Entretien avec Laurence N DONG - Dictatures en Afrique

Chercheuse, Enseignante et Pasteure, elle parle haut et fort de l'alternance démocratique en Afrique. La Zola, la MANDELA ou la Reine Nzinga du Gabon ? Emission animée par Pierre Alain GOURION, Mixage Maxime BARRIER, transcription Chloé PAGEOT. Production Bubble Art.

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PAG Bonjour et bienvenue dans U-MAN! Bonjour Laurence NDONG, vous représentez l’ONG « Tournons la Page ».

LN Bonjour Pierre Alain !

PAG Merci, Laurence NDONG, d’être avec nous. Ça nous fait plaisir de vous accueillir et on va le faire en musique.

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PAG Avant les mots, c’est une manière de partir dans la musique, dans du rêve, de l’espoir parce que nous, les hommes et femmes de cette terre, nous nous battons. Vous êtes vous-même une battante, une conquérante, une chercheuse, une enseignante, un écrivain. Beaucoup de gens vous écoutent. Vous êtes jeune, vous avez de l’ambition, vous êtes dans la logique, l’économie, la pensée mais aussi dans le cœur et les sentiments. Cette musique, qu’on réécoutera, c’est Mathieu CHEDID qui avait invité Toumani et Sidiki DIABATE ainsi que Fatoumata DIAWARA dans un album qui s’appelle « Lamomali ». C’est une manière d’entrer en contact avec vous après vous avoir installé dans ce trône Bamiléké … comme si vous étiez la reine de l’Afrique !

LN (Rires) Reine de l’Afrique, c’est osé ! Mais en tout cas, je me bats pour être une digne représentante de cette Afrique que l’on ne connait pas vraiment parce que de par le monde, surtout en Europe, on a tendance à mettre en avant une Afrique misérabiliste, surtout avec les vagues de migrants qui arrivent. On a un afro pessimisme avec la peur que les africains viennent envahir tout d’un coup l’Europe. Et on nous dit que ce sont les européens qui sont partis les premiers à la conquête de cette terre et qui ont une part importante dans ce que l’Afrique est aujourd’hui. Cette Afrique pour moi est le plus beau des continents et c’est d’ailleurs le continent le plus riche au monde. Malheureusement, de par son histoire, il n’a pas le niveau de vie qu’il devrait avoir, vu les richesses qui sont les siennes. L’Afrique est riche non pas seulement de matières premières, mais elle est riche aussi par les hommes et les femmes qui l’habitent, par les jeunes et les moins jeunes. Ce sont des populations très braves, très courageuses qui ont des valeurs profondes et ancestrales. Il y a des civilisations africaines qui ont traversé des siècles même si on a osé nous dire que nous n’étions pas entrés suffisamment dans l’Histoire alors qu’en réalité nous avons fait l’Histoire, nous faisons l’Histoire ! …

PAG Nicolas Sarkozy il y a quelques années, Président de la République Française, c’est ça ?

LN Oui ! … et nous continuerons de faire l’Histoire ! La vie a commencé chez nous et l’Histoire de cette humanité ne s’est pas écrite sans nous et ne s’écrira pas sans nous. Si l’humanité veut aller mieux, elle ferait mieux de regarder vers l’Afrique et de faire sorte que l’Afrique aille mieux : le monde n’ira pas mieux tant que l’Afrique ne sera pas ce qu’elle doit être.

PAG En tous cas, nous ici, on la regarde cette Afrique, on l’aime, parfois on y est né. On y attache une grande importance, elle est à l’origine du monde et le monde, en effet, ne se fera pas sans l’intégrer. D’ailleurs, pourquoi est ce que le monde se ferait sans intégrer certains peuples ou continents ? Nous sommes bien d’accord là dessus ?

LN Tout à fait, nous sommes d’accord là dessus sauf que certains ne le voient toujours pas : visées impérialistes qui veulent intégrer les autres peuples dans un rapport de subordination. Leurs civilisations seraient supérieures à toutes les autres, ils seraient le peuple supérieur. Et ce sont ces rapports de subordination qui aujourd’hui nuisent à notre humanité. Quand on comprendra, comme le dit la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, que tous les hommes naissent égaux en droits, tous les hommes, quelle que soit leur couleur, quel que soit le continent sur lequel ils naissent … Mais pour certains, ce n’est que de la théorie et ils continuent de penser qu’ils sont supérieurs.

PAG Mais ces rapports de force que vous condamnez, et que nous condamnons tous, n’ont-ils pas toujours existé ? Est ce qu’ils ne sont pas consubstantiels au fonctionnement de l’humanité ? Et là, c’est à la philosophe que je m’adresse aussi.

