Entretien avec Rudy Ricciotti, Architecte

J'avais été impressionné par le MUCEM, à Marseille. Il m'avait semblé que cette construction moderne, entre terre et mer, changeait littéralement le visage de Marseille. C'est pour cette raison, pour la Méditerrannée et nos racines communes vers l'Algérie, que j'ai eu envie de rencontrer cet architecte détonnant, déflagrant, déconnant !

- PAG Merci, Rudy Ricciotti, de me recevoir dans votre maison.
C’est la méditerranée, là ?
- RR Ah toujours, c’est le seul horizon qui existe…
- Votre horizon de naissance ?
- Oui, je suis né de l’autre côté.
- A quel endroit ?
- Alger !
- Dans quel quartier ?
- Kuba ! Quel nom étrange ! Avec un K, hein !
- Comment votre père est-il arrivé là-bas ?
- Mes parents étaient français d’origine italienne. Mon père est
arrivé là-bas parce qu’il cherchait de l’embauche. Il débarque au
port d’Alger, comme un immigrant italien fin XIX à New York, et il
trouve de l’embauche comme entrepreneur de maçonnerie, et,
comme il n’avait pas de logement, il construit lui-même le week-
end, dans la cour de l’entreprise, une petite maison de 40 m2 pour
faire venir ma mère, voilà ! Ma mère est venue, et je suis né deux
ans après. Et on a quitté l’Algérie au début de ce que l’on a appelé
avec pudeur « les évènements ». Je devais avoir 3 ans, c’était en
1955.
- Très petit, donc vous ne devez pas avoir beaucoup de souvenirs

- Très peu de mémoire, une mémoire étrange, le ressac de l’eau
sur une rampe en pierre, à Sidi Ferruch, où mes parents allaient
manger des coquillages, en pieds-noirs, le week-end… Etrange
présence de l’eau … On a quitté Alger pourquoi ? Son cousin était
para, il est tombé dans une embuscade dans le Djebel et il est
mort. Le premier tué de la guerre d’Algérie était le cousin de mon
père. Mon père a vu de suite que ça allait mal tourner, il est parti.
Il ne portait pas une grande attention à la culture politique, c’était
un maçon italien, très humble, vous savez les français d’origine

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italiennes sont très humbles, ils ne savent faire qu’une chose, c’est
baisser les yeux et travailler, et jamais se plaindre. C’était un
maçon, très intelligent, très intuitif. Il est toujours vivant, mon
père, 91 ans …
- Il est bien ?
- Ah parfait ! Il est terrible !
- il est content de son fils ?
- Il est content de moi, mais il m’engueule. Un jour, j’ai eu la Légion
d’Honneur. Je vais le voir, je lui dit Papa, j’ai la Légion d’honneur.
Sa réaction a été de me dire mais qu’est-ce que tu as fait, toi, pour
la France, tu n’as rien fait ! Il me regardait comme si j’étais un
escroc, il avait peut-être raison ! Et même très certainement
raison.
- Vous avez des côtés escroc ?
- C’est inévitable. La sainteté, verticalité religieuse, ne fait que
masquer la félonie, hein ! C’est comme l’humilité, hein, Blake 1 dit
que ce n’est que le masque de la vanité. Ce sont des valeurs que
j’exècre : l’humilité, la sainteté et les déclaration de valeur à prise
de bénéfice facile, par exemple « je suis contre la guerre », tout le
monde applaudit, ou « je suis contre le sida »
- … des choses trop faciles …
- oui, et c’est assez honteux de parler comme ça : «  je suis contre
la malédiction » on pourrait être aussi contre la météo ! Ce
politiquement correct fait de nous des parias de l’intelligence,
non ? Je refuse d’être pris dans ce magma gluant de bien-
pensance.
- La bien-pensance, nous y voilà ! Car il y a deux manières de voir
Ricciotti : voir ce qu’il a produit comme architecture (Le MuCEM 2
à Marseille par exemple) ou lire ce qu’il dit sur cette architecture.
Il y a vos constructions comme architecte contemporain, et il y a le
langage que vous tenez sur ce travail. Et là, on est surpris par le
côté provocation, le côté je la ramène, je ne me laisse pas faire.

