Entretien avec Jean-Pierre DELOMIER (Handicap International), par PA GOURION

Premier de la série U-MAN! consacrée aux fondateurs d'Organisations Non Gouvernementales (ONG), cette entretien évoque le parcours d'un homme qui, parce qu'il a le permis poids lourds et l'envie d'aider, se lance à 20 ans dans une aventure humanitaire en Bosnie. Une parole directe et vraie.

 YOU MAN, UN PODCAST RADIO DEDIE A L’ACTUALITE ET AUX GRANDS ENJEUX INTERNATIONAUX, AU TRAVERS DU REGARD DES ACTEURS DE L’HUMANITAIRE. UNE EMISSION PRESENTEE PAR PIERRE ALAIN GOURION.

 

 PAG You Man, oui, toi l’homme, que fais-tu pour ta planète ? Dans notre dialogue citoyen - on en a bien besoin par les temps qui courent – nous recevons aujourd’hui un grand témoin, l’un de ces fondateurs d’organisation non gouvernementales, les fameuses ONG. Jean-Pierre DELOMIER, bonjour !

JPD Bonjour !

PAG Vous êtes Directeur des Urgences chez HANDICAP INTERNATIONAL (HI, devenue HUMANITE ET INCLUSION)), après avoir créé ATLAS LOGISTIQUE (AL), qui s’est fondu dans HI. En quelle année avez-vous fondé AL ?

JPD C’était en 1991, au moment de l’éclatement de l’ex Yougoslavie, même si les statuts n’ont été déposé qu’en 1992. Nous avions agi dès 1991, en tant que citoyens d’abord.

PAG Qu’est-ce qui fait que vous décidez de créer une ONG ? Et elle faisait quoi ?

JPD Nous étions plusieurs co-fondateurs. Ce qui nous réunissait – je pèse mes mots - , c’était l’amour de la logistique, ce qui peut paraître étrange …

PAG Vous aimiez les camions ?

JPD … et la gestion des flux. Nous nous étions rencontré au Mali, alors que nous étions, à la fin des années 80, expatriés pour d’autres ONG (Médecins du Monde, Vétérinaires sans Frontière). Nous avions constaté, en 5ème région du Mali, alors que nous supervisions un programme de vaccination du bétail, qu’avec une Land Rover en panne, il n’y a plus de projet ! Quand à l’acheminement de pièces détachées au fin fond du Tanezrouf , c’est très compliqué ! Entre le moment de la commande et celui de la réception, en passant par Paris et Bamako pour arriver au site du projet … Nous avons pensé que ce type de problèmes, d’autres organisations devaient aussi y faire face. Il y avait l’idée de mutualiser ce que nous aimions : camions, oui, mais aussi voitures, mécanique, etc, afin d’améliorer le service apporté aux médecins, aux vétérinaires, aux organisations internationales et aux organisations de la société civile, sur le terrain. C’était ça le projet ATLAS. Elargir le cercle des spécialistes logistiques de la solidarité internationale.

PAG … comme si, comme dans une entreprise classique, on décentralisait le parc automobile sur des prestataires extérieurs …

JPD Oui, on parle de localisation de l’aide. Ne pas arriver nécessairement avec nos propres moyens, mais utiliser et optimiser les moyens existants, et, parallèlement, assurer la formation des nationaux des pays concernés. Le tout pour mettre cette expertise technique au service de la solidarité, du soutien que nous pouvons apporter à des gens qui se trouve en très grande vulnérabilité..

PAG C’est, bien sûr, la base de votre mission. On parlera logistique, car c’était l’objet d’ATLAS, mais c’était au service d’une cause.

JPD Nous étions des logisticiens embarqués dans l’action humanitaire et la réponse d’urgence. En ex Yougoslavie, il ne fallait être ni Bosniaque, ni Croate, ni Serbe, ni Monténégrin pour pouvoir intervenir sur cette zone …

PAG Il fallait ne pas être l’une des nationalités concernée ?

JPD Absolument. Les tensions étant importantes, nous avions des camions étrangers, des chauffeurs étrangers, des équipes étrangères. Ce que nous n’avons pas refait sur d’autres théâtres d’opération, par exemple au Ruanda.

