S'émerveiller, une interview de Belinda CANNONE par Pierre Alain GOURION

Faut-il s'émerveiller pour se guérir du monde ? Belinda Cannone, née en 1958, est romancière, essayiste et maître de conférences. Elle enseigne la littérature comparée à l'Université de Caen Normandie depuis 1998. POUR ECOUTER L'ENTRETIEN : https://www.mixcloud.com/LesEnfantsduRhone/le-grand-entretien-belinda-canonne/

- Pierre Alain GOURION
Belinda CANNONE, votre nom sonne comme un coup de canon… On a l’impression qu’il a été fabriqué par un publicitaire. Est-ce le cas ?

- Belinda CANNONE

Oui, c’est mon père, qui était un grand publicitaire…

- (Rires) C’est italien, non ?

- Oui, sicilien

- Et Belinda ?

- C’est une fantaisie. C’était le nom d’une actrice américaine de seconde zone qui s’appelait Belinda LEE, et c’est peut-être pourquoi je suis devenue Belinda ECRIT.

- Vous nous faites une lecture ?

- LECTURE

“L’autre fois (printemps) je notais : Sur le bord de ma fenêtre, ce matin, un bouquet composé de lilas mauve, de pivoines rose pâle et de quelques tiges d’ancolies grenat. Comme toujours, je suis saisie par la perfection ineffable du vivant, si poignante. Comme chaque fois, je réfléchis, je compare, j’essaie de me rendre raison de l’émerveillement et de l’indicible : si au moins ces fleurs étaient des tulipes, elles formeraient aussi un magnifique bouquet, mais plus familier – je pourrais me l’approprier un peu plus aisément. Celui-ci – est-ce dû à la profusion dont témoigne chaque fleur, par le nombre des pétales et la complexité de leur agencement ? – celui-ci reste, dans sa splendeur, à la distance où se dessine l’espace de mon admiration.

Le bouquet m’a souvent paru l’expérience la plus simple et la plus radicale de la beauté du monde. J’essaie régulièrement de la comprendre, car j’ai toujours eu cette manie de me « rendre raison » – vieille habitude occidentale d’apaisement des affres et des interrogations par l’exercice de la rationalité. Elle va de pair avec une recherche obstinée du sens – direction et signification – dont je sais toutefois la part d’illusion : ne constaté-je pas malgré tout dans mes jours une part d’agitation sans véritable conséquence ?

 

Et surtout, est-il bien nécessaire de tenter de me rendre raison de mon émotion devant la beauté ? Quand je danse, quel sens à ma danse ? Quand j’étreins, quel sens à mon étreinte ? Quand je ramasse des pommes ? Quand j’admire un vol d’oiseau ? Une lumière ? Une peau ? L’émerveillement est un frémissement aux marges du sens, de tout sens, il advient dans une pure gratuité, une suspension des questions, de la question – à quoi bon danser ? à quoi bon étreindre ? Mais à quoi bon vivre ?

Il n’y a aucun sens à vivre, et le chercher revient à mal poser la question. Ma petite philosophie existentielle s’est transformée le jour où j’ai compris que la question du sens de l’existence s’annulait (se dissolvait) dans la joie de vivre, dans le désir qui nous lance vers l’avant. J’ai nourri de cette conversion L’écriture du désir. Il me semble qu’un tel déplacement est de nouveau à l’œuvre en moi aujourd’hui, où sans renoncer au désir qui tire vers demain, bénéfique en ce qu’il m’incite à bâtir, j’essaie plus souvent de vivre au présent, d’atteindre la vigilance poétique qui confère à chaque être, chaque chose et chaque événement leur sur-présence. J’essaie.

L’époque sombre que nous traversons – si sombre que je suis obligée d’en tenir compte dans un livre qui aimerait ne pas dépendre des circonstances – interroge crûment le fait de l’émerveillement. Non seulement celui-ci n’est pas toujours à la portée de chacun, mais certaines périodes semblent rendre son idée même indécente. Raison supplémentaire pour y œuvrer.”