1 William BLAKE (1757-1827), peintre et poète pré-romantique
2 Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerrannée. Premier grand
musée national consacré à la Méditerranée, haut lieu de l'architecture et du
patrimoine.

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- Ecoutez, les mots ne sont pas innocents. Mais ils évitent au moins
de prendre les autres en otage. L’objet des mots, c’est de se mettre
en danger soi-même sans mettre en danger les autres. Un
journaliste a récemment écrit (à propos du projet de Bibliothèque
humaniste de Célestat, en Alsace que je dois bientôt inaugurer
avec le Président de la République) : « Finalement, Ricciotti est un
provocateur très radical dans ses mots, alors même que sa
production est extrêmement sensible et réservée. » Pas réservée
au sens du minimalisme, réservée au sens de la prise en otage du
monde. Mon travail aujourd’hui est très populaire. Vous avez cité
le MuCEM. Mais il y a le Stade Jean Bouin à Paris, le Musée Cocteau
à Menton, Le Centre chorégraphique national à Aix en Provence,
Chanel à Paris, La Grande salle de spectacle à Bordeaux. Je fais très
attention à ce que je produis car je fais ce métier avec beaucoup
d’anxiété. Je suis un architecte anxieux, et même peureux.
- C’est la peur de quoi ?
- La peur de se tromper, la peur de mal faire, de trahir, de fauter.
Fauter devant le jugement du peuple. Autant je peux socialement
paraître antipathique, autant mes travaux reçoivent l’adhésion, le
cœur du public, et c’est extrêmement réjouissant.
- Antipathique socialement pourquoi ? La provocation ne génère
pas d’antipathie, mais de la surprise, du rire, qui nous fait aussi du
bien, non ? 
- Dans mes livres, et ils sont tous du même tonneau, on rit
beaucoup d’ailleurs !
- Oui, on se marre, je confirme. Quand on lit « L’Architecture est un
sport de Combat », paru chez Textuel, on rit beaucoup.
- On en est à 21 000 exemplaires ! Pour un architecte, c’est bien,
et mon lectorat est très divers : des jeunes architectes, qui ont
beaucoup d’affection pour mon travail et ce que j’écris, mais aussi
des gens de l’économie, du droit, de l’art, de la culture …
- Vous vous êtes pas mal baladé dans ce monde de la culture, non ?
- J’ai eu une aventure dans l’édition pendant 5-6 ans, j’avais en
main Al Dante, j’éditais de la poésie expérimentale, et ça m’a
beaucoup appris, pas tant sur le milieu de l’édition qu’à travers
mes rencontre avec des poètes. J’étais fasciné. Je m’intéressais
moins à cette époque à l’art contemporain, alors que dans les

