Le Conseil National des Universités, une instance sexiste?

Le Conseil National des Université (CNU), instance où la carrière des enseignant.e.s chercheur.e.s est évaluée, ne prend pas des dispositions pour limiter le caractère indirectement sexiste de certains critères d'évaluation du travail des enseignant.e.s chercheur.e.s. La parité est loin d'être atteinte et ce n'est pas le hasard.

Pierre Alary

Enseignant-chercheur Université de Lille

Membre élu au Conseil National des Universités, section sciences économiques

Le 14/02/2019

Le Conseil National des Universités, section sciences économiques, une instance sexiste ?

Le Conseil National des Université (CNU) se réunit plusieurs fois par an pour attribuer des promotions ou pour habiliter les jeunes docteur.e.s méritant.e.s à candidater aux fonctions d’enseignant.e.s-chercheur.e.s. Le CNU est divisé en sections disciplinaires composées pour partie de membres  élus par leurs pairs, et pour partie de membres nommés par le Ministère de lʼEnseignement supérieur, de la Recherche et de lʼInnovation. La cinquième section du CNU, les sciences économiques, est dominée par les hommes et plus le « grade » est élevé plus cette domination est forte.

Si corriger cette injustice dépasse largement les compétences du CNU, cela ne devraient pas empêcher ses membres de questionner leurs propres critères d’évaluation pour éliminer les dispositions insidieusement discriminatoires à l’égard des femmes. Or ce n’est pas systématiquement le cas et il arrive qu’au nom de principes jugés acceptables, des dispositions sexistes soient appliquées. Lors de la dernière séance du CNU, section sciences économiques, du 6 au 8 février, le dossier d’une docteure candidate à la qualification aux fonctions d’enseignante chercheure, comportait des périodes moins fournies en activités de recherche. Des membres qui examinaient son dossier attribuèrent ces périodes à ses deux grossesses mais l’argument fut rapidement balayé par d’autres personnes. Pour ces dernières, la candidate avait choisi d’avoir des enfants et cela ne devait nullement être retenu pour évaluer son dossier. En d’autres termes, la candidate est responsable du «vide » et doit en assumer les conséquences. Que la candidate ait effectivement choisi d’avoir des enfants est certainement vrai mais cette vision du choix n’est-elle pas indirectement discriminatoire ? En dehors des questions de genre, qui ne sont pas des moindres, n’y a-t-il pas une différence fondamentale entre les personnes de sexe masculin et féminin pendant la grossesse et l’allaitement ? D’un point de vue biologique, la personne qui porte l’enfant n’est-elle pas moins disponible que celle qui ne le porte pas ? La réponse laisse assez peu de doute, ces étapes de la vie occupent plus la mère que son conjoint, sa conjointe, voire d’autres configurations. Un équilibre peut se rétablir par la suite, à moins que les questions de genre, pour les couples hétérosexuels, n’interfèrent, mais, en général, une chercheuse enceinte et une maman qui allaite sont moins libres. Ainsi, dans une communauté où des jeunes docteur.e.s sont en concurrence, et une concurrence sévère, les mères sont les plus défavorisées et, parce qu’il pénalise les personnes de sexe féminin, l’argument du choix est sexiste.

Que cet argument du choix soit avancé par certains membres du CNU, en section sciences économiques, ne pose pas de problème en soi, chacun est libre de ses opinions. En revanche que l’ensemble de la communauté de ladite section et son bureau ne se positionnent pas clairement pour disqualifier cette vision discriminante nous surprend.  De plus, si ce critère, adossé à un choix spécifique, n’est pas clairement balayé, nous devons en informer les futur.e.s candidat.e.s aux qualifications pour exercer le métier d’enseignant-chercheur. Nous devons explicitement leur indiquer : « sachez qu’avoir des enfants ne justifie pas une période où vous êtes moins investies professionnellement et, Mesdames, sachez que vous serez les plus touchées. Le système est très compétitif, les études sont longues, avoir un poste peut prendre plusieurs années alors, pour maximiser vos chances d’être qualifiées, n’ayez pas d’enfant ».

N’est-ce pas un bien triste message adressé aux jeunes ?

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