***

- PAG Vous venez de nous faire une belle lecture, dans votre style sobre et intériorisé, de l’une des dernières pages de votre dernier ouvrage, S’émerveiller, chez STOCK, paru en janvier 2017. Vous vous émerveillez de quoi ?

- BC Je parle de l’émerveillement qui nous vient devant les choses simples, les choses humbles, devant le monde modeste. Non pas de l’émerveillement qui nous viendrait devant le Mont-St-Michel, la Fondation Guggenheim de Bilbao ou un élément étonnant de la nature, qui sont en eux-mêmes des merveilles, quel que soit le type de regard qu’on pose sur eux. Non, l’émerveillement qui m’intéresse ici, c’est celui qui nous vient devant un bouquet de fleurs, une lumière particulière ou l’être que l’on aime, même s’il n’est pas un Apollon ou un génie : c’est peut-être un être modeste à sa façon, mais notre amour et notre regard sur lui le rendent merveilleux. Donc je m’intéresse à tout ce qui dans le monde… modeste peut retenir notre attention et éveille en nous l’émerveillement, un émerveillement que j’ai envie d’appeler lui-même modeste.

- Votre livre arrive comme à contre-courant d’une certaine violence de cette société, d’une certaine difficulté à vivre. Vous dites « il faut s’émerveiller », comme un antidote. Je me trompe ?

- Antidote, oui et non ! Ce n’est pas parce qu’on s’émerveille que le monde ira mieux, et que l’on pourra juguler sa violence. Pour faire une petite archéologie de mon sentiment sur ce sujet : j’ai commencé à écrire parce que le monde était violent, et parce que face à cette violence, il fallait que je m’en rende raison. Comment faire avec la violence du monde ? Comment la supporter, l’assimiler, comment être heureux malgré elle, avec elle ou plutôt à côté d’elle ? En même temps, par une sorte d’équilibrage dont je suis coutumière, j’ai fait l’hypothèse que face à cette violence il y avait aussi la joie de vivre. Ma réflexion sur l’émerveillement est l’aboutissement de mon exploration du désir de vivre.

- Le désir. Voilà le mot lâché : quand on parcourt vos ouvrages, quatre ou cinq romans, des essais, il est partout, ce désir, et spécialement dans votre Petit Eloge du désir, ce livre délicieux à deux euros – ça ne doit pas faire plaisir aux libraires, ni à vous, d’ailleurs, parce que vous devez toucher combien, sur deux euros ?

- Bah, je dois bien gagner quelques centimes…

- Quelques centimes par bouquin vendu, donc rien, mais c’est une merveille que de pouvoir, pour deux euros, s’offrir le La Bruyère du désir…parce que tout cela est écrit très finement, comme ciselé, et c’est un pur bonheur de vous lire, de lire un texte de femme – il n’y a qu’une femme qui puisse écrire comme vous – en repartant de choses aussi fondamentales que : « de quoi ai-je envie ? » De quoi avez-vous envie ?

- De vous parler du désir en général. Avant ce Petit Eloge du désir, j’avais écrit, en 2000, mon premier essai, L’Ecriture du désir, qui faisait suite à des romans…

- …Vous avez commencé par le roman…

- Oui, j’en ai écrit sept d’ailleurs, pas quatre ou cinq…

 - Pardon.

 - (elle rit) J’ai commencé par écrire quatre romans, et un jour une amie éditrice chez CALMANN LEVY m’a demandé – nous parlions du bonheur, de la joie, etc. – d’écrire sur ce sujet. Et j’ai écrit L’Ecriture du désir, comme une réflexion autour du désir général d’exister, de ce mouvement qui fait que le matin nous nous levons, que nous avons envie de vivre la journée qui vient, même si elle n’a rien d’exceptionnel. Avoir envie de se lever, c’est merveilleux. Nous pourrions ne pas en avoir envie. Pour être honnête, moi qui vis le plus souvent du côté solaire, joyeux du désir, je sais aussi très bien que ce serait simple de verser dans la mélancolie. Ce serait facile de ne pas avoir ce désir en soi. J’ai toujours eu une sorte d’émerveillement devant le désir de vivre, je l’avais mis en scène dans mes romans déjà, et dans Le Petit Eloge du désir, je me suis concentrée sur l’aspect sensuel du désir, que je crois être l’acmé du désir de vivre, c’est-à-dire sa version la plus ramassée, la plus brûlante.