PAG Je ne suis pas sûr de bien comprendre : est-il préférable d’utiliser des nationaux (connaissance du terrain, hommage rendu), ou des étrangers (risques moindres du fait des rivalités) ?

JPD Il y a le principe et il y a l’exception. L’exception, c’est l’internationalisation du service. Le principe, c’est l’optimisation par les nationaux, c’est l’absolue nécessité de s’adapter au contexte. On n’est pas dans la logique de : « je prévois 3-4 scénario qui pourraient arriver et ensuite je déroule la méthodo » . Il faut en permanence s’adapter pour faire face à des situations exceptionnelles TOUTES différentes les unes des autres.

PAG On ne débarque pas dans un pays avec un plan préétabli, on regarde la réalité, les horreurs, et on s’adapte à la situation ?

JPD Tout à fait ! C’est ce que nous appelons « l’acceptance », qui nous amène à nous faire connaître préalablement des pays dans lesquelles nous POURRIONS intervenir. Avoir la capacité de faire un mapping, une cartographie, avec deux catégorie : les pays susceptibles d’être frappés par une catastrophe écologique, et ceux susceptible de l’être par une catastrophe humaine : Aujourd’hui le Yémen, la Syrie, les exemples abondent.

PAG … car le monde est en feu. Le monde est en feu, et on n’a pas l’impression que ce feu va se calmer. Etes-vous des pompiers, Jean-Pierre Delomier ?

JPD Justement, non, nous ne sommes pas des pompiers. Bon exemple pour illustrer ce que nous disions : si on prend un tremblement de terre, il y a des professionnels qui, dès les premières heures, avec des plans préétablis, sauront intervenir avec leur expertise, leurs chiens. Ils savent qu’après quelques jours, toute vie qui n’aura pas été sauvée sera perdue. Eux sont des pompiers. Nous, nous interviendrons après, dans l’espace-temps suivant, jusqu’à ce que nous ayons pu faire se développer les compétences locales.

PAG Merci, comme homme de la logistique, de déblayer ainsi notre terrain mental. Mais revenons à votre rôle de fondateur. Comment se passe la création d’ATLAS LOGISTIQUE ? Comment construisez-vous ce projet ?

JPD Avant d’être une histoire de logistique, c’est une histoire d’hommes. Avec Pierre-Jean VIGNAN et Hervé DUBOIS , mes co-fondateurs, nous nous sommes insérés dans un domaine qui étaient l’apanage des médecins, en leur proposant de gérer pour eux ce qui n’était pas leur priorité. Nous avions écrits un petit story board, jamais tourné par manque de moyens, : c’était un plan fixe avec une voiture, capot levé, un homme dans le moteur. Le plan s’élargit, on voit que c’est un médecin (Blouse blanche, stéthoscope, manches remontées), avec comme accroche –une idée de l’Agence de Com- : « Donnez à ce médecin toute l’aide humanitaire dont il a besoin ». C’était un peu prétentieux, mais il fallait faire sa place, comme pour dire : » »Tout ce qui contribe à l’atteinte de vos objectif, mais qui n’est pas votre expertise à vous, médecins, nous pouvons vous l’offrir en encapsulant cette expertise là.

PAG Comment êtes-vous reçu, à cette époque, par MDM et MSF ?

JPD C’est une histoire d’hommes. ATLAS a existé grâce à des organisations comme MDM. Il faut le dire sans ambages. Mais aussi par cette proximité, cette humanité : nous nous connaissions.

PAG C’était qui à l’époque ?

JPD Michel BRUGIERES, qui était le DG de MDM, était un médecin de campagne qui était Chef de Mission au Mali quand j’y étais aussi. Les connexions se sont faites.

PAG On va se demander comment on gère les hommes, le matériel, comment on gère l’adaptation au terrain, mais, auparavant, un peu de musique avec votre suggestion, Led Zeppelin , Ramble On …

 

MUSIQUE …………………………….

 

PAG Cette musique correspond à quoi, JPD ?

JPD On est à la fin des années 60. On écoutait cette musique dans les camions, j’ai de l’appétit à découvrir des phares musicaux.

PAG Quand vous allez, vous arrive-t-il d’établir un contact, par la musique, avec les gens ?

JPD Oui, on peut. Mais je n’ai pas fait une connexion totale entre la passion que j’ai pour la musique et ce que je fais professionnellement.