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années 80, j’avais eu les mains dedans ! Mais j’avais fait le tour de
la question, et je suis venu à la poésie.
- Vous avez vous-même produis comme artiste ?
- Non, je ne me suis jamais pris pour un artiste. Lorsque je mets à
la vente des dessins, des manuscrits, je les donne à des
associations caritatives qui le vendent pour leur propre bénéfice.
C’est rarissime que je vende. Le sujet aujourd’hui n’est pas d’être
artiste. C’est très court, ça ne marche pas comme ça, le réel…
- Le rapport entre poésie et architecture, tiens, …
- J’essaie de faire en sorte que mes réalisations soient portées par
une sensibilité qui échappe au regard rationaliste. J’essaie de faire
en sorte qu’elles produisent de l’émotion, du sens. Mais qu’elles
produisent aussi du surréel, c’est à dire qu’elles déclenchent dans
le public une lecture du monde un peu différente. Par exemple, de
faire en sorte que l’architecture n’apparaisse pas comme un
appareil de soumission
aux impérialismes culturels, comme la forme d’un repas
gastronomique de consumérisme technologique. J’essaie de faire
en sorte, pour être simple, à mon âge, à 66 ans, de faire que ce que
je crée défende des nouveaux emplois, défende une mémoire du
travail portée par chacun. Je ne suis pas un architecte qui achète
des produits prêts à l’emploi. Je fais des bâtiments avec un
coefficient de main-d’œuvre maximum. Il n’y a que ça qui
m’intéresse comme architecte et comme ingénieur.
- Mais les bâtiments coutent chers, alors !
- Pas forcement. Parce qu’on est dans une réduction de
consumérisme et de la dépendance technologique. On est dans la
réinvention des gestes fondateurs. Je suis un grand nostalgique de
l’architecture du XIXème, pour éviter d’être snob en disant
l’architecture du XVIII ème, faut prendre un peu de risque ...
Regardez une façade du XIXème, à Lyon ou ailleurs, vous levez les
yeux, il y a cent mots pour décrire la façade. Aujourd’hui, il n’y a
pas cents mots, il y en a cinq ou dix. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Comment a-t-on fait, en si peu d’année, pour réduire ainsi le
vocabulaire architectural ? C’est que l’on a perdu les ouvrages, les
métiers, les mémoires, les savoir-faire.

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- Si je suis Balzac aujourd’hui, devant une façade d’un immeuble
contemporain, je suis incapable d’en faire 40 pages, car je ne
trouverai plus les mots pour le faire ?
- et si vous êtes Curzio Malaparte 3 et que vous décrivez un
intérieur d’appartement, vous n’avez plus de mots puisque tout
est blanc. Il n’y a plus rien : plus de corniches, plus de moulures,
plus de tableaux, d’encadrements, de pilastres, de soubassements,
de motifs, de modénatures, plus rien !
- Je ne vous attendais pas là dessus !
- Soyons clair : l’architecture contemporaine a un lien direct avec
la conservation. Il n’y a pas d’opposition entre histoire et
contemporanéité, entre conservation et création. C’est important
d’avoir ça en tête.
- On va y revenir, mais faisons une pause musicale avec votre
choix,
c’est « Sympathy for the Devil » des Rolling Stones …
- c’est un morceau pour moi fondateur du rock et de sa poésie, et
politique aussi. C’est un morceau de résistance contre le politique
ment correct avec une narration incroyable sur la présence du
diable dans notre société, il faut voir le texte sur Internet.
(…)
Please allow me to introduce myself
I'm a man of wealth and taste
I've been around for a long, long year
Stole many a man's soul to waste
And I was 'round when Jesus Christ
Had his moment of doubt and pain
Made damn sure that Pilate
Washed his hands and sealed his fate
Pleased to meet you
Hope you guess my name
But what's puzzling you
Is the nature of my game
I stuck around St. Petersburg
When I saw it was a time for a change
Killed the czar and his ministers
Anastasia screamed in vain
3 Curzio Malaparte, écrivain italien (1898-1957).