- … et pour illustrer votre propos, rien de mieux comme musique que ce que vous nous avez proposé, c’est-à-dire « Momento Magico », de Youn Sun Nah.

MUSIQUE : Momento Magico, de Youn Sun Nah

  • Nous revenons avec Belinda Cannone, dans la librairie Musicalame, pour Le Grand Entretien, cette émission qui interroge et fait le portrait d’une artiste, et pas n’importe laquelle, une artiste qui sait écrire et trouver en nous des échos, des émotions, des choses que les hommes, nous, souvent, ne savons pas dire. Parler du désir n’est pas simple, parler du désir féminin non plus. J’imagine qu’il y faut une sorte de substrat féministe pour arriver à vaincre les interdits : vous parlez du sexe de l’homme en érection, des peaux qui s’approchent et se touchent, de ces choses intimes qui nous font vibrer et ne sont pas de la pornographie… Dites-nous…
  • J’ai toujours envie de trouver un point de vue neutre dans ce que j’écris, dans mon regard sur le monde. Je ne suis pas très intéressée à développer un point de vue féminin. Cela étant, je suis une femme, et s’il y a un endroit où la question des sexes et des genres se joue, c’est bien celui de l’érotisme. Je ne pouvais pas écrire le Petit Eloge du désir sans le faire depuis mon expérience. De quel point de vue surplombant pourrait-on parler du désir ? Je suis obligée de partir de ce que j’en sais. Et ce que j’en sais, moi, est un savoir féminin. A ce titre, je parle, je pars plutôt d’un point de vue féminin. J’espère quand même que ce que je dis du désir peut rencontrer un écho dans la perception et l’expérience du désir au masculin !
  • Vous voulez dire que le féminin est humain ? Je vous réponds oui !
  • La femme est un homme comme les autres, j’en suis convaincue ! Vous l’avez peut-être lu comme un livre sur une espèce qui vous est étrangère et inconnue, les femmes, mais peut-être avez-vous reconnu quelque chose de votre expérience propre, je ne vous demande pas de confidences… J’espère que ce que j’ai dit du désir a – comment dire ? – des échos dans une conscience masculine.
  • Ce que vous dites du désir a beaucoup d’écho dans une conscience masculine, c’est évident. Et en même temps, il y a ce côté, pour un lecteur homme, presque d’étrangeté. C’est l’autre qui parle. Et l’on n’a pas l’habitude d’entendre parler l’autre féminin de cela. On l’a un peu plus depuis un petit siècle, c’est vrai, mais ça n’est pas dans la grande tradition littéraire, vous me l’accorderez.

 

  • Parler du désir sensuel comme je l’éprouve en tant que femme, c’est un peu difficile, oui. On m’a interrogée un jour sur l’autocensure…

 

  • Vous vous arrêtez où, oui !

 

  • C’est ça ! Où est-ce que je trouvais ma limite, dans mon écriture, dans mes thèmes… Et il m’a paru évident que le seul endroit où je m’autocensurais, c’était dans l’écriture de la sensualité. Quand on écrit sur la sensualité et qu’on est une femme, l’auteur est recouvert par la personne. C’est Belinda qui écrit sur le désir, et ceux qui me lisent lisent le livre de Belinda. Alors que quand on lit S’émerveiller, on ne lit pas le livre de Belinda mais un essai sur l’émerveillement. Et ma personne disparaît derrière l’auteur qui propose ce livre.

 

  • Est-ce que vous songeriez par exemple à publier un bouquin sous un nom d’emprunt qui serait un nom d’homme, pour voir si en parlant du désir, vous seriez lue de la même manière ? Romain Garry pas loin…

 

  • Ce serait une expérience intéressante, mais la vie étant très courte, je ne crois pas que j’aurai le temps de le faire… (rires) Je sais très bien que quand j’écris, ma personne va nécessairement surgir dans le livre. Donc c’est un peu difficile, je me sens moins libre… Bref ! Il y a un petit jeu intérieur, quand on écrit sur la sensualité, et il faut pousser un peu les limites.