PAG Vous allez sur le terrain, et vous y envoyez des hommes. Est-ce compliqué à gérer ? Comment on recrute, comment on rassure, comment on paie à la fin du mois, comment on va chercher de l’argent ?

JPD Voilà des enjeux extrêmement importants. En y réfléchissant, en revenant sur ce parcours, ma plus grande fierté, c’est la chaine humaine constituée au fil des années et des décennies. Il m’arrive souvent de recroiser certains de ces collaborateurs ayant d’autres fonctions dans d’autres organisations : il y a entre nous une vraie fraternité qui repose sur ce que nous avons accompli, sans doute sur un plan plus aventureux qu’il n’est aujourd’hui, mais …

PAG C’est une famille, les humanitaires ?

JPD Je me méfierai beaucoup de ces appellations qui ont grand cours : maison, famille. Je crois que pour certains, c’en est une. Mais il faut faire très attention à la manière dont nous le concevons. Je parlerais plutôt de chaine humaine, afin de ne pas se tromper sur le fondement de ce qui nous réunit.

PAG Attention aux fausses familles et aux fake news ?

JPD Quand nous nous déployons sur un terrain, nous travaillons ensemble, nous vivons ensemble. Cela relève donc quelque part d’une cellule, pendant un temps donné, face à des évènements très perturbants et contre lesquels il faut se prémunir pour éviter d’être trop atteint, d’être dans l’impossibilité de développer la plus-value de l’organisation pour laquelle nous œuvrons. Il y a une vigilance à avoir : ne pas perdre pied, ne pas être hors-sol. Le propre des organisations issues de la société civile, c’est de rester connecté. Je parlais d’acceptance, vous parliez de citoyens en introduction : c’est bien de garder tout ceci comme un tout, et non comme une juxtaposition d’expertises.

PAG On démarre donc notre ONG, il faut recruter. Comment on fait ?

JPD C’est une histoire d’homme, improbable ! Nous nous lançons dans ATLAS, nous obtenons la gestion de quelques camions qui vont nous permettre depuis SPLIT, en CROATIE aujourd’hui, de faire un déplacement en Bosnie centrale. Il faut des chauffeurs pour conduire ces véhicules. Notre point commun avec les fondateurs, c’est d’être titulaire du permis poids lourd qu’on a eu à l’armée. Notre pari toutefois, c’est de prendre des chauffeurs professionnels. Le critère déterminant pour le premier expatrié que nous avons envoyé sur le terrain, Patrick COLIN, c’est qu’il avait le permis poids lourd et des références. On a tout misé là-dessus. Résultat des courses : après 3 ans et demi de présence en EX-YOUGOSLAVIE, nous n’avons pas eu un accident ! Mais il faut être prêt à gérer les à côtés, et je fais refaire le parallèle que nous faisions à l’époque sur les Rolling Stones : vous avez Cliff RICHARD au volant du camion, et entre deux concerts, vous êtes leur manager, il faut gérer le bonhomme ! La partie visible de l’iceberg, c’est comment nous avons acheminé l’aide humanitaire des 60 ou 120 organisations qu’il y avait à SPLIT sur les sites de destination ; l’autre partie, c’est comment vous gérez le type entre deux concerts ! C’est ce qui nous appartient, c’est l’histoire d’ATLAS : structurer des équipes de professionnels de la conduite en adaptant les techniques de management.

PAG Le lien entre le siège et le terrain ?

JPD Oui, d’une part. Mais aussi le lien entre le terrain et le terrain. J’ai exercé la responsabilité de Chef de Mission à SPLIT : gérer des équipe masculine (nous avons tenté de les féminiser : comment je reflète la réalité de l’élan citoyen qui souhaite se mettre à la disposition de population en souffrance), stocker le fret,
Maintenir l’énorme parc des véhicules de 120 organisations en état …

PAG Vous n’étiez pas tout de même les logisticiens de ces 120 organisations ?

JPD 60 au début, 120 à la fin ! J’avais fait signer des lettres aux représentants des organisations présentes en Croatie, je suis allé à l’Union Européenne avec, en disant regardez, j’ai 60 partenaires prêts à ce que vous nous rétrocédiez les lignes budgétaires que vous leur accordez au titre du transport, pour permettre à ATLAS d’agir.

