMMANUELLI, et vous m’avez proposé des titres classique, comme si ce classissisme allait penser les blessures que vous venez d’évoquer. Le magnificat de Bach ?

XE Oui, c’est la joie, on exulte …

 

................................................................................MUSIQUE : MAGNIFICAT, de JS BACH ……………………............................................

 

PAG A l’époque que l’on vit aujourd’hui, avec ses cataclysme annoncés, ses dérèglements climatiques …

XE …attendez, c’est dans 30 ans, 50 ans …

PAG …oui mais la guerre arrive, quelque part

XE Oui elle arrive, mais on ne la conceptualise pas. La guerre a accompagné l’homme depuis qu’il est homme. Elle n’arrive pas par miracle. Il y a des tensions, et vous êtes obligés d’avoir une crise. S’il n’y avait pas de crise, pour quelles raisons vous avanceriez ?

PAG … comme si on ne pouvait pas réformer nos sociétés en dehors de ces moments de crise, comme si on n’était pas capables de le faire ?

XE Vous découvrez quoi ?

PAG Je fais semblant.

XE Prenons un exemple : Supprimer l’ENA[7], qu’est-ce que ça veut dire ? Quand j’étais Secrétaire d’Etat chargé de l’Exclusion, on avait de la sympathie pour moi car je ne marchais sur les brisées de personne. Quand j’allais dans une administration, je ne leur demandais rien que de se réformer. Ils se foutaient de ma gueule en me disant : «  Mais enfin Monsieur le Ministre, on a toujours fait comme ça ! » On a des idées nouvelles quand les vieux machins ne fonctionnent plus. La guerre en particulier vous apporte ça. Des transgressions. Pendant la Guerre d’Espagne, un médecin qui s’appelait TRUETA[8] était sur le front avec les Républicains. Il y avait des blessures horribles, par balles, par shrapnell[9] , et il n’y avait plus de médicament, plus de sulfamides (il n’y avait pas d’antibiotiques à l’époque), il ne savait plus comment faire, il a mis du plâtre sur les plaies, comme ça. Il plâtrait les fractures ouvertes. O surprise, les plaies à l’abri de l’air donnaient de belles plaies. A chaque fois, des gens inventifs, comme Ambroise PARE. Sur les plaies, on mettait un fer chaud. Les gens hurlaient de douleur. Lui, il a recousu les artères, et il a mis du blanc d’œuf et du vinaigre. Il avait inventé un antiseptique. C’est donc en temps de crise et de pénurie …

PAG … que l’on invente par la contrainte.

XE Les gens disent aujourd’hui : « pas d’acharnement thérapeutique ! » Mais si on ne s’était pas acharné, il n’y aurait pas eu de réanimation ! Il faut aussi parfois transgresser les procédures.

PAG Qui décide que l’on peut transgresser la loi ?

XE Votre responsabilité d’homme !

PAG Vous êtes un urgentiste. Vous avez créé Medecins du Monde.

XE Non, ne coupez pas ça, pour montrer que l’interviewer ne prépare pas !

PAG, Non, pardon, l’autre, Medecins Sans Frontières ! (Rires)

XE Medecins du Monde est un schisme.

PAG Donc vous créez MSF avec Kouchner et avec qui ?

XE On était une poignée. Je dirai qu’on était quatre. Il y avait un chirurgien guatémaltèque que tout le monde a oublié, il y avait Max RECAMIER, qui était parti avec la CRCI. Kouchner était dans le coup. Ceux qui ont mouillé leur chemise, en essayant dans toutes les directions, y compris à RTL, avec Georges de Caunes. L’idée, c’était d’avoir avec une Agence de Presse des Medecins formés. Ça a eu du mal à exister. Le grand modèle, c’était la Croix Rouge. On voulait appartenir à la Croix-Rouge, qui n’a pas voulu de nous ! Vous n’êtes pas suisses, donc aucun intérêt !

PAG Donc MSF, SAMU social, SAMU international, et puis à un moment, un homme politique vous appelle …

XE … CHIRAC !

PAG … et vous avez, non plus la position légèrement marginale du médecin, mais celle du politique, celle qui endosse une autre responsabilité. Quel est le bilan que vous tirez, avec le recul ?

XE Vous présentez cela à votre façon. Vous simplifiez. Vous caricaturez. C’est pas du tout comme ça.

PAG C’est comment ?