 

  • C’est ce qui m’a intéressé. On est dans une société où le sexe et le sang s’écoulent tout au long de nos affiches et de nos écrans. La pornographie est partout : pornographie des sentiments, pornographie politique. Et vous, vous dites non, attention, j’arrive avec le désir, j’arrive avec l’envie de vivre, et je vous en parle, dans la nature sauvage ou dans la ville des hommes, avec cette même envie de vivre et d’érotisme. Voilà un son, une musique nouvelle, agréable à entendre, et qui nous donne de la force, de l’envie de vivre.

 

  • Est-ce qu’on ne peut pas dire (j’y pense en vous écoutant), est-ce qu’on ne peut pas dire – tentative, hypothèse – que la pornographie est liée à deux choses : à l’enfermement sur soi (qui fait que l’on ne parle, que l’on ne met en scène, et que l’on ne s’intéresse qu’à son propre désir, à son envie, coupée du désir de l’autre) ; et, deuxième manière, aux relations de pouvoir. Quand j’essaie de comprendre comment je mets en scène mon rapport à l’érotisme, le désir m’apparaît comme un sentiment élevé, d’abord parce que c’est l’une des expériences humaines les plus puissantes, ensuite parce que c’est un désir qui est adressé, qui se joue à deux, c’est un désir qui met en œuvre une relation…

 

  • …alors que dans la pornographie, vous n’êtes pas loin de dire qu’il n’y a pas de relation…

 

  • …qu’il n’y a pas d’autre, ou que l’autre est un objet, ou qu’il y a avec l’autre une relation de pouvoir. Or pour moi, l’autre existe, et la relation qui m’intéresse, c’est l’amour. Je ne veux pas parler de sentimentalisme. Non, l’amour pour l’autre, l’amour de l’autre. L’autre dans sa dignité, si vous me permettez. Je n’écris pas de pornographie à cause et grâce à cette présence absolue de l’autre comme sujet, de l’autre comme interlocuteur. C’est ça que je mets en scène.

 

  • Et là, vous m’offrez une magnifique transition vers un deuxième temps de notre entretien. Comme vous êtes en même temps enseignante à l’université, en littérature comparée, c’est bien ça ?

 

  • C’est ça.

 

  • … je vous ai demandé en préparant cette émission : «  si vous étiez, Belinda Cannone, la propre commentatrice de votre œuvre, de votre travail, de vos vingt-cinq livres, qu’est-ce que vous proposeriez comme thématiques aux lecteurs de cette auteure nommée Belinda Cannone ? » Et vous m’avez répondu d’abord le désir, mais aussi la relation. La relation à l’autre, aux lecteurs, à l’objet d’amour, à la nature. Quelle relation ?

 

  • C’est tout bête. C’est un petit déplacement que j’opère dans mes réflexions. Je ne m’intéresse jamais à la question de l’identité en tant que nous serions un être avec une série de traits caractéristiques déterminés. Chacun de nous est en relation. Notre seule identité, c’est cela : le fait que nous soyons en relation et que dans chaque relation nous sommes différents. Je vais m’expliquer un peu plus clairement. Un de mes essais, La Tentation de Pénélope, était un livre sur le féminisme et les femmes…

 

  • Pénélope, c’est d’actualité !

 

  • Je sais, mais c’était pas la même ! (Rires) Moi je pensais à celle d’Ulysse…

 

  • La tentation de Pénélope… Je ne sais pas si M. Fillion nous écoute…

 

  • (Rires) Vous savez que Pénélope, lorsqu’elle attend Ulysse, tisse son ouvrage. Mais Ulysse tarde à revenir et on la menace d’un nouveau mariage. On lui dit qu’elle devra épouser l’un de ses prétendants dès qu’elle aura terminé son travail. Pour échapper à ce mariage, elle défait la nuit ce qu’elle a accompli le jour. Eh bien, il me semble que certaines féministes d’aujourd’hui ont tendance à défaire un travail, une avancée du féminisme tel qu’il s’est pensé depuis l’après-guerre…

 

  • En quoi ?