PAG Et vous glanez ainsi combien ?
JPD Notre premier contrat se montait à 300.000 Ecus, soit 300.000 €, qui nous ont permis d’acheter des véhicules auprès du CICR en Hongrie. Cela nous a donné une visibilité : il fallait montrer ce que nous savions faire ET être visible aussi, ce qui a été le cas pendant 3 ans et demi, jusqu’aux Accords de DAYTON en 1994.

PAG Est-ce que c’est difficile, à l’époque, d’obtenir cet investissement de l’UE, sachant que l’Humanitaire deviendra une part de sa politique extérieure ?

JPD Compte tenu de ce que nous avons d’abord démontré notre capacité à engager un embryon d’activité, c’était beaucoup plus facile. C’est un peu comme si on avait la maison témoin : au delà du projet sur le papier, regardez ce que nous avons déjà fait : 70 orga nous font confiance, voyez les témoignages, etc. Cela a été relativement facile à obtenir. Ce qui avait été difficile, c’était la conception, la manière de le faire.

PAG Et c’est un conseil sans doute que vous pouvez donner à tous ceux qui ont envie de créer une activité : faites un business plan, mais surtout commencez à agir. Démerdez vous, par des bouts de ficelles, pour FAIRE quelque chose, et on vous croira plus et mieux.

JPD ATLAS veut dire Action, Transport, Logistique, Assistance, Service. Donc c’est vrai que je suis totalement en phase avec ce que vous évoquez de la nécessité d’agir. AIDEZ CE QUI AIDENT, tel était le slogan d’Atlas. La logistique n’est pas un débat philosophique. J’ai telle quantité de biens à acheminer d’un point A à un point B. C’est la capacité à réaliser le dernier kilomètre qui, si vous ne le faites pas, empêche d’aboutir l’aide que de nombreux contributeurs ont financée. C’est une chaine d’expertises. Obtenir la confiance des ONG au service desquelles on se met, en étant nous-mêmes ONG, c’est à dire association de la Loi de 1901 selon le droit français.

PAG Comment adapte-t-on cette structure de droit français à une activité internationale ?

JPD Assez aisément : les terrains d’intervention, pendant ces années 90, sont situés dans des pays en chaos, en déconstruction. Il s’agissait de couvrir les besoins essentiels d’une population dans un pays en guerre. Donc le siège était en France pour la continuité, avec un Etablissement à l’étranger. Ensuite il faut respecter la souveraineté de l’Etat concerné. Ici l’Etat n’existait plus. Il y a l’acceptance des populations aidées et celle des Etats qui nous accueillent. Aujourd’hui, quand nous nous déplaçons dans un pays, l’un des enjeux est de nous faire reconnaître par les autorités qui gèrent.

PAG On est entre la population, les Etats, les Organisations Internationales, la société civile et apparaît à cette époque un nouvel acteur international : les ONG. Elles font aujourd’hui partie du paysage politique, humanitaire, économique. Pour les statuts, est-ce que vous les boulonnez, pour ne pas qu’on vous pique votre truc ?

JPD Nous sommes des novices. On va à l’INPI , on dépose dans les classes qu’on estime être concernées, on essaie de faire une communication vis à vis de la communauté des aidants. Pour nous, c’est plus tard que la notoriété vis à vis du grand public se posera, on répondra : « No way ! »

PAG Pas d’issue à quoi ?

JPD A la capacité qu’on aurait eu de toucher le grand public.

PAG Est-ce que c’était nécessaire, au demeurant, puisque vous étiez sous-traitants ?

JPD Justement ! Sortir de cette logique qui nous rendait dépendant de financements institutionnels était une vrai question. Comme Médecins du Monde, comme Médecins Sans Frontière, comme Handicap International, nous avions de la place pour bâtir une notoriété particulière qui en France qui nous aurait permis de gagner une certaine indépendance.

PAG Indépendance financière à l’égard des bailleurs de fonds dont vous étiez les sous-traitant ?

JPD Sous-traitant non !

PAG Ce n’est pas politiquement correct ?

JPD Surtout, ce n’est pas la réalité.

PAG Pourquoi ?

JPD A cette époque là, années 90, en tous cas, ce n’était pas nécessairement la réalité. Nous avions une obligation de moyens et non une obligation de résultat.