LN Les rapports de force ont évidemment toujours existé. Je décris ici les rapports de force notamment de l’Occident impérialiste qui veut soumettre tous les autres peuples de la terre et qui malheureusement s’est abattu sur mon peuple par l’esclavage et la colonisation.

PAG Nous sommes d’accord mais si on regarde les choses sur 2000, 3000, 5000 ans d’Histoire ?

LN Ce n’est pas parce qu’une chose a toujours existé qu’elle est bonne et qu’on devrait l’entretenir. On a toujours eu cette lutte de classes, au sein d’une même population et a fortiori, entre les peuples. Toutes ces luttes méritent d’être menées parce que nous devons arriver à un idéal où tous les êtres humains sont égaux et où certains ne devraient pas profiter de leur position, qu’elle soit sociale ou financière, pour en dominer d’autres.

PAG Nous sommes d’accord : cet idéal d’universalisme est partagé par beaucoup d’organisations internationales, peut être en mettant de côté la Chine populaire ou le monde ex-soviétique. Evidemment, la réalité est un tout petit peu différente.

LN On a aussi certains pays musulmans où les droits de l’homme, c’est compliqué, surtout les droits des femmes.

PAG Oui. Et vous, comment et où venez-vous au monde ? Avec quelle famille et quels parents par exemple ?

LN Je suis née au Cameroun d’un père gabonais et d’une mère camerounaise. Mon père était un très beau jeune homme à l’époque, très intelligent. C’était un peu mon idole. C’était quelqu’un de très brillant mais c’est quelqu’un qui a grandi dans des conditions difficiles. Mon combat est beaucoup lié à l’histoire de mon père. Il a fait ses études de comptabilité, est arrivé premier à un concours et a été embauché par une entreprise; BATA, à l’époque, les chaussures, à Libreville au Gabon. Il a été envoyé pour un stage de 5 ans au Cameroun. Arrivé à Douala, il rencontre ma mère, je nais là bas. Ensuite, ils se marient et on arrive au Gabon quand j’ai 1 an et demi. Après, j’ai fais toute ma vie au Gabon, je ne suis plus repartie au Cameroun à part pour les vacances.

PAG Vous avez la double nationalité: gabonaise et camerounaise ?

LN Non, je suis gabonaise à part entière. Ma mère, quand elle s’est mariée à mon père, elle a tout épousé. Elle est devenue plus gabonaise que mon père, elle a appris le dialecte de mon père, elle connait toutes les traditions de la tribu de mon père. Elle était plus impliquée dans la famille de mon père que mon père lui même. Ma mère elle-même est gabonaise à part entière aujourd’hui. Elle en a la nationalité. Elle est arrivée au Gabon à l’âge de 20 ans. Aujourd’hui, elle en a 67 et elle vit toujours au Gabon. Elle aura passé plus de temps au Gabon qu’au Cameroun donc je ne peux pas dire que ma mère est camerounaise.

PAG Quelle est l’ambiance familiale, la philosophie ou la religion de la famille ?

LN Ma mère a été élevée par son grand père qui était pasteur baptiste, donc protestant. Dans la famille de ma mère, la foi protestante est très présente. Mon père était catholique mais plutôt animiste et donc je n’ai pas été baptisée bébé parce que mon père voulait me laisser choisir. Mais pour m’aider, il m’a mise à l’école catholique de la maternelle à la terminale, comme ça, j’allais bien choisir un peu du côté de son camp (rires). J’ai été baptisée catholique à l’âge de 9 ans et à l’âge de 15 ans, j’ai rejoins la foi évangélique. Mon engagement trouve son écho dans cette foi en ce Dieu qui, pour moi, est un Dieu d’amour qui a créé tous les hommes égaux. Je ne comprends donc pas qu’au nom de ce Dieu là, certains veuillent dominer, écraser ou soumettre d’autres peuples en prenant des versets bibliques sortis de leur contexte. Je crois que l’idéal d’un monde dans lequel on aime est de prendre soin les uns des autres. Cette foi en Dieu m’amène aussi à aimer la justice. Je ne vois pas comment on peut se dire chrétien et être insensible à l’injustice, aux maux qui minent notre société parce que notre objectif doit aussi être d’améliorer les conditions de vie; les nôtres mais aussi celles de ceux qui nous entourent puisque l’on vit en société pour apporter quelque chose à cette communauté. Le Christ a d’ailleurs dit aux croyants « Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde », donc pourquoi en tant que sel et lumière, on serait spectateur de tout ce qui se passe dans le monde ? La société c’est nous qui la faisons et c’est à nous de l’orienter vers ce que nous croyons être un idéal de justice, de paix et de bien être pour tous. C’est le sens de mon engament.

PAG Êtes-vous un pasteur ?