 

  • Si vous voulez qu’on entame ce débat, ça va être long…

 

  • En trois mots…

 

  • Il y a aujourd’hui une tendance féministe, les différentialistes, qui détricote les avancées qu’avait produit le féminisme universaliste depuis les années soixante en France.

 

  • Exemple concret, pour illustrer ?

 

  • Je pense que définir les femmes comme étant des êtres qui ont une essence féminine, et qui sont, de ce fait, plus douces, plus hospitalières, voire vouées aux soins de l’autre, le fameux care

 

  • …plus maternelles donc ?

 

  • …plus maternelles en un mot, je pense que ça, c’est une vraie régression pour le féminisme en général. Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous parler. Ce qui a fait la particularité de ce livre je crois, tout en assurant sa cohérence dans mon travail, c’est que ce livre féministe – car je suis féministe depuis toujours, vous l’avez compris –, ce livre commence par la description d’une situation de désir, d’attente d’un homme. Et je termine ce chapitre par cette phrase qui me fait encore rire aujourd’hui : « cette merveille que les hommes existent ». Il n’y a pas beaucoup de livres féministes qui commencent ainsi. Cette merveille que les hommes existent, ça veut dire quoi ? ça veut dire qu’on ne doit pas définir les femmes en elles-mêmes, comme une essence, mais plutôt dans la relation avec les hommes. Et c’est à partir de cela, du fait que nous sommes en relation avec les hommes, qu’on peut penser les femmes et le féminisme. La réciproque, pour les hommes, étant évidemment tout aussi vraie.

 

  • Merci pour les hommes ! Je vous propose là-dessus un Impromptu de Schubert, c’est votre choix… allegro scherzando

 

 

MUSIQUE : Schubert Op.142 Impromptu n°4. Allegro scherzando

 

  • J’ai demandé autour de moi ce que signifiait « scherzando », on m’a dit plaisanter, badiner. Alors en badinant, Belinda CANNONE, est-ce qu’il y a un cerveau féminin et un cerveau masculin ?

 

  • Aux dernières nouvelles, pas vraiment ! Les neurobiologistes comme Catherine VIDAL trouvent peu de différences. On sait que le cerveau est un organe plastique qui se modifie constamment en fonction de ce qu’on lui apporte, et…

 

  • …et les cerveaux masculins ont dû avoir pas mal de plasticité récemment…

 

  • Oui, je pense qu’il est très difficile pour les hommes de s’adapter à cette immense révolution, douce, plutôt pacifique dans ses moyens mais avec des résultats assez violents pour eux, qui est la révolution des femmes. C’est la plus grande révolution du XXe siècle. La modification des rapports hommes/femmes a été extraordinairement rapide : un siècle a vu plus de transformations que des milliers d’années précédentes, et ce n’est facile pour personne !

 

  • Je sais que vous travaillez sur le tango argentin. Les mots aussi sont des musiques, et nous sommes dans les rapports masculin/féminin. Or le tango passe souvent, aux yeux de nos contemporains, pour une danse traditionaliste, précisément dans ces rapports entre l’homme et la femme. Vous êtes une danseuse, vous-même, vous le dites dans vos essais, et vous dansez quand vous écrivez, et vous nous faites danser !

 

  • Tant mieux ! C’est ce que j’aimerais, danser la pensée.