XE Quand j’ai fait le SAMU social, j’ai pu le faire parce que je connaissais bien le SAMU, où j’étais premier couteau chez HUGUENARD, je me serai jette par la fenêtre s’il me l’avait demandé ! C’était un maître qui m’apprenait des choses. L’idée maitresse du SAMU social c’était « Allez au devant ! ». L’idée consistant à faire sortir les travailleurs sociaux pour aller au devant des gens de la rue, ça, c’est l’idée du SAMU social. Mais personne n’en voulait ! On préférait ramasser les gens par la police. Dès qu’il y a un problème, on envoie les flics, trouble à l’ordre public ! C’était un délit d’être dans la rue, le délit de vagabondage, qui vient de la nuit des temps. Les délits de mendicité, on les envoyait à Nanterre, qui était un lieu de déportation, croyez moi ! Je sais ce que je dis. On disait : «  ben les clochards, ils ont choisi leur vie ! » C’est encore quelque chose que les media et les hommes politiques répètent. Qui choisit d’aller en enfer ? Toujours est-il que CHIRAC m’a fait confiance en tant que Maire de Paris. Il avait dans la tête je crois que dans deux ans, il pourrait bien se présenter aux Présidentielles. Personne n’en voulait d’Emmanuelli, ce médecin des pauvres qui est un pauvre médecin. Au lieu d’être dans un cabinet, ou d’avoir fait une carrière universitaire, regardez où il est ! C’est avec lui que vous allez négocier ? Bref ! Il y a cru.

PAG Il y a cru pourquoi ? Votre force de conviction ?

XE Si seulement … C’est un type qui avait bon cœur, tant que vous n’êtes pas sur son chemin politique ... Il avait conscience de la souffrance, pour des raisons personnelles. Et puis il a vu l’intérêt de communication. Donc il y a cru. Et un jour, il me convoque, et me dit :

       - Alors Toubib, votre système, racontez moi !

       -  Ecoutez, Monsieur le Maire, c’est comme si il y avait des gens illégitimes sur le terre qui n’avaient pas le droit au secours …

       - Comment ça illégitimes ?

 Le mot « illégitime », ça l’a touché. Il m’a dit :

        - Tu sais Toubib, on va le faire ton système !

 Il me montre ses conseillers et me dit :

        - Ceux là vont te mettre des bâtons dans les roues. A ce moment, tu m’appelles !

On était en effet hors des clous. C’est un travail de nuit, dans les rues, un travail mobile. Et quand il a été au Gouvernement, son slogan de combat, c’était la fracture sociale. Et là il m’a dit « viens m’aider ! » Moi, le mot fracture me fait rêver. Fracture sociale, j’ai hésité, ma femme m’a dit :

        - Tu ne vas pas aller avec ces gens de droite, quand même !

PAG Fracture sociale, Chirac en fait son cheval de bataille, son élément de communication, même s’il y croyait aussi (on est parfaitement capable quand on s’appelle CHIRAC de faire deux choses à la fois, et même trois ou quatre) …

XE C’était un rad-soc[10], il pouvait penser à 4 choses à la fois, dont une va marcher … (rires)

PAG Donc il vous appelle, et vous qui êtes un conteur, dites moi la substantifique moelle …

XE … mais vous allez caricaturer

PAG Je suis là pour ça. Ainsi vous allez pouvoir me critiquer ! Donc le bilan, avec le recul. Quelle est la possibilité d’action d’un politique ? Qu’est-ce qu’on peut faire quand on est Ministre ? C’est ça ma question.

XE Rien, si c’est ça que vous voulez me faire dire. RIEN. Vous ne pouvez agir qu’aux marges. Ma femme m’a dit t’as tord d’aller là-bas, elle était socialo, ça existe …

PAG Ne te compromet pas avec la droite ! Elle était de gauche, comme vous, peut-être…

XE Oui, attendez, je vous explique. J’ai sucé le lait du communisme quand j’étais jeune. Est-ce que les communistes étaient de gauche, allez savoir … et j’étais le Pape, à MSF, puisque j’étais le seul qui restait…

PAG … Kouchner était parti …

XE … oui, pour fonder Médecin du Monde, un Médecin sans Frontière à sa botte (rires)

PAG Ne réglez pas vos comptes avec ce pauvre Kouchner !

XE Il est pas si pauvre que ça, cherchez … (rires). Je plaisante. J’espère que vous allez couper tout ça au montage, comme d’habitude.