LN Oui, pour moi c’est une vocation. Il y a des choses qui ne s’inventent pas. Être pasteur n’est pas une profession, c’est quelque chose avec lequel on naît au plus profond de soi. On prend soin des gens, on aime les gens, on se soucie d’eux. La Bible dit que Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique afin que quiconque qui croit en Lui ne périsse pas. Si on est chrétien, on sait que la venue de Jésus Christ dans le monde est une marque d’amour.

PAG Et si on n’est pas chrétien ? Si on est juif, musulman ou athée ?

LN Si on est juif, musulman ou athée, le bon sens veut que l’on s’accorde sur le fait que toute société pour qu’elle se développe doit être harmonieuse. Aucune société ne se développe dans la guerre ou dans le conflit. Je crois que c’est ROUSSEAU qui a dit que l’homme est un animal social. Nous avons besoin de cette société. Plutôt que de se laisser aller à HOBBES qui disait que l’homme était un loup pour l’homme, l’homme peut et doit aussi être celui qui fait du bien aux autres parce que si nous sommes ensemble sur cette terre, nos vies sont liées les unes aux autres. Si je reprends l’exemple de l’Occident et de l’Afrique, ils ont pensé pendant longtemps que piller l’Afrique servirait uniquement à enrichir l’Europe mais on voit le revers de la médaille aujourd’hui : toutes les libertés fondamentales sont bafouées, les richesses ne cessent d’être pillées, les jeunes ne peuvent pas s’exprimer. On parle d’un déficit de démocratie, des dictatures s’imposent au pouvoir par la force ! Tous les êtres humains ont les mêmes aspirations, les mêmes qui ont poussé les français en 1789 à mener cette révolution, c’est à dire manger à sa faim, se nourrir et se loger correctement. Qu’est ce que font les jeunes aujourd’hui ? Ils prennent la Méditerranée et meurs par milliers sur des bateaux de fortune (…)

PAG Je vous propose une écoute musicale: « Dictature inavouée » de Tita NZEBI, une chanteuse gabonaise.

 

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PAG Laurence NDONG, vous venez de m’expliquer hors antenne que Tita NZEBI, non seulement vous la connaissiez très bien mais que c’est vous qui, à travers votre activité médiatique, avez lancé cette chanteuse. Dites nous !

LN Non, je n’ai pas lancé la chanteuse mais plutôt la chanson puisque Tita est une chanteuse de qualité qui chantait déjà bien avant que je la rencontre. C’est surtout une femme dans laquelle je me retrouve puisque nous partageons les mêmes valeurs, une recherche de justice, d’équité, de paix réelle pour notre pays.

PAG Est ce qu’elle s’exprime exclusivement à travers son art et sa musique ou est ce qu’elle participe à la vie politique ?

LN Elle s’exprime beaucoup à travers son art. Il est arrivé qu’elle participe à des manifestations mais elle écrit des textes très engagés.

PAG Est ce qu’on attend d’un artiste qu’il ne s’engage qu’à travers son art ou est ce qu’on attend de lui qu’il prenne aussi parti et qu’il utilise la parole, et notamment la parole politique comme vous le faîtes ?

LN Oui, bon… Elle ne le fera peut être pas au même niveau que moi mais je sais que Tita parle. Je crois que « Dictature inavouée » est un texte très clair qui montre son positionnement. Et très peu d’artistes en Afrique aujourd’hui face aux dictatures prennent le position qu’elle a pu prendre à travers cette chanson.

PAG Pourquoi « dictature inavouée » ?

LN Parce que les dictateurs ne reconnaissent jamais qu’ils sont des dictateurs. Ils continuent de faire croire que les pays qu’ils dirigent sont des démocraties. C’est pour cela qu’elle parle d’une dictature inavouée et qu’elle dit dans le refrain « nous vous voyons clair ». Cela veut dire :  « on voit dans votre jeu, vous êtes une dictature ». C’est une promesse qu’elle m’avait faite en me disant « Laurence, si Ali BONGO (au pouvoir au Gabon en 2016) triche à l’élection, j’écrirais une chanson » et elle l’a fait.

PAG Est ce qu’elle vit toujours au Gabon ?

LN Non, elle vit en France.

PAG Est ce qu’elle pourra y retourner ?