Les contempteurs du tango disent que dans cette danse, les genres sont caricaturaux. Et c’est vrai, tout est codifié : posture de l’homme et posture de la femme, tâches de l’homme et tâches de la femme. Mais je vous répondrai deux ou trois petites choses sur ce point. D’abord, j’ai une jeune amie qui s’est mise au tango. Je lui ai demandé si elle voulait apprendre à guider. Elle m’a répondu Mais sûrement pas ! Enfin, m’a-t-elle dit, un endroit où je ne suis pas obligé de gérer, où je peux me laisser aller et être guidée. C’est tout à fait délicieux, de temps en temps, d’abandonner la maîtrise et la puissance que nous développons maintenant en tant que femmes dans nos existences et de se laisser guider. Et il est vrai que quand je danse, j’éprouve un profond sentiment de gratitude à l’égard des hommes. Je me dis Quand même, quel boulot ils font, là ! Parce qu’il faut guider, suivre le sens du bal, proposer les mouvement, éviter les autres danseurs… Le travail des hommes, le guidage, est plus lourd que celui des femmes. Et je dis surtout à ceux qui méprisent cette répartition des rôles dans le tango qu’il appartient à chacune d’apprendre le guidage si ça lui chante ! Toutes les femmes peuvent apprendre le guidage masculin.

           

  • Il suffit qu’elles enlèvent leurs talons et qu’elles prennent des chaussures plates ?

 

  • Et qu’elles s’y mettent, qu’elles guident ! Vraiment, je ne vois pas où est le problème.

 

  • Et alors, le bonhomme se met sur des talons, comment on fait ?

 

  • Pourquoi ? Si les hommes ont envie d’être guidés, pourquoi pas ? Aujourd’hui, tout est possible…

 

  • Et on est dans le corps-esprit, autre thème qui vous est cher…

 

  • En ceci réside l’intérêt du tango : c’est une danse de relation, qui demande une connivence des deux partenaires qui n’a pas d’équivalent dans les autres danses de salon, tout en restant, malgré cette exigence, une danse à laquelle on peut avoir accès sans être un professionnel. Arriver à créer cet espace, ce mouvement, ce geste communs, c’est extraordinaire.

Vous évoquez le corps-esprit parce qu’en effet c’est un des grand thèmes que je développe dans mes essais et mes romans, depuis toujours. J’ai toujours été persuadée, j’ai toujours ressenti plutôt, que nous n’étions pas des corps, que nous n’étions pas des esprits, mais que nous étions ce que j’appelle des corps-esprits, avec un trait d’union : il n’y a pas de corps qui ne soit spirituel, ni d’esprit qui ne s’incarne. Je ne peux pas les distinguer. A aucun moment, ou du moins presque jamais, je ne me sens vivre dans une seule dimension, celle du corps ou celle de l’esprit. Dans la plupart des belles et fortes situations de l’existence, nous vivons comme des corps-esprit, dans cette totalité. Je le perçois ainsi, et j’ai eu envie de le dire, parce qu’on conserve l’idée, le sentiment d’une séparation du corps et de l’esprit, conception qui remonte aux Grecs au moins, et qui a été renforcée par le christianisme.

 

  • Allez-vous chercher aussi du côté des yogis ?

 

  • Non, en Occident, où je crois qu’il n’y a pas de yogis…

 

  • …mais enfin ils arrivent...

 

  • Mais pourquoi aller chercher ailleurs ?

 

  • On a donc de quoi faire, là-dessus ?

 

  • Mais oui ! On a de quoi penser à partir de ce que nous avons conçu… Cela dit, l’Inde a beaucoup irrigué la pensée occidentale à partir du XIXe siècle. Mais sans aller chercher ailleurs des modèles, le fait que nous soyons des corps-esprits est une expérience que nous pouvons faire constamment. Si nous essayons d’être réconciliés avec nous-mêmes, d’être un peu plus…complets, je crois que c’est comme corps-esprits que nous nous percevons.

 

  • Dans quel livre développez-vous cette notion ? Dans quel roman, dans quel essai ?

 

  • Partout ! Partout. Je ne sais pas trop à quel moment elle apparaît, quand elle est ainsi nommée disons, mais j’ai l’impression de parler d’elle partout.

 

  • Ce qui nous permet de raisonner, de réfléchir sur votre manière d’écrire. Comment est-ce que les thèmes émergent ? Comment est-ce qu’on décide, un beau matin, de parler du Sentiment d’imposture, titre de l’un de vos essais ? Comment est-ce que ça vient ?