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I rode a tank
Held a general's rank
When the blitzkrieg raged
And the bodies stank
Pleased to meet you
Hope you guess my name, oh yeah
Ah, what's puzzling you
Is the nature of my game, oh yeah
(Woo woo, woo woo)
I watched with glee
While your kings and queens
Fought for ten decades
For…
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- Que dit Mick Jagger dans cette chanson ? il commence, je crois,
par « May I introduce myself ? » puis « Ne croyez pas trop ce que
l’on dit sur moi, je suis un homme de foi et de conviction, j’étais là
bien avant que Jésus Christ naisse, on me reproche d’avoir
assassiné le Tsar, on me reproche d’avoir chassé les troubadours
« (cad les hippies sur la route de Katmandou, là il se moque de
Sergent Peppers, c’est un règlement de compte entre les Beatles et
les Stones !) il met en exergue tous les génies de la culture rock,
par l’usage des mots interdits qui finalement fabriquent une
volupté métaphysique, une esthétique différente. Et à la fin il dit
« Mais vous savez bien qui je suis, cherchez bien, je suis le
Diable ». C’est un morceau, les amateurs de rock le savent, très
poétique et très politique. C’est sublime.
- Bon. Je vous propose de faire un silence, tiens, on a le droit,
pour échapper au stress, car vous en avez beaucoup, vous, dans
votre agence, du stress, vous avez des obligations lourdes.. ;
- Oui, j’ai des obligations de patron !
- Combien de personnes dans votre agence ?
- Trente !
- Faut les payer, les gens !
- Faut les payer, et bien les payer ! Je ne fais pas partie de ces
collègues qui font des faillites, ce qui leur permet d’épurer les
déficits, je n’ai jamais travaillé chez un patron, je le suis depuis
1980 et je n’ai jamais viré qui que ce soit …
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- Jamais pris un bouillon pour avoir trop embauché après un
concours réussi ?
- Non, je me démerde ! J’ai des obligations morales ! Je suis un
patron besogneux, et j’épargne pour éviter que mes compagnons,
mes frères d’armes que sont mes collaborateurs, n’aillent au
tapis ! Et ce qui me fait le plus plaisir, c’est que tous les jeunes
architectes qui sont venus travailler chez moi veulent rester. Je
suis un combattant et j’apprends à mes assistants à combattre, à
être des guérilleros, avec un projet à la clef. Essentiel pour gagner
de l’argent : avoir un engagement romantique ! Avoir une
combativité romantique s’ils veulent s’en sortir …
- Expliquez moi, cela paraît contradictoire.. 
- Tout le monde sait qu’avoir les dents en avant, ça use la
dentition ! Il faut des croyances, un engagement. Il faut raconter
une histoire. C’est comme dans le sport. Les grands sportifs sont
dans un engagement absolu. Ils ne sont pas là pour tricher. Il faut
se mettre en danger, et l’engagement au combat, j’aime bien ce
mot, produit de grands résultats. Ce métier n’a pas besoin de
talent. C’est la foi qui compte, la croyance dans une esthétique.
- Mais comment avoir des croyances aujourd’hui, alors que tout se
délite ? C’est quoi ces croyances esthétiques ? Le beau ?
- Refuser l’exil de la beauté …
- C’est poétique, mais ça veut dire quoi ?
- Refuser de collaborer avec la laideur, refuser la compromission,
la lâcheté, préférer perdre debout que gagner sans gloire. Il vaut
mieux jeuner avec les loups que picorer avec les poulets, la phrase
n’est pas de moi ! Je dis ça, je fais le cador. Mais j’en ai bavé, jeune
architecte… Je me souviens qu’on m’a coupé l’électricité, plus de
chauffage avec des enfants jeunes, pour facture impayée…
- Parlons des loups …
- Je n’ai peur de personne et de rien. Je suis un vrai psychopathe,
ça arme, la culture du combat.
- Un psychopathe avec une idée fixe ?
- Non, mais qui peut passer à l’acte ! Pas en mordant les autres,
mais en passant à l’acte décisionnaire d’un projet : le concevoir, y
aller, ne pas avoir peur, faire.

