Entretien avec Jean-Baptiste RICHARDIER, Fondateur d'Handicap International

Son parcours d’étudiant en médecine, les raisons de la création d’HI, les nouveaux combats de JBR et sa vision de l’engagement pour l’avenir. Un témoignage prenant et des conseils pour les jeunes souhaitant s’investir dans l’humanitaire. Entretien réalisé par Pierre Alain GOURION. Mixage Madeleine PAUCHON. U-MAN ! #18 : Agir dans l’urgence

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AGIR DANS L'URGENCE 

Retrouvez cet entretien sous forme de podcast audio : U-MAN!# 18 - Agir dans l'urgence 

 

PAG Merci de nous avoir rejoint. Je ne vais pas avoir l’outrecuidance de vous traiter de totem – c’est ainsi que Xavier EMMANUELLI s’était décrit !

JBR ça ne m’étonne pas de la part de Xavier ! De tous les totems des ONG, c’est probablement l’un des plus important. Il a été l’un des grands prêtres du Sans Frontiérisme, école de pensée et d’action dans laquelle je me suis inscrit pendant toute ma carrière humanitaire…

PAG Comment c’est arrivé ? On est dans les années 70. Quels sont les éléments qui ont fait démarrer le sans frontiérisme (SF) ?

JBR Je crois que c’est au départ une poignée de gens qui étaient en rupture avec le tiers-mondisme, et l’idéologie qui sous tendait une certaine dette qu’on aurait eu vis à vis des pays qui avaient connu la colonisation. Le SF est né d’une volonté de s’affranchir de cette idéologie et des politiques des Etats. Savoir franchir les frontières pour mettre en œuvre ce principe essentiel, l’impartialité. Se préoccuper essentiellement des personnes en détresse. Ce mouvement, grâce au Dynamisme de Médecins Sans Frontières (MSF), a eu un développement extraordinaire. Moi, à cette époque là, je finissais mes études de médecine, je revenais d’Éthiopie où j’avais fait ma coopération juste après la Terreur Rouge[1], et j’étais très désireux de faire en sorte que ce métier, que j’avais appris, me permette d’être utile. Un jour, j’ai écouté Bernard KOUCHNER à la télévision –c’était l’époque de la Guerre du Biafra[2]. . Bernard avait des mots assez durs et exaltants pour le jeune médecin que j’étais, et, du coup, j’ai pointé à MSF. Dès mon retour d’Ethiopie comme médecin de l’Ambassade de France, j’ai pris contact avec MSF à Lyon. J’étais en attente pour un poste en Somalie, mais j’avais 4 mois à attendre. Quand j’ai entendu parler du déferlement de population cambodgienne, à la frontière de la Thaïlande, quand les vietnamiens ont mis un terme à la barbarie Khmers rouge[3]. 3 millions de cambodgiens se sont précipités vers la frontière thaïlandaise, qui a fermé ses portes pendant tout l’été 79. La tragédie était invraisemblable, avec la saison des pluies,

Des gens dénutris car ils sortaient du régime Khmer rouge, aucun dispositif humanitaire pour franchir cette frontière, cela a bouleversé la communauté internationale matinée de certaines ambigüités géopolitique –comme souvent - . L’idée a été de permettre la constitution de campements et camps de refugiés, certes por apporter de l’aide aux population, mais aussi pour apporter une légitimité populaire à ce qui se mettait en place, pour faire barrage aux volontés hégémoniques réelles ou supposées prêtés aux vietnamiens sur l’ensemble de l’ancienne Indochine. Ce faisant, ont été crées le Camp de Sakeo[4], à côté de la petite ville d’Aranyapratet et une série de camps étirés sur quelques 200 Km de frontière entre la Thaïlande et le Cambodge.

PAG Et ces camps sont organisés par MSF ?

JBR Non, pas du tout ! Il faut se rappeler que MSF à l’époque est une toute petite ONG qui commence   à s’organiser de façon efficace, et se trouvait confrontée à la nécessité de se déployer de manière importante. Dans le camp, nous étions 50 expatriés.

PAG Qui gérait ces camps ?

 JBR Le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) des Nations Unies, aidé du CICR, de l’UNICEF etc. ! La machine humanitaire onusienne et internationale était d’autant plus présente qu’un certain nombre d’ambigüités prévalaient. Il fallait bien secourir les 250 000 réfugiés des camps et tous les autres, qui restaient sous le contrôle des différentes composantes de la guérilla.