 

  • J’essaie de ne pas démériter de l’aventure humaine – pour emprunter l’expression d’André BRETON – c’est-à-dire de vivre le plus pleinement, le plus intensément possible. Pour cela, il faut résoudre des tas de petits problèmes qui nous empêchent d’être complets, joyeux, intenses. Mes livres sont souvent des manières de résoudre pour moi-même d’abord ces petites choses qui m’empêchent de vivre au mieux. Je résous pour moi-même un certain nombre de questions et, du coup, je les propose aux autres. S’émerveiller, c’est très exactement cela. Je me suis rendu compte de l’importance de la lenteur, de la concentration. J’ai nuancé ma vision du désir en lui opposant, ou plutôt en posant à côté d’elle celle de l’émerveillement. C’est pour moi aussi que je fais cela.

 

  • Pour anticiper sur votre manière d’évoluer, de prendre de l’âge, de gérer votre futur ?

 

  • Pour S’émerveiller, oui, probablement. Mais c’est aussi parce que je me dis que les réponses que je me suis apportées à ce qui m’a posé problème vont intéresser autrui.

 

  • Vous vous observez vous-même, mais vous-même dans le monde !

 

  • Exactement ! Disons que je suis une sorte de laboratoire d’idées qu’ensuite je propose à autrui.

 

  • Est-ce qu’on est tous des laboratoires ?

 

  • Oui, sauf que moi je l’écris. Mon travail est d’être un écrivain public, c’est-à-dire d’exprimer ce que les autres ne disent pas, mais dont je pense qu’ils ont envie et besoin.

 

  • Et vous y réussissez pas mal !

 

  • Peut-être, mais ça, c’est vous qui le dites !

 

  • Oui, c’est moi qui le dis.

 

  • Donc le sentiment d’imposture, par exemple, qui est le sentiment de ne pas être légitime à la place qu’on occupe, est un sentiment que j’ai connu, avec une grande violence, pendant très longtemps…

 

  • Quand ?

 

  • Ah, mais toujours ! Jusqu’à ce que je règle, un peu, la question.

 

  • Exemple concret ?

 

  • Exemple concret : un jour, je suis devenu prof à l’université. Pour devenir prof, il faut franchir des étapes incontournables : faire une thèse, passer devant des commissions, être sélectionnée. Il n’y a pas de flottements dans les raisons pour lesquelles vous êtes recrutée. Eh bien moi, quand j’ai été recrutée, je me disais Ils sont fous, ils vont s’apercevoir que je ne mérite pas d’être là, ça va être terrible !

 

  • Comme si vous risquiez de ne pas être à la hauteur de la tâche ?

 

  • Même pas ! Je me sentais à la hauteur. Je savais très bien pourquoi j’étais entrée à l’université.

 

  • Et alors ?

 

  • Eh bien, malgré cela, j’avais un sentiment d’imposture !

 

  • Et pourquoi ?

 

  • Ah ! Alors ça, si je pouvais vous le dire… (rires). Il y a des tas de raisons au sentiment d’imposture.

 

  • Vous aviez réussi vos examens !

 

  • Mais justement !

 

  • L’Etat français, ou l’Université avait décidé que vous pouviez être professeur, pourquoi vous sentiez-vous dans l’imposture ? Vous n’aviez volé personne ?

 

  • Si j’avais volé, ou si je n’avais pas mérité d’y être, j’aurais été un vrai imposteur. J’avais un sentiment d’imposture, ce qui est très différent. Mais vous savez, il s’agit d’un sentiment d’inadéquation entre l’image de soi et l’image de la fonction, de la place. On peut l’éprouver quand on devient parent et qu’on s’imagine n’être pas légitime dans cette fonction, on peut le sentir dans le milieu professionnel, amoureux, partout…

 

  • Et celui qui ne le sent pas ?

 

  • A mon avis, il est un peu malade !

 

  • Ah ! De quoi ? Il est trop sûr de lui ?

 

  • Un peu trop, oui, présomption, aveuglement. A une certaine dose, le sentiment d’imposture est assez naturel ! Mais ça se soigne ! Je veux dire que ça passe. L’épreuve de la réalité nous enseigne que si on est là, c’est qu’on devait y être.