LN Ça, je n’en sais strictement rien. Ça pourrait être dangereux pour elle parce que ces dictatures sont imprévisibles et ne veulent pas du tout qu’on les dénonce. Aujourd’hui, au Gabon, nous avons un activiste gabonais qui s’appelle Landry WASHINGTON qui a la double nationalité américaine et gabonaise et qui a eu le malheur de se rendre au Gabon en août 2016 pour voter. Il a été arrêté à l’aéroport en zone internationale. Cela fait 3 ans qu’il est en prison pour outrage à chef d’État juste parce qu’il est activiste et qu’il dénonçait la dictature depuis les États-Unis via des lives sur Facebook. Ils disent qu’il n’y a pas de prisonniers politiques et qu’ils sont tous de droit commun. Or, on sait très bien que c’est faux. Ils ont voulu lui coller une affaire d’escroquerie mais il a été blanchi par le tribunal car la personne à qui il devait de l’argent ne se souvenait plus du montant de la dette…

PAG Donc ça veut dire qu’on a quand même trouvé un juge au Gabon suffisamment indépendant à l’égard du pouvoir pour le déclarer innocent sur ce terrain là ?

LN Ce n’est pas le juge qui était juste mais l’avocat qui était super bon et qui a coincé le juge ! Je tire mon chapeau à Anges Kévin NZIGOU, jeune avocat qui défend tous les activistes gratuitement et tous les prisonniers politiques aussi comme Bertrand ZIBI ABEGHE, un ex député du parti au pouvoir qui a eu le courage de démissionner en plein meeting du chef de l’État. Il est lui aussi en prison depuis 2016.

PAG Et vous ?

LN Et moi… Je sais que ma tête est mise à prix. Les informations qui me sont parvenues me disent de ne pas rentrer au Gabon maintenant parce qu’ils se feraient un plaisir de m’arrêter et de me faire torturer. Ils ont mené des actions d’intimidation notamment en allant faire casser la maison de ma mère. On est continuellement sous la menace mais ils ne me font pas peur.

PAG Pardon de vous poser la question mais sur le plan psychologique, on doit très vite développer une certaine paranoïa ? On doit sentir la possibilité d’un ennemi partout !

LN Non, pas du tout. Je ne ressens pas cela. Je ne suis pas tombée dans cette lutte par hasard. J’ai réfléchi. Mon père a lutté contre ce système; il a perdu son travail et est mort précocement. Je ne me suis pas engagée dans quelque chose que je ne connaissais pas et je m’attends à tout ! Je peux mourir pour ce combat. Ce n’est pas un problème pour moi parce qu’en réalité qui vivra éternellement ? Omar BONGO a pillé le Gabon, il laisse un pays dans une misère inouïe. Il est où ? Il est à six mètres sous terre. Si ce pouvoir et cet argent leur conféraient l’immortalité, ça me ferait peut être peur mais dans la mesure où à la fin de la journée, on a tous la même finalité, je préfère partir la tête haute en sachant que je me serais battue pour rendre l’humanité meilleure plutôt que de partir et de finir dans les poubelles de l’Histoire. Eux, c’est là où est leur place. Si je pars précocement, ils feront de moi une héroïne. Donc honnêtement, je n’ai pas peur, au contraire. S’ils veulent me tuer, je suis prête à mourir. Je ne prends pas de mesures particulières, je ne suis pas paranoïaque. Ils ne font pas mon actualité et moi, je fais la leur.

PAG J’ai lu à votre sujet « C’est la Zola du Gabon » (Rires), « J’accuse » !!

LN Est ce que c’est un compliment ? Je ne sais pas trop. Ça me dérange qu’on veuille nous comparer à des auteurs français comme si en Afrique nous n’avions pas de références culturelles ou philosophiques. J’aurais préféré qu’on me compare à une illustre figure africaine comme la Reine Nzinga. Nous avons des valeurs sûres sur notre continent; des hommes et des femmes qui se sont battus pour la dignité de nos peuples.

PAG Est ce que ce serait pour vous une ambition possible que d’être Présidente de votre pays ?

LN Je n’en sais rien. Moi ce que je veux, c’est servir mon pays au maximum de mes capacités, de mon potentiel et de mes compétences. Je pense qu’un pays se construit avec chaque citoyen à sa bonne place. Si cette bonne place pour moi c’est d’être Présidente de la République, pourquoi pas. Je refuse de m’autocensurer, de trop m’avancer et de prétendre à des choses qui ne sont « pas à ma portée ». Je suis arrivée là où j’en suis aujourd’hui. Je n’ai pas fais de calculs et je refuse d’en faire. Je me bats parce que j’aime les gens et parce que j’estime que le Gabon mérite mieux que ce qu’il a aujourd’hui. Je suis profondément indignée par la misère que vit le peuple gabonais. Je vous assure; ce qui se passe au Gabon est une tragédie. Ça a l’air surréaliste mais quand vous avez un pays qui a un million et demi d’habitants, presque autant de pétrole que le Qatar, toutes proportions gardées, et que les femmes accouchent à même le sol dans les hôpitaux, que les enfants s’assoient à même le sol dans les écoles et que les gens vivent dans des conditions inhumaines alors qu’on a 2% de la population qui se partagent 90% des richesses du pays et qui font un étalage de richesse au milieu de gens qui ont faim… ce qu’il se passe au Gabon est vraiment surréaliste ! Je crois que notre humanité se voit dans l’empathie que nous avons vis à vis de nos semblables. Ça ne peut pas nous laisser indifférents. C’est pour ça que je me bats.