PAG Quels sont alors les liens entre le HCR et cette petite organisation qui apparaît ? Comment ça se passe ? Vous vous faites accepter ?

JBR Dans ce type de situation, c’est un Far West au sens noble du terme. Chacun faisait ce qu’il pouvait.   Quand je suis arrivé 3 jours après l’ouverture du camp, des camions bennes venaient déverser de manière incessante, tous les jours, de nouveaux refugiés, dont certains étaient dans un état épouvantable. Dans ces cas là, la solidarité entre tous les acteurs prévaut. Le seul réflexe que l’on a est de collaborer pour réussir … l’impossible.

PAG …et donc le haut Commissariat vous accepte sans difficulté !

JBR Non seulement il nous acceptaient, mais ils comptaient bien sur nous et nous ouvraient leurs ware houses, leurs lieux de stockage, pour tout ce dont nous pouvions avoir besoin, pour pouvoir apporter des soi ns à une population qui a triplé en moins d’une semaine, et qui est arrivé jusqu’à 160 000 réfugiés, ce qui en avait fait la deuxième plus importante ville du Cambodge !

PAG Jeune médecin, avez-vous déjà une spécialité ?

JBR Non ! (Rires) Non, Non ! j’étais médecin généraliste , mais je me suis assez vite retrouvé coresponsable puis responsable de 2 pavillons d’obstétrique avec quelques 20 parturientes, femmes qui accouchaient dans des conditions apocalyptiques. Quand on pense à toutes les précautions qu’on prend chez nous, à tous les soins dont les femmes peuvent bénéficier. C’était une formidable école de vie : contre vents et marées, contre les pires probabilités, la vie a souvent le dernier mot. J’ai adoré ce métier. Si je n’avais pas été pris par le virus sans-frontieriste, je pense que j’aurais adopté cette spécialité d’obstétricien. Quand je suis rentré en France, j’étais sans doute le meilleur accoucheur, je le dis en toute humilité. J’avais une quinzaine de naissance par jour, pendant un an …

PAG Comment passe-t-on de l’obstétrique à la réparation des jambes et des bras, puisque vous êtes connu pour avoir fondé Handicap International, qui s’est signalé à l’attention publique internationale par le fait que cette organisation réparait les gens attaqués par les mines anti-personnel ?

JBR L’une des particularités de cette année avec MSF, c’était le tour de garde, une nuit sur trois. A cinq heures du matin, le couvre-feu était levé. A cette minute précise déferlait à l’hôpital toutes les ambulances qui avaient été bloquées la nuit. Elles venaient déverser les blessés qui avaient survécus, en provenance des différents campements de la frontière. La frontière était marquée par des combats entre factions, des bombardements vietnamiens, des répliques thaïlandaises et surtout, la zone était truffée de champs de mines. Donc parmi ces 5, 10, 15 ambulances qui arrivaient à toute vitesse sur la plate forme de l’hôpital, il y avait des urgences médicales, des blessés et des accidentés par mines ou par éclat d’obus. Parfois en plein jour, vous ressentiez l’explosion sourde des mines anti-char. Ne parvenaient à l’hôpital que les moins gravement atteints, ceux qui avaient réussi à aller jusqu’au Dispensaire. On voyait les ambulances arriver, avec parfois, pour une mine anti-char, 5, 10 ou 15 blessés. Toute cette année, j’ai donc été le témoin de ce ballet incessant, de ce rituel des ambulances qui venaient livrer le tragique destiné de tous ceux qui avaient eu la malchance de mettre le pied au mauvais endroit. Je ne pouvais pas imaginer ce qui allait nous arriver. Dans nos Facultés de Médecine, on nous apprenait le partage des compétences. Me retrouver patron d’une cellule d’obstétrique était déjà extraordinaire. Tout ce qui touche à l’orthopédie, à la biomécanique m’était totalement étranger. L’idée qu’un jour je serai responsable d’un programme d’appareillage ne m’avait jamais traversé l’esprit. L’idée m’en est venu, avec MSF, dans le camp des Khmers rouges, Sakéo, car un kinésithérapeute de MSF avait arraché l’autorisation de son siège de bricoler des prothèses avec du zinc, qui sert chez nous à faire des gouttières. Son atelier était extraordinaire, ça martelait de tous les côtés. C’était pour la plupart les amputés eux-mêmes qui confectionnaient leurs propres prothèses et celles d’autres bénéficiaires de la communauté. Cela m’avait vraiment frappé.