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- Cette croyance esthétique est donc liée à la poésie, à l’art, mais
aussi à la société dans l’état où elle est aujourd’hui, et aux formes
… ?
- Vous connaissez ce proverbe provençal : un fou jette une pierre
dans un puis, mais il faut beaucoup de sages pour l’en retirer. La
sagesse n’étant pas mon fort, je préfère m’entraîner à la narration
et construire les projets avec la langue et les dents.
- Est-ce que l’architecture est une histoire que l’on raconte ?
- Evidement ! L’architecture, c’est la cité. Prenez « Les Villes
Invisibles », ou « Le Baron perché » d’Italo Calvino. C’est un roman
dans lequel un jeune homme vit dans les arbres, il refuse d’en
descendre, et dans les arbres il raconte un univers, il raconte les
paysages. Cela lui permet, avec beaucoup de distance et de regard
critique, de décrire le monde qui vit au pied de l’arbre, sa famille
ses voisin, depuis son arbre. Je n’ai pas cette hauteur, ni ce recul.
L’idée de hauteur par rapport à la vie, c’est très prétentieux, ça ne
marche pas. Que se passe t-il ? Qu’est-ce que je reçois comme
informations, et quelles réactions je peux avoir. C’est tout. C’est
pas très compliqué, ça ne demande pas d’intelligence, juste un peu
de patience…
- et savoir raconter l’histoire …
- oui, savoir conter au sens du conteur, encore faut-il en avoir les
mots. En architecture, c’est très important d’avoir le désir des
mots. L’un des grands désastre de l’architecture contemporaine,
c’est la messagerie pornographique du minimalisme, désastre qui
permet aux fainéants de se glorifier sans effort. C’est l’indigestion
consécutive à la période de l’art minimal américain, grand
moment de l’histoire de l’art contemporain certes, mais qui s’est
transformée, cinquante ans après, en mode impérialiste …
- A cause de quoi ? Des modes de construction ?
- ça a permis de légitimer l’appauvrissement du récit architectural,
du geste technique. Si on a appauvri les modes de construction,
c’est parce qu’on a appauvri les désirs. Quand Robert Ryman
célèbre le blanc dans ses peintures, ça fait sens dans les années 60
aux Etats-Unis, c’est une critique de la société bourgeoise
américaine. Donald Judd, Dan Flavin, c’est la scène artistique

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américaine du minimal art. Le problème, c’est que, nous, on a tout
pris à la lettre, comme de mauvais élèves !
- On a oublié le contexte ?
- Oui : c’était une critique de la société américaine, des pare-chocs
gigantesques des Cadillac, de la décoration des appartements. On
a eu le même phénomène en France avec Playtime, de Jacques
Tati, ou avec Mon Oncle ! Ces films sont à la fois une critique de la
modernité et une critique de la société bourgeoise.
- Ils n’ont pas si bien vieilli, les Tati !
- Ils n’ont pas vieilli du tout. Ce sont des chef-d’œuvres !
- On les regarde tout de même avec une certaine distance :
Playtime –je ne sais pas si les jeunes connaissent encore ce film,
tourné dans les années 65-70, c’est de l’art contemporain, mais
c’est très distancé !
- Les décors de Playtime sont fabuleux. Ils ont planté la ville
internationale, globalisée, aseptisée, monochrome, aluminium,
verre et transparence, et ils ont entrainé la faillite de Jacques Tati,
qui a payé le prix de ses croyances, comme beaucoup de
combattants ! Mais c’est une œuvre majeure dans le cinéma
français.
- Puisque que nous sommes là autour du minimalisme américain,
je vais vous proposer, Rudy Ricciotti, L’Hymne américain vu par
Jimmy Hendrix, c’est « Star Spangled Banner at Woodstock » …
(…) MUSIQUE
-PAG Voilà, on revient devant la Méditerrannée, bien calme
aujourd’hui …
- RR C’est qu’elle complote !
- Vous en parlez bien, de cette Méditerrannée …
- Regardez … Elle paraît calme, mais c’est une mer de fous
entourée de cinglés … c’est une déchirure qui ne se cicatrisera
jamais. Il faut s’en méfier. C’est une mer intranquile. C’est une
anxiété. Tous les méditerranéens savent qu’il faut s’en méfier. Je
vois mes copains belges ou lyonnais se baigner au grand large, par
2000 m de fond, moi j’ai peur qu’elle me bouffe, qu’un monstre