PAG Précisons : obligation de moyen, c’est le médecin qui doit soigner, et non guérir. Obligation de résultat, c’est le garagiste qui doit me rendre mon véhicule en état objectif de freinage.

JPD Vous parliez tout à l’heure de la gestion des ressources humaines, point important. J’insiste sur la sécurité de nos collaborateurs. Je veux pouvoir regarder en face le collaborateur pour lui dire : « voilà les conditions de sécurité dans lesquelles tu vas travailler, si demain il y a un problème ». C ’est arrivé, je suis face à sa famille, il a été arrêté par exemple - je veux juste pouvoir dire que j’ai pris toutes les mesures pour garantir autant que possible sa sécurité. A partir de quand je sauve des vies ? A partir de quand je mets des vies en danger. C’est une chose qui m’a préoccupé jour et nuit toute ma vie d’acteur humanitaire.

PAG Est-ce qu’il vous est arrivé d’avoir un mort parmi vos agents, et de regretter de ne pas avoir fait ou d’avoir fait quelque chose ?

JPD Non. Nous n’avons pas été confronté à un mort en opération. C’est une situation que je n’ai pas connue. Par contre, nous avons été confronté à des disparitions temporaires de collaborateurs. On essaie d’anticiper sur ce qui pourrait se produire. Puis, l’événement survenant, il faut tenter d’en réduire les impacts, par la capacité à pouvoir donner, garder toute l’humanité qui prévaut dans les relations que nous avons avec nos équipiers, qu’ils soient expatriés, qu’ils soient nationaux.

PAG Après ces sujets difficile, un peu de musique avec The Good, the Bad and the Queen, c’est Mary Land

…..MUSIQUE …

PAG Cette aventure d’Atlas, dont vous êtes fondateur, Jean-Pierre DELOMIER, combien de temps dure-t-elle ?

JPD Co-fondateur, c’est important pour la chaine humaine dont nous parlions, U-MAN ! Fondée en 1992, Atlas Logistique rejoint Handicap International, une grande sœur, en juin 2006. Ca lui donne 15 ans d’existence, une tranche de vie …

PAG … qui va des problèmes en Ex Yougoslavie, 1991, …

JPD …jusqu'au Tsunami en Indonésie (Thaïlande, Sri Lanka). Cela donne deux bornes. On peut ajouter entre ces deux événement :
- le génocide au Ruanda en 1994
- la chute de MOBUTU au Zaïre, qui devient la République démocratique du Congo (RDC) avec l’arrivée de Laurent Désiré KABILA, en 1997. C’est important parce qu’en fait la RDC a été un pays que nous avons connu avant qu’il existe, et où on nous redemande d’intervenir aujourd’hui. C’est simplement pour parler de la profondeur de champs : il y a des évènements sur lesquels nous intervenons pendant 6 mois, et d’autres sur des années. Et cela pose la question de la localisation de l’aide
- le Kossovo, en 1999
- je cite aussi le cyclone Mitch, au Honduras, en 1999, parce qu’il nous a permis, en tant qu’Atlas, de dépasser les limites que nous nous étions données comme logisticiens de l’humanitaire, pour nous confronter (notre Conseil d’Administration le souhaitait, cette expertise existait) à la reconstruction. Avec ce cyclone, les besoins essentiels (l’eau, la nourriture, le toit) n’étaient plus couverts.

PAG Ce qui est bien avec les humanitaires, pour ceux qui comme moi plongent dans ce monde depuis peu de temps, c’est que l’on en revient nécessairement à ces besoins essentiels de l’homme. C’est à dire la relation, c’est à dire le partage, c’est à dire qu’est-ce que je respire, qu’est-ce que je mange ? Car on les oublie souvent.

JPD Et face à ce dénuement là, quand tout est détruit, quelles qu’en soient les raisons, on voit la vulnérabilité. Comment on veille à la réintégration de ces gens qui étaient déjà vulnérables le sont plus encore. Comment on y veille dans les dispositifs qui seront mis en place à l’issue et des catastrophes écologiques et des crises humaines.

PAG Donc vous interveniez sur l’urgence, vous allez aussi intervenir dans la durée, sur la reconstruction.