PAG Si vous me le demandez, sinon je ne coupe pas.

XE Je m’en fous.

PAG Alors on le laisse.

XE Je suis libre, mais vous m’incitez à pêcher. (rires)

PAG Bon. Les humanitaires sont des hommes comme les autres. Ils ont leurs conflits, leurs oppositions, leurs egos, c’est normal.

XE Non. Ce qui est normal, c’est qu’ils soient en concurrence. Un donateur doit avoir l’identité de ses bonnes œuvres.

PAG Qu’est-ce que ça veut dire « l’identité de ses bonnes œuvres » ?

XE Moi je crois en Dieu. Pendant des siècles en France, des gens, pour l’amour de Dieu, pour l’amour du Christ, se sont fait des guerres impitoyables. Catholiques et Protestants. Et pourtant c’étaient des frères !

PAG … comme les musulmans aujourd’hui !

XE Mêmes causes mêmes effets. Donc les associations sont obligées d’être en concurrence. Elle vont chercher des sous. La catastrophe qui est arrivée, comme ici, c’est le scenario de l’humanitaire que les journalistes ont fait. Le scenario de l’humanitaire a monté les égos. Je suis le représentant de l’humanitaire. C’est ce qui est arrivé à MSF …

PAG Oui, mais enfin, vous vous y êtes prêtés ! Vous avez accepté de le faire !

XE J’ai jamais scénarisé !

PAG Vous n’avez pas scénarisé, mais vous avez été le premier à l’époque, ou l’un des premiers, vous l’avez dit tout à l’heure, pardon de vous titiller, à demander aux communicants de vous faire communiquer.

XE Non !

PAG Je schématise encore ?

XE Et en plus de mauvaise foi ! (Rires) Sans images, pas d’argent. Sans argent, pas d’actions. Vous êtes bien obligés de faire un peu de communication. Mais les journalistes sont bien obligés de simplifier. Regardez la télé : trente secondes pour vous montrer une guerre civile. Coupé de l’espace, coupé du temps, comment on peut faire ? On vous montre des monstres, des soldats, des bourreaux, des victimes aussi, parce que c’est bien de montrer des victimes, des enfants qu’on tue, des camps de réfugiés, des vieilles, voilà …

PAG Comment faire ?

XE Je ne suis pas journaliste.

PAG Comprenez ma question. Comment faire ? Je partage tout à fait … …

XE … et néanmoins, vous vous obstinez à faire du journalisme …

PAG … (Rires) On est donc tous conscient de la putasserie d’un certain nombre de campagnes D’ONG qui vont vous montrer un enfant mort au bord de la mer. Ceci nous choque. Mais comment faire pour ne pas le faire ?

XE Vous pouvez avoir un peu de pudeur, je sais pas, moi ! Comme disait GODARD, c’est pas sur l’écran que ça se passe ! C’est à coté de l’écran, c’est ce qui vous fait réfléchir. C’est la symbolique. Je connais bien l’idéologie de la Nouvelle Vague[11]. L’important, c’est ce que ça déclenche chez vous, non pas comme émotion, mais comme réflexion. Mais qui sait le faire ? La plupart des journalistes sont analphabètes ! Ils faut aller vite, ils dépendent de leur Rédacteur en Chef, il faut de l’image, Coco ! Il n’y a pas de réflexion.

PAG Allez, on fait une autre pause musicale. Vous voulez quoi ?

XE Le Requiem de Mozard.

 

........................................................  MUSIQUE …….. REQUIEM DE MOZARD ……………………...................................................

 

PAG Voilà une promenade avec vous et Mozard. Où en est-on aujourd’hui, pour aller vite, dans l’humanitaire  ?

XE Tout cela a commencé avec chute du mur de Berlin. Il y avait à l’époque deux mondes, l’occidental et le communiste.

PAG On est en 1989…

XE Voilà. Les humanitaires pouvaient aller au milieu des guerre, en Afghânistân, au Salvador etc. A la chute du Mur, tout le monde pouvait aller dans les anciennes zones d’appartenance communiste. L’humanitaire a été la politique étrangère de l’Europe. Elle ne pouvait pas faire autrement.

PAG Pourquoi ? Parce qu’elle n’avait pas de politique étrangère réelle ?

XE Pourquoi ? Elle en a une, maintenant ?

PAG Non, elle n’en a toujours pas !