PAG On va revenir sur les débuts de Handical International, aujourd’hui Humanité et Inclusion (HI). Il y avait l’horreur des amputés et la vie des femmes que vous accouchiez, il y avait votre regard. Modeste transition pour annoncer un Jacques BREL, « Il nous faut regarder ».

 

…………………MUSIQUE……………….. 

 

PAG Voilà, on était avec Brel, les prières des enfants, le regard, l’écoute, le cœur …

JBR Oui, un bon équilibre entre tendresse et colère.

PAG Il y avait de la colère chez vous ?

JBR Ah ben oui ! Quand vous découvrez le massacre programmé des mines anti personnel, des munitions non explosées sur lesquelles la communauté internationale, finalement, fermait les yeux, et se satisfaisait des déclarations des militaires et de la grande muette …

PAG L’armée française ?

JBR …oui … affirmant qu’il s’agissait de dommages collatéraux et que l’armée française était irréprochable … Mais qui étions-nous à l’époque ? Simplement des témoins de cette tragédie d’un nombre incalculable de victimes rarement répertoriés : les mines antipersonnel touchent des bergers, des villageois, des militaires dans des zones déshéritées et reculées, avec aucun système de santé publique pour les enregistrer. C’était facile donc de parler de dommages collatéraux, c’est à dire des accidents survenus en dépit de toutes les précautions prises. La réalité, c’est que sur cette frontière il y avait 6000 amputés, et au Cambodge 30 000 et, peu de temps après, au Pakistan et en Afganistan, plus de 70 000 ! En Angola et au Mozambique, au sortir des guerres civiles, par dizaine de milliers. Ce n’est plus du dommage collatéral, et c’est au mépris total des lois de la guerres, ces engagements pris par les Etats : proportionnalité, précaution, discernement entre militaires et civils, engagements auxquels l’ensemble de la communauté internationale adhère.

PAG ... Adhère, mais les respectent-t-elles ?

JBR En l’espèce, pas du tout !

PAG Et dans les autres guerres ?

JBR C’est un grand débat …

PAG Est-ce que pendant la Guerre d’Algérie cela a été respecté ? Est-ce que pendant la seconde guerre mondiale cela a été respecté ?

JBR Il y a eu des hauts et des bas. C’est un combat perpétuel. La propension de l’humanité à se détruire elle-même est incroyable, et il faut en permanence tenter de rebondir sur les acquits, qui souvent viennent de sursauts après de grands massacres. Tout ce qui est Conventions de Genève, Protocoles additionnels, droits des réfugiés et autres cadres juridiques qui obligent les Gouvernements …

PAG … mais avec quelles sanctions ?

JBR … ces différents instruments sont le reflet des grands massacres, notamment ceux du siècle dernier.

PAG Parfois on se dit : « Mais à quoi bon ? est-ce que la guerre peut-être réglée par le droit ? La guerre, rapport de force par définition, n’est-elle pas le contraire du droit ?

JBR Je ne sais pas si la guerre est le contraire du droit, mais les massacres perpétrés pendant les périodes de guerres sont un déni de droit. Il est utile de savoir que l’on peut s’adosser à ce droit pour que les choses ne se fassent pas dans l’impunité. C’est aussi un rapport de force, qui ne marche pas à tous les coups. Acceptons l’augure qu’il a quand même permis de réduire certaines situations, massacres, d’améliorer les choses. Je pense que sans ce droit, les choses auraient été bien pires.

PAG Ce rapport de force vous paraît-il, dans l’évolution, s’accroirtre de manière positive ? Les expressions de la société civile que sont les ONG prennent-elles de plus en plus de pouvoir ? Sont-elles capables, plus qu’avant, d’être en opposition, ou en propositions, par rapport aux organisations internationales publiques, par rapport aux Etats ?

JBR Oui et non. C’est pas une évolution linéaire. C’est une évolution très accidentée. Je ne suis pas sûr que la période actuelle soit la meilleure. On est plutôt dans une période de recul : d’une part la communauté internationale, du fait des tensions, est moins ouverte à l’influence des ONG ; d’autres part les ONG sont en difficulté relative par rapport aux soutiens des sociétés civiles.