 

  • Pour nos auditeurs et lecteurs, vous avez un produit quelconque, une pharmacopée ?

 

  • Mon livre ! (Rires)

 

  • Il guérit très bien !

 

  • Et vous en avez discuté avec la Sécurité Sociale ? Ils prennent en charge ?

 

  • J’y pense ! (Rires)

 

  • Vous ne savez pas ce que je vous propose ? Un tango ! Vous dansez ?

 

 

MUSIQUE : LIBERTANGO, d’Astor PIAZOLA

 

 

  • Voilà, c’était « Libertango », une pièce musicale d’Astor Piazzola, ce compositeur qui a écrit beaucoup de tangos argentins, mais pas que, des tangos qui se dansent avec bonheur et liberté, 2’48 de bonheur et de liberté. Du bonheur et de la liberté, on en trouve dans votre œuvre, Belinda Cannone, et on se promène, on fait votre portrait. On pourrait suspendre le temps, faire un silence de qualité dans lequel on mettrait des mots… Allez, trouvez-nous les mots pour conclure, pour dire à vos auditeurs, à vos lecteurs, dire pourquoi vous écrivez, où vous voulez aller, où vous voulez les emmener. Tiens, qu’êtes-vous en train d’écrire ?

 

  • Justement, je suis en train d’écrire sur le tango. Je voudrais décrire ce que c’est que danser, ce que c’est que cette danse à deux. A partir du tango, je peux reprendre une grande partie de mes thèmes favoris. Vous avez vu que dans S’émerveiller, dans ce que je lisais au début, j’évoquais cette joie qu’on éprouve en commençant à danser, doublée de ce sentiment d’absurdité : j’ai tellement de travail, pourquoi venir danser, je ferais mieux d’aller travailler…

 

  • Vous êtes une grosse bosseuse, by the way ?

 

  • Oui oui oui oui, absolument, j’ai un surmoi très exigeant, donc je travaille beaucoup, et quand je vais danser, je me dis Mais quelle folie alors que j’ai tant à faire. Et tout de suite après m’être demandé pourquoi je danse, je me dis : mais pourquoi je vis ? C’est le même mouvement vital, qui se passe de questions. Je retrouve aussi dans le tango l’importance de la relation, de la connivence avec l’autre, le fait que le corps-esprit est engagé dans la danse. J’ai souvent associé vivre au fait de marcher, et maintenant je crois que vivre, c’est danser. Mais, comme vous le savez, le tango est d’abord une marche. Tout est donc cohérent.

 

  • On va marcher avec vos mots, Belinda Cannone, on va les écouter, les déguster, les musicaliser, et on va en faire quelque chose qui nous aidera à vivre, à vivre ensemble. Merci et à bientôt !

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[1] Interview réalisée pour Le Grand Entretien, une émission produite par Bubble Art pour la Web Radio lerdr.com, Radio Pluriel et Couleur FM. Entretien enregistré en public le 23 février 2017 à Lyon dans les locaux de la librairie Musicalame, avec la participation d’Isabelle Maillot (Musicalame) ; Tiphaine Lanfranchi, Titouan Goulhot et Tomas Mancini (son),Faustine Lavisse-Dalverny (photos) et Pauline Mathurin (vidéo).

Belinda Cannone, née en 1958, est romancière, essayiste et maître de conférences. Elle enseigne la littérature comparée à l'Université de Caen Normandie depuis 1998.

Les ouvrages évoqués dans cet entretien sont les suivants :

 - S’émerveiller, Stock, 2017

- Un Chêne, photos, poèmes et nouvelle, éd. Le Vistemboir, 2016.

- Petit éloge du désir, "Folio 2 euros", 2013.

- La Tentation de Pénélope, Stock, 2010 et « Agora », 2017.

- Le Sentiment d'imposture, Calmann-Lévy, 2005 et "Folio essais" no 515. (Grand Prix de l'essai de la Société des Gens de lettres.)

- L'Écriture du désir, Calmann-Lévy, 2000 et "Folio Essais" no 566 (Prix de l'essai de l'Académie française 2001)

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