XE Elle ne peut pas en avoir. Sa seule politique, c’est le rejet des migrants. Tous les pays européens sauf la France se façonnent, avec le populisme, dans le rejet de l’autre. J’ai même entendu le parti facho espagnol, le parti issu du Franquisme dire : « il n’y a qu’à les laisser mourir ! » Viva la muerte ! Pardon pour mon anglais. Qu’ils crèvent ! Salvini[12] ferme les ports d’Italie, ce pays si accueillant. La Pologne, la Hongrie, la Slovénie : comment voulez-vous construire une Europe dans le rejet de l’autre ? C’est un suicide. Politique étrangère de l’Europe, il n’y en a pas, il n’y en aura pas. L’Europe mourra avant.

PAG Il y a la politique « humanitaire » ?

XE Ce n’est pas une politique !

PAG Pourquoi ?

XE Une politique pour aller vers où ? C’est une politique du secours, de l’accueil.

PAG Et en même temps, on a un peu l’impression – c’est mon sentiment après avoir été plongé dans l’humanitaire depuis 6 mois que je fais cette émission U-MAN - que les humanitaires seraient comme des martiens qui préfigurent l’homme futur.

XE … Si seulement …

PAG On est parfois comme dans un film de science fiction.

XE Ceci dit, pour répondre à votre espérance –car moi aussi je suis dans l’espérance – il n’ y a rien à dire sur l’humanitaire, et je fuis les micros, à part pour vous. Il n’y a rien à dire. L’homme nouveau vient de l’intérieur. Il n’y a pas de scénario de l’humanitaire. On raconte toujours les mêmes choses.

PAG Je ne suis pas sûr de vous comprendre.

XE Je vais vous dire. C’est devenu des grands blocs. Je suis très fier d’avoir appartenu à MSF, qui a gagné le prix Nobel de la Paix. Mais du coup, c’est une institution. Du coup, avant de prendre une décision … Or l’humanitaire, c’est la responsabilité personnelle. Quand on allait sur des coups –je dis bien des coups car on rêvait aussi d’aventure avec mes valeureux camarades, c’était au péril de nos vies. Nous risquions quelque chose. Le gros risque de quitter des gens qui vous aiment, d’être 24h sur 24 sous les yeux des camarades qui attendent que vous reculiez, que vous ne soyez pas à la hauteur. Pas cyniquement, mais c’est un perpétuel bizutage. Maintenant, c’est plus comme ça !

PAG … parce que ça s’est institutionnalisé ?

XE …d’une part, et d’autre part le monde est devenu plus dangereux. Quand vous êtes un occidental, vous êtes une cible. Même vos élèves, ceux que vous avez formé, eux aussi, du moment qu’ils appartiennent aux humanitaires, ne font pas un acte gratuit, laïc, ça n’est plus possible, on ne peut plus agir avec son innocence. L’humanitaire a cessé d’être innocent.

PAG L’a-t-il jamais été ?

XE Si vous parlez pour moi, oui ! Je crois que j’ai été non seulement innocent, mais naïf. Regardez Henri DUNANT, c’était un calviniste, un homme d’affaire. Il voulait voir l’Empereur pour faire des moulins en Algérie. Il va à Solférino[13]. Quand ce grand bourgeois suisse voit le carnage des gens de vingt ans qui se sont, en plein été, trucidés, il est bouleversé. Il était innocent. C’est arrivé pour nous tous. Il y a eu une innocence. J’ai été l’un des combattants de l’humanitaire jusqu’à ce que, Secrétaire d’Etat, j’aie avalé mon chapeau. Est-ce que l’Etat peut être humanitaire ? Non ! Et pourtant, il y a place dans les interstices, car l’Etat n’est pas dans la toute-puissance.

Je dis ça après avoir pêché, mon père …

 

                                                                                                             ***

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_Dunant

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Dominique-Jean_Larrey

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9-Nicolas_Dufriche_Desgenettes

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Fran%C3%A7ois_Percy

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ambroise_Par%C3%A9

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Pasteur

[7] Ecole Nationale d’Administration- https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_nationale_d%27administration_(France) 

[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/Josep_Trueta

[9] https://www.cnrtl.fr/definition/shrapnel

[10] radical -socialiste

[11] Mouvement du cinéma français né à la fin des années 1950. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouvelle_Vague 

[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/Matteo_Salvini

[13] https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Solf%C3%A9rino

 

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