PAG … par rapport aux donateurs ?

JBR Pas nécessairement. Longtemps, les ONG ont été une sorte de valeur refuge. On leur prêtait toutes les vertus. Elles avaient un crédit formidable auprès de l’opinion publique. Il est de bon ton aujourd’hui de douter de tous les corps intermédiaires. Les ONG s’y apparentent.

PAG … au même titre que les journalistes, les hommes politiques, les avocats, que sais-je ?

JBR Exactement ! Bon, je ne suis pas sûr que je nous mettrais dans le même panier que les hommes politiques …

PAG Vous voulez dire que la comparaison est peu flatteuse ? (Rires)

JBR Non, mais je pense qu’on ne répond ni aux mêmes règles, ni au même moteur, on a pas du tout les mêmes responsabilités, et on est souvent en désaccord. La campagne que nous avons menée pour l’interdiction des mines en 97 (mines anti personnel) et en 2006 (bombes à sous munition) n’aurait toutefois jamais réussi sans le soutien, et parfois le courage politique de certains leaders. Pour clore cette question sur le crédit des ONG, il est parfois tentant de faire du ONG basching, ou de questionner leur légitimité. Au nom de qui parlent-t-elles ?

PAG Au nom de qui parlent-t-elles ?

JBR J’ai toujours professé, en tant que responsable d’Handicap International, que quand 500 000 personnes décident de vous accorder leur confiance (c’était le chiffre quand j’ai quitté mes fonctions) en nous confiant des sommes d’argent, c’(est qu’elle nous considèrent comme médiateurs entre des gens qui ont besoin d’aide et d’autres qui ont envie d’aider. Cet acte de confiance vaut tous les bulletins de vote !

PAG … que c’était un mandat ?

JBR Oui, un mandat de confiance, y compris en leur disant que leur argent n’était plus nécessaire sur telle crise, et qu’on allait le dépenser ailleurs.

PAG les tenir informés de l’affectation de leur argent ?

JBR oui, et surtout de la réalité des actions que l’on menait.

PAG Pour revenir à l’ "ONG basching", critiques portées par les media, par l’opinion publique, qu’est-ce qui peut faire que l’on revienne à une confiance à l’égard des ONG ?

JBR La confiance tout d’abord n’est pas totalement rompue. Il y a des questionnements, des doutes, une propension à faire circuler des rumeurs, mais quand une crise survient et que l’humanitaire doit être déployé, l’opinion publique est toujours prête à renouveler son crédit aux ONG. C’est un signe des temps, c’est le reflets des difficultés des citoyens, notamment des jeunes, pour choisir à quoi elle veulent, elles peuvent croire. Il est difficile de faire le tri dans ce foisonnement d’informations contradictoires. La seule solution pour les ONG est de garder leur cap, de tout faire pour s’adapter aux codes de communication et aux moyens de transmission de leurs messages, crédos, raisons d’être de façon qu’elles soient les mieux comprises possibles. Il n’y a pas de martingale ! Ces doutes sont le reflet d’une société qui doute.

PAG Voici une seconde pause, avec votre proposition : The Wall, des Pink Floyd

 

………… MUSIQUE   ……………… 

 

PAG Revenons, Jean-Baptiste RICHARDIER, à la création d’Handicap International. Vous en étiez, et nous avons digressé, à parler de ce collègue qui réparait les gens qui avaient sauté sur une mine …

JBR Oui. La sagesse de l’époque était de considérer que dans les camps de réfugiés (et c’était vrai pour le CICR, l’UNHCR et toutes les grandes ONG) on ne s’occupait pas des personnes en situation de handicap. On ne déployait pas pour elles des services spécialisés pour répondre à leurs besoins spécifiques.

PAG C’était général dans toute la société, non ? On ne s’occupait pas beaucoup des handicapés : les toilettes spéciales, les montées pour les fauteuils etc, ça a quoi, 15-20 ans ?