PAG Laurence NDONG, empathie, rapport aux droits de l’homme… On comprend, on suit et on adhère à votre discours. C’est presque une évidence. Maintenant, on fait comment ?

LN Les dictatures sont des organismes et tout organisme est vivant, humain. Tous les humains ont les mêmes bases de fonctionnement : le cœur et les poumons fonctionnent pareillement chez tout le monde. Toutes les dictatures ont des points communs quoiqu’ayant des spécificités.

PAG Comment on en sort ? Comment on établit la transition démocratique ? C’est votre espoir ?

LN L’histoire nous a montré que les dictatures tombent lorsque le peuple prend conscience de sa citoyenneté et de sa force. Je suis convaincue qu’il n’y a que par la mobilisation citoyenne qu’on y arrive. Qu’est ce qui s’est passé en 1789 en France ? Le peuple était opprimé par la noblesse et le clergé et les citoyens se sont levés de façon violente. Moi je suis pour des révolutions citoyennes non violentes et il y en a eu dans le monde. Sauf qu’à force de taire les révolutions citoyennes violentes comme le disait John Fitzgerald KENNEDY, on finit par faire le lit des révolutions les plus sanglantes. Il faut laisser le peuple s’exprimer. On a vu que depuis qu’il existe des oppresseurs, à chaque fois que le peuple se mobilise, se lève et fait entendre sa voix comme un seul homme, il arrive à bout de ces dictatures. Je suis remontée à la Révolution française mais on le voit encore récemment. On l’a vu au Burkina Faso en 2014 : les burkinabés se sont débarrassés du dictateur Blaise COMPAORÉ ; en Egypte on a vu MOUBARAK tomber, en Tunisie BEN ALI. La dictature va toujours opposer la violence. Les soudanais se sont mobilisés de façon non violente pendant plus de trois mois dans la rue et récemment, les militaires ont choisi d’ouvrir le feu sur des citoyens assis par terre. Ils vont toujours manifester de la violence mais ceux qui veulent la démocratie, ceux qui sont du côté du peuple doivent rester résolument non violents. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est apprendre aux citoyens à se mobiliser parce que par la propagande, la dictature fait ce que le rappeur camerounais VALSERO a appelé la zombification. Ils zombifient la population.

PAG Ça veut dire quoi zombifier une population ?

LN C’est rendre les populations insensibles à leurs propres besoins. Les populations deviennent tellement apathiques qu’elles sont incapables de réagir face à la misère qui leur est imposée. C’est ce que la dictature construit; une sorte de fatalité qui fait que les gens se résignent. Cette résignation s’est traduite au Gabon par une phrase: « On va encore faire comment ? ». La dictature arrive à les convaincre qu’ils ne peuvent rien faire pour changer leur environnement, leurs conditions de vie, qu’ils sont condamnés à subir. Donc notre travail de sensibilisation, c’est justement de faire comprendre au peuple que non; qu’il peut changer les choses parce que, de toute façon, le peuple est toujours plus nombreux que ses oppresseurs. S’il se lève, par la force du nombre, l’oppresseur va reculer. C’est pour ça que dans ces dictatures là, ils sont contre l’éducation. Ils tuent l’école parce qu’un peuple éduqué est une menace pour la dictature. Ils appauvrissent les populations pour mieux acheter leurs votes, leurs consciences et leurs dignités parce que quand les gens sont instruits et qu’ils ont de quoi manger, il y a des choses auxquelles ils n’adhèrent plus. Tout notre travail à nous, c’est d’aider ce peuple à prendre conscience de son réel potentiel, qu’il s’unisse contre les dictatures. Elles sont déjà tombées par ce moyen là et elles continueront de tomber.

 

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PAG On vient d’entendre un chanteur ivoirien, TIKEN JAH FAKOLY avec « L’Afrique doit du fric ». Qu’est ce que ça veut dire dans la bouche de ce chanteur ?

LN Aujourd’hui, on veut l’Afrique sans les africains parce que l’Afrique est une source de fric, d’argent. C'est le continent le plus riche au monde en terme de matières premières, de ressources.

PAG On veut continuer à exploiter l’Afrique comme à l’époque du colonialisme ?