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m’aspire par les pieds ! Quand il y a des grosses vagues, je ne
m’approche pas !
- Mais revenons à Jimmy Hendrix et à l’hymne américain !
- Pour moi il y a Dieu, et, juste à côté, Jimmy Hendrix ! Il occupe le
poste de l’archange Gabriel. C’est un génie de la musique, une
comète qui est passée. Il est mort très jeune. Il a introduit le
premier regard post moderne dans l’histoire du rock, la mise en
difficulté de son champ existentiel, en lui donnant une lecture
politique, anarchiste par la torsion des sons. Hendrix, dans la vie,
était totalement frivole, dans la défonce, dans l’alcool. Mais sa
contribution à la musique n’est pas académique, c’est Picasso et
Braque dans la profondeur. Ce morceau, c’est une critique de
l’hymne national alors qu’on est en pleine guerre du Vietnam.
Quand il joue à Woodstock à 6h du matin, alors que la lumière se
lève à peine, cet américain attaché à son pays et à son drapeau
lance un message sans parler …
- Dans l’architecture contemporaine mondiale, pour y revenir,
comment cela se passe t il ? Les architectes, de plus en plus,
construisent ailleurs que dans leur pays me semble –t-il ? Quelles
conséquences ? Comment l’architecture moderne se distribue-t-
elle dans l’espace ?
- On peut d’abord regretter que l’on ne s’adresse pas davantage
aux architectes français. La profession est à un très haut niveau en
France. Les architectes français sont parmi les meilleurs au monde
et n’ont pas de leçon à recevoir d’architectes venant de pays très
consuméristes. Ils se débattent dans un tissu juridique très
complexe et dans un contexte économique restreint. On peut
regretter aussi que de grands projets nationaux soient confiés à
des architectes vivant dans des paradis fiscaux. Les politiques se
complaisent là dedans. Pour ce qui me concerne, l’étranger ne
m’intéresse pas. Ce n’est pas là un point de vue camusien facile
…ça ne m’intéresse pas de faire 18h d’avion. J’ai fais un musée
d’art contemporain à Liège, j’ai un projet en Suisse, mais ça ne
m’intéresse pas. Je suis heureux en France, j’aime mon pays, je
suis un architecte provincial, provençal, maniériste, réactionnaire,
petit bourgeois et sans ambition internationale, ça vous va ?

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- Moi je ne cherche pas à vous enfermer dans votre Cassis, votre
Méditerranée, votre province ! Vous le dites par provocation !
- Mais je suis parfaitement heureux en France ! Il y a du boulot
pour tout le monde. Et nos paysages sont magnifiques !
- Mais vous participez aussi à des concours internationaux ?
- Très peu, et c’est assez désolant !
- Pourquoi ?
- Parce que les jurys sont mal composés, parce que c’est le cirque !
- Plus qu’en France ?
- Oui ! Les architectes sont mal considérés dans les concours
étrangers, mal indemnisés, mal rémunérés…
- C’est pire qu’en France ?
- Oui ! A l’étranger, si vous n’êtes pas premier, vous n’avez droit à
rien ! Je ne suis pas corvéable à merci ! J’en profite ici pour effacer
un lieu commun insupportable : celle de faire la critique des
politiques. Je suis désolé, mais nous avons en France des hommes
politiques responsables, contrairement à la rumeur publique. Les
hommes politiques vivent un calvaire ! Pour un salaire de misère
vous sacrifiez votre vie professionnelle, votre famille et votre vie
sociale. Et vous êtes dans des risques colossaux.
- En échange de quoi ?
- De la responsabilité démocratique !
- et du prestige aussi ! Car ils courent tous après, quand même !
- Je ne sais pas. J’ai rencontré des hommes politiques pour qui j’ai
beaucoup d’estime : Alain Juppé, un des plus grand Maire de
France ( j’ai fait la grande salle de spectacle de Bordeaux), Gérard
Collomb qui a été un grand Maire et est un Ministre de l’Intérieur
remarquable. Les deux derniers Maires de Paris, Bertrand
Delanoë et Anne Hidalgo, des élus de droite et de gauche. Je ne
marche absolument pas dans la combine qui consiste à cracher
sur les hommes politiques.
- J’ai du plaisir à vous entendre, car je partage votre avis sur ce
point.
- Cela nous amène un désespoir, une désillusion dont les
conséquences à payer sont colossales ! Jusqu’aux dernières
nouvelles, la France est un pays qui fonctionne bien, avec de vrais
services publics (transports, santé, défense nationale, intérieur).