JBR Là, vous parlez de la sophistication de l’accompagnement, qui est encore trop négligée dans nos sociétés, mais qui a fait de grands progrès. Moi je vous parle des besoins de base : la traumatologie, pour éviter les séquelles après une intervention ; les techniques d’appareillage, qui permettent de remarcher, ou d’éviter des complications. Tout cela était considéré comme trop sophistiqué pour une situation réputée instable et précaire. On s’accommodait de cette situation où l’on voyait clopiner, avec des cannes de fortune, des gens autour des dispensaires. Avec mon épouse Marie, qui était avec moi, comme logisticienne, chez MSF, il ne nous est pas venu à l’esprit que l’on pourrait faire quelque chose. Cette idée est née de ce constat d’un kiné qui, avec des moyens très simples, et faisait passer les personnes amputées du statut de victime effondrée, tassée sur elle-même, confrontées à l’exclusion, incapable de trouver un conjoint, devenant la lie de la société, à travers la formation et la compétence acquises, au statut de sources bénéfiques pour la communauté, pour eux-mêmes, au statut de prescripteur, de praticiens pour des patients…

PAG Parce que vous les aidiez en les appareillant, en mettant une attelle, par exemple, mais en même temps vous les formiez, vous les transformiez en infirmier pour les autres ?

JBR Leur premier apprentissage était de fabriquer leur propre appareil, et ensuite de fabriquer pour les autres. Vous ne pouvez pas imaginer la métamorphose qui se passe …

PAG …et corporelle, et psychologique …

JBR … c’était plus les mêmes personnes ! J’ai toujours été submergé par l’émotion, c’est vraiment bouleversant de voir la transformation de la personne de celle qui subit à celle qui est en capacité d’offrir.

PAG Une anecdote, peut-être …

JBR Oui, celle d’un brave garçon qui nous a malheureusement quitté, qui était un ancien civil sous domination Khmer rouge, donc un Kmer rouge, qu’on a découvert avec Claude SIMMONOT, mon collègue cofondateur de l’association. Il jouait de la guitare avec un bambou et un vieux bidon d’huile. Il jouait un blues très triste. Il avait des hauts et des bas. Ce type là a mis au point pour lui-même un genou, une prothèse fémorale, tellement ingénieux qu’on l’a généralisé sur toute la frontière, et au moment du rapatriement au Cambodge, 13 ans plus tard, il deviendra le premier Président de l’Association des Personnes handicapées du Cambodge. Il incarnait une réussite personnelle et une capacité exemplaire de certaines personnes à se mettre au service de ses compatriotes.

PAG Est-ce que de manière générale les urgentistes, dont vous êtes, vont chercher dans les populations de quoi agir par elles-mêmes ?

JBR La réponse est oui, mais on peut mieux faire. Ce n’est pas par manque de considération. C’est très culturel. On a appris des métiers. On est projetté dans des situations où l’on a tendance à se refugier derrière nos savoir-faire, et bien souvent ces savoir-faire sont la négation de compétences alternatives développées pendant qu’on était pas là. Souvent depuis des siècles, et parfois pour faire face à une terrible pénurie, à une situation de chaos chronique ou d’isolement d’un pays fermé à l’aide internationale depuis des décennies. La pire des erreurs dans ces cas, c’est ne pas reconnaître ce qui a été fait avant qu’on arrive. C’est l’une des chance d’Handicap International d’avoir été fondé par … des amateurs éclairés … et pas par des experts ! Quand on s’est lancé, avec la Fondation Pierre et Raymond JACCCARD (http://www.freresjaccard.org/biographie-des-freres-jaccard/) qui étaient appareilleurs de lépreux en Afrique, il nous ont proposé des technique très simple qu’il a fallu apprendre. Je suis passé du Pavillon d’obstétrique à l’atelier d’appareillage, à un mois d’intervalle, et je rasais les murs ! Il y avait 700 expatriés sur cette frontière, tout le monde me connaissait. Mon épouse et moi-même, on était à l’établi, à apprendre les balbutiements de notre métier d’appareilleur.

PAG On disait quoi ? RICHARDIER est devenu fou, il était médecin, et le voilà bricoleur d’atelier ?

JBR Oui … (Rires) Mais notre chance, c’est que le camp existait depuis plus d’un an, et tout le monde se demandait s’il était pertinent de s’occuper des personnes handicapées. Tout le monde était psychologiquement fatigué de devoir assumer à la fois le plus formidable déploiement d’aide humanitaire de la fin du XXème et ce déni des besoins spécifiques des personnes en situation de handicap. On aurait pu faire n’importe quoi : tout le monde aurait été soulagé qu’on ouvre une brèche dans ce déni de droit. Ça nous a octroyé une grande indulgence. Les gens se disaient : « Ils sont gonflés, mais ils ont raison ! » Après, ce sont les résultats, les gens qui marchaient, la bonne humeur des matches de volley-ball qu’on organisait entre personnes appareillées, des matches de football entre ceux qui avaient été appareillés quelques semaines avant. On avait d’autres activités : les cambodgiens adoraient le jeu de la chaise musicale .. ;