LN En fait, ça n’a jamais cessé. On est toujours dans ce néo-colonialisme qui veut que la seule chose qui ait changé, c’est que les gouverneurs ont changé de couleur. Ils sont devenus noirs et on les appelle Présidents de la République. Je parle de l’Afrique francophone; du Gabon, du Cameroun, du Congo, du Tchad. En République démocratique du Congo, il y a un nouveau président, on va voir ce qu’il va faire mais jusque là, dans les anciennes colonies françaises, on a des familles qui se succèdent au pouvoir et qui battent des records de longévité. Je parle des GNASSINGBÉ, 50 ans au Togo, des BONGO, 52 ans au Congo.

Donc on voit que ce sont en fait des personnes qui ont été placées là par l’ex puissance coloniale pour servir ses intérêts. D’ailleurs aujourd’hui, quand on veut nous dire que la Françafrique n’existe plus…la balance commerciale est toujours excédentaire du côté de la France qui se fait encore en moyenne 800 millions d’euros par an, rien qu’au Gabon ! Cela n’a rien à voir avec ce qu’ils appellent l’aide publique au développement parce que c’est comme si on volait 1 milliard d’euros et qu’on en redonnait 10 000. Beaucoup veulent garder l’Afrique dans cet état où elle doit continuer à être une pompe à fric pour les peuples du monde entier, notamment pour les peuples de l’occident et de la Chine. Je pense que TIKEN JAH FAKOLY dénonce ça et c’est ce que nous dénonçons aujourd’hui.

PAG Ça, c’est votre terrain politique mais vous avez beaucoup de terrains ! Vous êtes multi faces ! Vous avez un terrain scientifique. Vous êtes aussi une chercheuse du coté de la didactique des sciences, c’est à dire, comment apprend on à l’homme à incorporer l’évolution scientifique. C’est bien ça ?

LN La didactique est une discipline des sciences de l’éducation et elle travaille sur l’appropriation des contenus de savoirs précis par les élèves, par les enseignants, par n’importe quel public. Lorsqu’un didacticien a un contenu de savoir, il doit être capable de le rendre accessible au public qu’il a en face de lui. Nous voyons à partir d’un contenu précis comment le public que nous avons se l’approprie. C’est pour cela que les didactiques sont disciplinaires : on va avoir des didactiques de français, de maths ou de biologie par exemple.

PAG Est ce que selon vous l’homme moderne, celui du XXIe siècle, a suffisamment incorporé la révolution scientifique et technique ? Par exemple, Einstein; la relativité, l’espace temps… C’était il y a un siècle ! Est ce qu’on a incorporé cette notion dans nos mentalités ? J’ai l’impression que non.

LN C’est tout le rapport à la science et aussi toute la notion de vulgarisation des sciences. C’est d’ailleurs ce que j’ai travaillé dans ma thèse de doctorat en didactique. Si le travail qui est fait par les scientifiques reste dans le milieu scientifique et n’est pas didactisé pour être mis à la portée du plus large public, comment le public peut-il se l’approprier ?

PAG Comment vous m’expliquer l’espace-temps par exemple ?

LN Je suis biologiste (rires) ! Là vous m’emmenez en physique, mais posez moi une question en biologie et je suis incollable, voire introllable (rires) ! Chacun son domaine de compétences ! Demandez moi de vous parler du fonctionnement du corps humain, des cellules… ce que vous voulez.

PAG Parlez moi de quelque chose de scientifique !

LN On pourrait par exemple parler de la préservation des écosystèmes !

PAG Voilà qui nous ramène vers l’écologie et vers l’humanitaire ! Allons -y !

LN Un écosystème c’est un milieu, le biotope, dans lequel vivent des êtres vivants, une biocénose. Tous ces êtres vivants ont des relations entre eux, notamment la chaine alimentaire; tel est mangé par tel. Les bactéries permettent de recycler le vivant. Nous, le vivant, sommes faits de matière organique essentiellement mais aussi de matière minérale. Lorsque nous décédons, la matière organique va être recyclée par les bactéries, par les micro organismes qui sont dans la terre. L’écosystème est un équilibre. Si on fait disparaitre un être vivant de l’écosystème, même s’il a l’air insignifiant, cela va déséquilibrer l’écosystème, à tel point que ceux que l’on pense être les plus importants vont être impactés par la disparition de celui qui semblait insignifiant. C’est pour cela que tous les êtres vivants doivent être préservés et qu’on doit veiller à ce que les écosystèmes restent en équilibre. Malheureusement, on n’arrête pas de chercher de l’argent au détriment de l’équilibre des écosystèmes. Là, on met en péril non seulement les micro-organismes, les être vivants végétaux, animaux mais au final, au sommet de la chaine alimentaire, on met en péril les vies humaines.