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Ce sont des sujets sur lesquels je reste extrêmement patriote. Je
suis un grand défenseur des services et du principe de l’Etat. J’ai
été élevé dans une famille républicaine, une famille d’origine
italienne qui a quand même laissé six morts dans les combats
pour défendre les valeurs de la France à l’étranger (deuxième
guerre mondiale, Indochine, Algérie). Dans ma famille, je l’ai fait
avec mes enfants, à chaque fois qu’il y avait un nouveau Président
de la République, indépendamment de sa couleur politique, je
faisais servir un verre que l’on levait au nouveau Président. J’ai été
élevé comme ça, par un père coriace de droite …
- J’aime bien chez vous ce mélange de républicanisme, de refus de
la démagogie (taper sur les politiques) et de provocation. Mais on
va faire une dernière pause musicale avec «  I am going home », du
groupe Ten Years After.
(…) MUSIQUE
- RR C’’est le grand chanteur guitariste Alvin Lee. Pour moi, chez
les guitaristes, la médaille d’or c’est Hendrix, la médaille d’argent
c’est Eric Clapton, et la médaille de bronze c’est Alvin Lee.
Lorsqu’il chante I’m going home, ça veut dire « Je me casse », par
désillusion face à une histoire amoureuse j’imagine, et il
transforme la désillusion en acte de passion. A quelle vitesse joue-
t-il de la guitare, et avec quelle énergie ! Cette pause musicale dans
notre conversation m’amène à dire ceci : Je crois qu’il faut cesser
le mythe de l’ouverture sur le monde ! Vous vous rendez compte
de ce que je suis en train de vous dire ?
- PAG Vous allez me l’expliquer ! Parce que le MuCEM, par
exemple, se veut une ouverture sur le Monde, ou tout au moins
sur la méditerranée !
- Il ne faut pas tout superposer. Nous sommes tous aujourd’hui
construit au travers d’une névrose, celle de la globalisation.
Comme si nous étions encore au XIXème siècle, où la mémoire
humaniste nous obligeait à rencontrer le monde, à rencontrer les
autres. C’était majeur. Aujourd’hui, comme Jacques Tati l’a montré
dans ses films, où que vous alliez sur la planète, c’est pareil !
Toujours les mêmes esthétiques navrantes !