PAG …quand on change de chaise …

JBR Oui, Dieu sait que c’est très marqué culturellement, mais le fait de tourner autour, avec des instruments cambodgiens, tout à coup la musique s’arrête et chacun doit chercher et trouver sa chaise, ils étaient bon public et joueurs, heureux de se livrer à ce type de jeu, qui au fond s’apparentait à un exercice permettant d’apprivoiser son corps avec une prothèse, elles n’étaient pas très esthétiques, il y avait aussi l’acceptation de l’affichage de prosthèses en bois, en cuir, en acier, c’était un peu le Moyen Age …

PAG … et c’était musical !

JBR Et c’était musical avec surtout beaucoup de bonne humeur !

PAG On aurait pu mettre, pour illustrer cela, ces chansons cambodgiennens de l’époque, mais non, on va écouter CHARLEBOIS, VIGNAUD et Félix LECLERC, ces Canadiens français, avec « Quand les Hommes vivront d’Amour », faut espérer …

JBR Oui, cette chanson, je l’ai choisie parce qu’à tour de rôle, les représentants du secteur humanitaire devaient passer la nuit dans les campements frontaliers, et un soir de Noël, un de mes amis était de garde dans une zone particulièrement dangereuse, on pouvait communiquer par la radio, et on lui avait chanté cette chanson … pour lui tenir compagnie.

 

……….. MUSIQUE ………………

  

PAG Voilà, Jean-Baptiste RICHARDIER, vous qui êtes un vieux de la vieille, et surtout un fondateur d’ONG dans les années 70, j’ai envie de vous demander de nous faire un comparatif entre ce qui s’est passé à cette époque et ce qui se passe aujourd’hui, c’est à dire ce qui est advenu de l’humanitaire dans le temps, et la relation que vous souhaitez établir avec la nouvelle génération.

JBR On peut parler de malentendu générationnel. Pour les jeunes aujourd’hui, qui sont bardés de diplômes (les DESS se multiplient, beaucoup d’universités proposent des formations humanitaires, il y a Bioforce, les 3A), mais, quand vient le moment de partir en mission, ça bloque. Pourquoi ? Parce que parallèlement, les ONG se sont extraordinairement professionnalisées au fil de ces 30 ou 40 dernières années, et les places sont chères.

PAG ça bloque parce qu’on ne trouve pas de candidats ou du fait du niveau technique requis ?

JBR Si vous n’avez pas d’expériences à offrir, vous avez très peu de chances en dehors de certaines compétences pointues et réduites …

PAG Donc c’est difficile de rentrer dans le métier, même si je sors de Bioforce ?

JBR Oui, c’est difficile. Bioforce, c’est un peu différent. Ce que je veux vous dire, c’est que quand vous êtes motivé pour entrer dans le monde humanitaire, cette sincérité là et le bagage dont vous êtes pourvus à travers des cursus universitaires (dont les spécialités peuvent être parfaitement adaptées, en particulier dans le domaine des sciences humaines, souvent très utiles), vous avez l’impression d’un guichet fermé, parce que vous n’avez pas d’expérience.

Offrir sa bonne volonté aujourd’hui ne suffit plus. Je dis et je répète et j’encourage les jeunes à savoir se mettre personnellement et collectivement en danger d’incompétence, en situation d’incompétence assumée. Et de partir seul, sac au dos, ou par Internet, c’est merveilleux, si on cherche on trouvera des endroits où on a des chances de se rendre utile, de se mettre à disposition, et non pas d’être en position d’expertise, mais en véritable position d’apprentissage et d’acquisition d’expériences. Et ceux qui auront gardé ce cap, et qui auront fait ça pendant leurs études, pendant leurs congé d’été, et qui démontreront aux ONG qu’ils ont eu ce projet, auront une valeur ajoutée importante auprès des Directions des Ressources humaines.

 PAG Docteur RICHARDIER, Merci !

 

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[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Terreur_rouge_(%C3%89thiopie)

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Biafra

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Crimes_du_r%C3%A9gime_khmer_rouge

[4] https://avarchives.icrc.org/Sound/7359

 

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