PAG J’imagine que vous allez me dire qu’à partir du moment où le capitalisme utilise et abuse de son pouvoir sur la nature, on arrive aux questionnements d’aujourd’hui. Mais si on essaye de prendre encore plus de recul, dans l’histoire, comment ont évolué ces écosystèmes ? Est ce qu’il y a des espèces qui ont disparu dans le temps ? Je suppose que oui.

LN Oui bien sur. Il y a eu des crises. On a vu la disparition des dinosaures par exemple. Quand on étudie le climat, il y a des phases de glaciation qui alternent avec des phases chaudes. Ce qui se passe aujourd’hui dans notre ère, c’est que la phase chaude s’accélère par rapport à ce qui est normal, par rapport à ce qu’on a vécu dans le passé notamment à cause de l’émission excessive des gaz à effet de serre. Avant, les usines fermaient le week-end et maintenant elles tournent 24 heures sur 24 par exemple, donc les gaz à effet de serre sont émis en quasi permanence. Nous assistons à une destruction de la couche d’ozone qui nous protège des rayons X et des rayons ultraviolets de type C. Tout cela fait que l’on assiste à un réchauffement beaucoup plus rapide de la planète que ce qui s’est passé dans les cycles précédents.

PAG Est ce que vous faites partie des pessimistes ou des optimistes ? En d’autres termes; est ce que vous pensez que l’intelligence humaine va être capable de trouver des solutions de sortie de ce qu’on nous annonce comme étant des catastrophes à venir ?

LN Est ce que c’est une affaire d’intelligence ? Je pense que c’est plus une affaire de conscience, c’est une affaire de cœur parce que ceux qui sont capitalistes à outrance sont très intelligents. Il n’y a qu’à voir tout ce qu’ils mettent en place pour contourner les lois. L’intelligence ne suffit pas ! Il faut y mettre du cœur. C’est le cœur qui nous manque aujourd’hui. Il faut considérer la vie humaine à sa juste valeur, ne pas tout ramener à l’argent. Une vie humaine n’a pas de prix, on ne peut pas l’évaluer. Un écosystème qui est détruit n’a pas de prix. La banquise qui se détruit n’a pas de prix.

PAG On connait les carences des États nationaux, des organisations internationales, les carences et les folies des grands groupes multinationaux et nationaux mais on connait moins l’efficacité des organisation non gouvernementales (ONG). Qu’elle est-elle selon vous ?

LN Déjà, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même plat. Il y a certaines ONG qui font un travail formidable. Maintenant, la limite de certaines grandes ONG, c’est que dans les pays où elles arrivent, elles doivent fonctionner avec les États. Elles y sont obligées. Quand ces États sont corrompus, cela déteint sur leurs actions ou les limite. À mon humble avis, il faut réussir à établir des ponts avec la société civile. C’est cette population qu’il faut outiller, à qui il faut faire prendre conscience, de sorte qu’elle puisse exercer des pressions sur ses gouvernant : l’ONG vous dira qu’elle n’a pas vocation à se mêler des problèmes du pays. Or, le vrai problème aujourd’hui en Afrique, c’est la question de la démocratie et du respect des libertés fondamentales. C’est ce que nous avons fait avec « Tournons La Page » qui est une campagne internationale mise en place par des défenseurs africains des droits de l’homme. Nous avons trouvé comme support le Secours Catholique pour nous accompagner. Le problème que nous leur avons posé : si vous voulez lutter efficacement contre la pauvreté, vous aurez beau continuer à faire des dons et de l’humanitaire, aucun don ne peut développer un pays comme vient le faire le budget d’un État. Donc le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté, c’est de lutter contre la mal gouvernance. Nous allons lutter contre la mal gouvernance nous mêmes dans chacun de nos pays mais nous avons besoin d’être aidés, formés et accompagnés financièrement et matériellement. Le Secours Catholique a accepté d’héberger la campagne médiatiquement et physiquement puisque le siège de la campagne est dans ses locaux à Paris.

PAG Vous, pasteure protestante, cela ne vous gêne pas ?

LN Non, la cause défendue est juste et nous partageons les mêmes valeurs, donc je ne vois pas pourquoi ça me dérangerait.

PAG Où est ce que vous ne seriez pas œcuménique ?

LN Et bien je suis protestante parce que le protestantisme a quand même une histoire. Je suis protestante parce j’ai adhéré au texte de Martin LUTHER contre la vente des indulgences,…

PAG Quelque part, historiquement, vous avez été colonisés par les catholiques, il a fallu vous en débarrasser !