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- Les bâtiments sont les mêmes, les hôtels 5 étoiles et les
aéroports se ressemblent, c’est ça ?
- Oui, voilà ! Et je pense que cette idée de faire prospérer les
branches pour rencontrer le ciel est une erreur. Il faut aujourd’hui
couper des branches pour enraciner davantage.
- Mais l’ouverture sur le monde ?
- il faut arrêter, c’est un mythe ! Ouverture vers quoi ? Vers la
pornographie du Global ? J’ai au moins droit à cette désillusion, si
vous le permettez : ça ne m’interesse pas d’aller dans un hôtel à
Bombay, à Honolulu, ou à Manhatan …
- … un hôtel qui ressemble à ceux d’ailleurs …
- … et même les rites sociaux, le fond des langages est toujours le
même, augmenté des même fascination pour le consumérisme. Je
suis épuisé de ça … peut-être que j’ai vieilli, et qu’en alternative à
la sagesse j’ai trouvé un vieillissement accéléré !
- Attendez, que l’on se comprenne bien : quand on parle
d’ouverture sur le monde, ça ne veut pas nécessairement dire
ouverture sur ce que le monde contemporain a fabriqué, et qui se
ressemble, ouverture sur le consumérisme !
- Quoi ? Vous voulez voyager ? Mais lisez donc des livres ! Vous
voulez rire ? Mais écoutez la radio !
- Vous dites ça, mais vous avez beaucoup voyagé, quand vous étiez
jeune, j’en suis sûr !
- Evidement ! J’étais un enfant gâté !
- … Mais prenez un jeune de 20 ans, il a beaucoup moins voyagé
que vous et moi !
- oui, mais il est confronté à des mythologies absurdes. J’ai fait il y
a pas longtemps une émission avec Léa Salamé, Stupéfiant 5 , et je
lui dis « vous savez, la culture a fauté. » C’est ça : les cultureux ne
produisent plus d’émancipation, mais de la collaboration, de la
soumission.
- Mais alors que faut-il faire ? Aller contre la culture ? Y échapper ?
- Ne faites pas les réponses à ma place ! Juste le constat,
extrêmement marqué de désillusion, que les cultureux ont fauté,
et qu’aujourd’hui

5 https://www.youtube.com/watch?v=JtL-4UvgXOk

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c’est le fourgon à bagages avec les blessés et le courrier postal !
Aujourd’hui, l ‘avant-garde, ce n’est pas la culture, ce sont les
ingénieurs, les militaires et les médecins !
- Est-ce que la médecine, la science ne font pas partie de la culture
au sens large ?
- Si vous voulez, on peut prendre cette définition.
- Ah oui, je préfère !
- Je crois qu’il y a beaucoup plus de bienveillance dans la
médecine, dans la défense nationale (qui défend nos valeurs de
démocrates) que dans la culture ! Regardez les ingénieurs. Je suis
très admirateur de l’école de l’ingénierie française. Savez-vous -
peu de français le savent - que la France est le pays qui a le plus de
formation d’ingénieur par habitant au monde. On a 200 filières de
formation d’ingénieurs, on produit entre 15 000 et 20 000
ingénieurs par an. C’est ce qui fait la richesse de la France, avec les
travailleurs, évidemment ! Ce ne sont pas les sciences humaines !
Ce n’est pas l’art
qui fait la richesse de la France ! Je vais me mettre tous les
auditeurs à dos, mais on fabrique là des gens qui sont au plus près
de l’idée du service vers le bien commun, voilà.
- Rien n’empêche au demeurant que l’art incorpore des données
qui proviennent des scientifiques, des médecins etc !
- Ecoutez, l’art présente de l’intérêt dans la mesure où il travaille à
la mesure de la lisibilité politique. Lorsque l’art perd le contact
avec la lisibilité politique, il est dans une absence de matière, une
absence d’épaisseur.
- Compris, Rudy Ricciotti ! Bon, on avance vers le terme de notre
entretien. Vous êtes un architecte, je ne vais pas dire arrivé, vous
allez hurler ; mais vous avez un nom, et vous avez produit pas mal
d’objets. Aujourd’hui, de quoi avez-vous envie ?
- L’onirisme ne peut pas se développer dans une culture du silence
et de l’insignifiance, avec un horizon parfaitement horizontal.
Voilà. L’épopée d’une pensée minimale a vécu, et on ne peut plus
faire de musique avec une seule note, ni du rock avec une seule
guitare. Le solo de base devient vite ennuyeux. Le rêve que nous
devons poursuivre, nous, les créatifs, ou plutôt les créateurs, c’est

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de continuer à augmenter le nombre d’octaves, pour permettre à
chacun d’insuffler un peu de vent, allez, pour être bienheureux..

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