JPD Dans une durée relative. Et puisque vous appréciez les concepts que nous pouvons manier, il en est un
qui est relatif aux besoins essentiels, c’est l’habitat transitionnel. Quand on parle d’habitat, on parle de foncier et de beaucoup d’autres choses. On est, dans notre jargon, dans la post urgence. Urgence, post urgence, reconstruction, développement. C’est ce processus là que nous incarnons un temps donné. J’aime bien ce mot incarner, parce quelque part il dit aussi que cela n’est pas qu’une question de méthodo, de processus, de guides techniques. C’est là aussi une histoire d’humains qui, à un moment donné, vont être en capacité d’incarner correctement les concepts que nous manions ici pour les adapter au contexte. Pour moi, c’est important.
Alors je disais habitat transitionnel car on va malgré tout s’inscrire dans un temps assez court : redonner rapidement un toit à des personnes qui, après un tremblement de terre ou un tsunami, l’ont perdu. Les autorités nationales doivent, à un certain moment, reprendre en charge cette situation et de l’inscrire dans des plans quinquennaux. Nous sommes une amorce.

PAG Cet habitat transitionnel, vous le gérez vous-même ou vous le faites gérer par des organisations d’architectes et d’ingénieurs ?

JPD Un enjeux important, c’est d’employer des gens locaux , pour que l’argent dont nous bénéficions soient directement injecté dans les communautés. Cela va rejaillir sur un salaire, pour une personne qui a peut-être perdu son bien et qui va contribuer à la reconstruction de la zone touchée. On injecte cet argent sur place. Sur ce type d’opération, nous avions jusqu’à 1500 employés. Ce serait plus facile de sous traiter à une entreprise ! Je fais un appel d’offre et je sélectionne. Non, on va générer des salaires pour être sûr que la politique que nous défendons sera bien mise en œuvre. C’est une administration beaucoup plus lourde …

PAG … et 36 métiers à la fois ! Vous êtes des chefs d’orchestre

JPD Oui, quelque part. Nous sommes des assembliers : ça je sais faire, ça je sais qu’untel sait faire, je peux me porter caution de son expertise, ça, c’est pas dans le paysage, on est créatif, on cherche, on fait venir.

PAG Exemple ?

JPD Sur la reconstruction, il y a des activités où nous ne sommes pas compétent. Chaque reconstruction est différente. Exemples du tremblement de terre en 2003 a Boumerdes en Algérie ou du Tsunami : les habitat d’urgence sont d’abord des habitats locaux, qui ne sont pas identiques. La maison que nous reconstruisons à Boumerdes ou à Dellys en Algérie, c’est pas la même que celle que nous faisons à Bambarache ou à Sumatra. Les pignons qui sont posés sur les maisons indonésiennes, le fronton, sont très particulier : il y a un artisanat local qui est complètement en capacité de le faire. Là donc, identifier un atelier qui sait faire et a la capacité de produire en quantité, de suivre les cadences.

PAG Même en matière d’habitat transitionnel, vous cherchez à vous adapter aux meurs du pays ? C’est pas forcement des tentes ?

JPD Surtout pas ! Une tente le premier jour. Mais très vite, on a à conjuguer deux impératifs : faire en sorte que les gens ne restent pas sous tente longtemps ; celui d’appréhender correctement la problématique du foncier. On ne va pas bâtir trop rapidement sur des terrains dont nous ne connaitrions pas la propriété. Cela alors peut prendre quelques mois. Et on a raison de prendre ce temps, même si les urgentiers trouvent que c’est trop long. Je suis retourné en Haïti quelques années après le tremblement de terre, et j’ai pu voir que les habitats que nous avions construits dans Les Mornes ont évolué pour devenir des maisons durables, agrandies …

PAG … sur la base de ce qui avait été construit à l’époque du sinistre ? On a agrandi, on a amélioré …

JPD Oui, absolument ! En fonction de son revenu …

PAG C’est aussi intéressant du point de vue architectural, non ?

JPD Oui, et à plus d’un titre !

PAG Revenons à la musique. On est dans les années de David BOWIE, et de Cygnet Commitee … ;

….. MUSIQUE …

PAG Bowie … Il était déjà là dans les années 80 …

JPD Oui, on l’écoutait. On sait l’importance qu’il revêt pour nous tous, pour les musiciens …

PAG C’est un vieux crocodile ?

JPD Je ne sais pas. Il a toujours incarné une sorte de jeunesse, de fraicheur, nonobstant son âge.