LN (Rires) Ce discours là ne m’arrange pas trop. Quand les gens me disent ça, je leur dis que c’est aussi le colon qui a apporté le bitume. Le bitume, personne ne veut s’en débarrasser, ça nous fait du bien. Ce n’est pas parce que c’est le colon qui l’a apporté qu’il faut le jeter. On retient ce qui est bon. Pour en revenir à la campagne, il suffit de signer la Charte, qui est une charte de lutte non violente : elle demande d’adhérer à la défense des droits humains et de se battre pour l’alternance démocratique dans le respect de la dignité des peuples.

PAG Vous regroupez combien d’organisations ?

LN En ce moment au niveau de la campagne « Tournons la Page », il y a à peu près 250 organisations membres.

PAG On est quelque part dans le panafricanisme ?

LN Exactement ! C’est justement la force de « Tournons la Page ». Nous fonctionnons avec des coalitions de pays. Pour l’instant, nous en avons 8 et bientôt 9. Dans une coalition, il y a un regroupement d’associations de défense des droits de l’homme du pays qui forment la coalition Tournons la Page. On adhère à la coalition en tant qu’organisation mais aussi en tant qu’individu, c’est à dire qu’un individu lambda peut adhérer à la campagne. Il suffit d’aller sur le site et d’adhérer à la Charte[1].

PAG Est ce qu’on peut dire que cette initiative va envoyer dans les 7, 8, 9 pays, et peut être plus dans l’avenir, une sorte de message permettant la structuration d’une résistance démocratique ?

LN C’est ce que nous visons. C’est pour cela que nous faisons de la mobilisation citoyenne. Le slogan de Tournons la Page, c’est « En Afrique comme ailleurs, il n’y a pas de démocratie sans alternance ». Mais nous, nous ne voulons pas l’alternance pour l’alternance.

PAG L’alternance; c’est à dire ? MONTESQUIEU, la balance des pouvoirs ?

LN Il faut des contre-pouvoirs. Au delà de ça, chez nous, l’alternance démocratique c’est beaucoup plus simple que ça: simplement changer de président parce que lorsque nous avons lancé la campagne en 2014, 88% des gabonais n’avaient connu que les BONGO par exemple. Vous avez une même famille qui prend un pays en otage pendant 50 ans !

PAG Il faudrait une limitation constitutionnelle quant au nombre possible de mandats consécutifs ?

LN C’est même au delà de ça ! Ils ont réussi à créer des constitutions en 1990 lorsqu’on nous a parlé de la chute du mur de Berlin et dit que la démocratie arrivait en Afrique, mais ces mêmes constitutions sont prises en otages parce qu’à la tête des Cours constitutionnelles, ils mettent des personnes qui leur sont acquises. Ils changent les constitutions selon leur bon vouloir ! C’est la difficulté de notre combat pour arriver ne serait ce qu’à avoir une élection libre et démocratique et changer au moins de Président à la tête de nos pays.

PAG On va écouter un peu de musique, celle du début: Matthieu CHEDID.

 

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PAG Nous voilà arrivés au terme de cette émission U-MAN!. Si vous aviez un mot de la fin à trouver, qu’est ce que vous me diriez ?

LN Déjà, merci pour cette interview et merci d’être de ceux qui nous prouvent qu’il existe encore des humains à part entière, des humains qui se soucient eux aussi du vivre ensemble, des humains qui ont réalisé que l’humanité c’est ensemble qu’on la vit et qu’on la construit. Je crois que les personnes entièrement humaines réalisent qu’elles ne peuvent accomplir leurs plus grands succès qu’en joignant leurs efforts à ceux des autres. C’est avec les autres qu’on s’accomplit pleinement et non pas contre ou sans les autres.

PAG Vous n’avez pas peur parfois de tous ces bons sentiments qui nous animent ?

LN Non, je n’ai pas peur, parce que pour moi, ce ne sont pas des mots. C’est ma nature. C’est comme ça que je vis au quotidien.

PAG Oui mais la réalité est violente !

LN C’est pour cela qu’il faut cette part d’utopie en nous qui nous permet de continuer à exister, de continuer à nous battre sinon on va tous tomber dans le fatalisme et se dire que les choses ne peuvent pas changer. Ce qui nous porte, c’est les rêves. Cette utopie est nécessaire parce que si nous baissons tous les bras parce qu’on part du principe qu’il n’y a plus rien à changer, effectivement il n’y aura plus rien à changer. Ceux qui arrivent à changer les choses, c’est ceux qui, peut être comme Abraham, arrivent à espérer au delà de toute espérance. Lorsque tout semble contraire, on va puiser en nous-mêmes et on se dit qu’on peut encore le faire. C’est ce qu’on appelle être extraordinaire: aller au delà de l’ordinaire. Alors si notre ordinaire est négatif, allons à l’extraordinaire.

PAG Laurence NDONG, merci. Vous êtes extraordinaire.

LN (Rires) Merci à vous.

 

[1] http://tournonslapage.com/

 

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