PAG Et vous, est-ce que des fois vous vous sentez un vieux crocodile ?

JPD Non. J’apprécie ce que je fais. J’apprécie la manière dont je le fais, et surtout, la jeunesse qui, sans cesse, renouvelle nos équipes. La moyenne d’âge des équipes avec lesquelles je travaille, si je me retire du calcul, est de 31 ans ! Pas de souci donc de ce côté là …

PAG Pardon ! Et revenons à notre propos avec vous qui avez créé une ONG. Pour moi, le fait d’avoir créé une entreprise, qu’elle soit humanitaire ou pas, est une chose importante. Que l’on soit créatif. Que l’on crée des activités, des associations, des entreprises. C’est essentiel à notre fonctionnement démocratique. Vous êtes donc au bout d’Atlas Logistique, qu’est-ce qui fait que vous arrêtez, ou plutôt que vous intégrez Atlas dans une autre organisation ?

JPD Deux choses : la première -j’ai insisté tout à l’heure sur le terme de co-fondateurs- c’est la solitude. Quelques années avant de fusionner, j’étais dans une grande solitude, face à des décisions extrêmement importantes.

PAG Exemple ?

JPD Décider de fermer nos activités dans un pays, ou de les poursuivre. Décision lourde de sens, à impact multiple …

PAG … et le Conseil d’Administration, il est trop loin ?

JPD Notre Conseil d’administration était à la fois très présent et fort (pendant 10 ans, nous avons été soutenu par Pierre BERGE qui nous a alloué des sommes qui nous ont permis d’avoir un siège digne de ce nom), mais il ne se réunissait qu’une fois par trimestre. Or on a des décisions à prendre tous les jours.
La deuxième chose, c’est la problématique financière : étant majoritairement tributaires des fonds institutionnel, pour donner de la visibilité à mes collaborateurs permanents, je souhaitais que nous nous rapprochions d’une organisation ayant cette capacité à avoir une collecte privée non connectée sur le volume d’activité en tant que tel.

PAG ça veut dire quoi en français ?

JPD ça veut dire que Handicap International est une organisation qui collecte de l’argent auprès du public. Une partie de son budget ne dépend donc pas de la réalité des opérations.

PAG Handicap International, dont vous êtes Directeur des Urgence, représente quel budget annuel ?

JPD 150 millions d’euros environ

PAG une bonne PME déjà, consacrée à l’humanitaire, au handicap et au développement. Conclure, ce serait dire quoi, Jean-Pierre DELOMIER ?

JPD Nous ne conclurons jamais, hélas ! La question pourrait être : à quel moment allons-nous disparaître du paysage, parce qu’on aura plus besoin de nous. Ce n’est absolument pas le cas. Ce que j’espère, c’est que l’on puisse continuer comme nous l’avons fait ces douze dernières années avec HI, c’est à porter haut notre capacité à résoudre les problèmes logistique de nos confrères et peut-être faire réémerger l’initiative Atlas au sein de HI pour mutualiser la logistique au service de la communauté des aidants, comme nous le fîmes en 91 en Ex Yougoslavie. Poursuivre cette activité de logistique, de stockage, de maintenance mécanique et de réhabilitation d’ouvrages légers.

PAG et de le faire dans le monde humanitaire francophone et dans l’anglophone aussi, dont il faudra bien que nous parlions dans une prochaine livraison ?

JPD Il faudra sans doute que nous parlions aussi de : comment les citoyens peuvent s’impliquer ? Il y a aujourd’hui un recentrage en Europe même. La aussi il faudra faire évoluer les contextes dans lesquels nous exerçons notre expertise.

PAG Merci JPD de ce parcours que vous nous aidez à faire. Merci à vous, auditeurs et lecteurs, merci de vos retours, toujours précieux et utiles, et à la prochaine fois pour un autre U-MAN sur un autre thème. Salut !

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U-MAN ! La Radio de l'Humanitaire, Série Fondateurs d'ONG (1) -Emission animée par Pierre Alain GOURION, préparée par Virginie DOS SANTOS et Quentin SINGER, enregistrée et mixée par Dimitri DUFOUR. Gingle piano U-MAN ! composé et joué par Alain PIERRE. Production Bubble Art.

https://www.bubble-art-prod.com/u-man

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