Santé et alimentation: les dangereux implicites d'Emmanuel Macron

À l'occasion de son allocution du 12 mars, E. Macron a semblé enclencher un tournant dans son quinquennat, expliquant que «déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond, à d'autres est une folie». Si elle peut paraître surprenante, cette position entre en résonance avec des orientations déjà affirmées, qui laissent présager une brutale accélération de politiques déjà à l’œuvre durant ce quinquennat, voire depuis plusieurs décennies.

À l'occasion de son allocution du 12 mars, Emmanuel Macron a semblé enclencher un tournant dans son quinquennat, expliquant notamment que « déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond, à d'autres est une folie ». Si elle peut paraître surprenante, cette position entre en fait en résonance avec des orientations affirmées quelques mois plus tôt, qui laissent présager une brutale accélération de politiques déjà à l’œuvre durant ce quinquennat, voire depuis plusieurs décennies. Celles et ceux qui y voient la promesse de renforcer enfin notre système de santé public et d’impulser un virage en faveur d’une agriculture paysanne et d’une alimentation liée à son territoire risquent d'en être pour leur frais. C'est en réalité tout l'inverse que le Président de la République annonce.

Depuis la conclusion du Grand débat national il y a un an et les promesses élyséennes d'un « Pacte productif » censé mener à un « un nouveau modèle français », le pouvoir installe une petite musique faite d’intervention publique, au nom de la souveraineté, mais en faveur d'un certain type d’acteurs économiques. La crise sanitaire risque d’offrir au pouvoir en place l'occasion de mettre sur la table ce qu’Emmanuel Macron a déjà annoncé le 12 mars dernier comme des « décisions de rupture ». Rendues public en octobre 2019 par le ministère de l'Économie et des finances, les orientations de ce Pacte productif s'inscrivent pleinement dans une logique néolibérale. Considérant que l'intervention publique n'est pas nécessairement à proscrire, le gouvernement annonce vouloir conduire des politiques ciblées permettant de « répondre à des défis de société » en soutenant des « secteurs sophistiqués à haute valeur ajoutée ».

C’est à cela que renvoie le discours du 12 mars. Lors de la présentation de ce Pacte productif, Bruno Le maire expliquait mi-octobre qu’« abandonner sa souveraineté technologique c’est abandonner sa souveraineté politique ». Raison pour laquelle le ministre de l’Économie a confié à un comité d’expert.e.s, allant de la présidente de la FNSEA au PDG de Thales en passant par une « chercheuse-entrepreneure » chez EOS Imaging, un groupe d'imagerie en santé, la mission d’identifier des secteurs clés dont le développement technologique serait à soutenir prioritairement par la puissance publique. Remis début février au gouvernement, leur rapport intitulé « Faire de la France une économie de rupture technologique » identifie quatre « marchés émergents sur lesquels la France est en capacité de se positionner en leader et nécessitant une concentration des moyens ». Les deux premiers sont justement l'agriculture et la santé.

La « rupture technologique » dans les champs et les fermes, c’est l’agriculture 4.0 que nous vantent déjà de concert les instituts de recherche publique et le lobby de l’agroéquipement. Ces derniers travaillent main dans la main pour développer l’automatisation et la digitalisation des outils de production alimentaire, enfermant un nombre toujours plus restreint d’agriculteurs et d’agricultrices dans une fonction de contrôle d’algorithmes. Les prototypes de tracteurs autonomes, drones et automates de traitements herbicides « ultra-localisés » fascinent le gouvernement et les clusters public-privé dont l’association RobAgri constitue le plus caricatural emblème. Qu’importe le coût écologique pour fabriquer, entretenir et « recycler » les composants électroniques de ces machines et des serveurs qui stockeront le Big data accumulé. Et qu’importe la disparition des paysan.ne.s, de leurs savoir-faire et des pratiques agroécologiques qui conçoivent un champ comme un écosystème entier, à l’opposé des préceptes de cette agriculture dite « de précision ».

Dans le domaine de la santé, plusieurs priorités sont à l'agenda et comme pour l'agriculture, elles ont vocation à consacrer les acteurs marchands et une logique technologique. Le rapport du comité d'expert.e.s de février 2020 l'énonce clairement : il s'agit premièrement d'appuyer le développement des biothérapies, de la médecine génomique et du numérique en santé. Lorsqu'Emmanuel Macron affirme dans son discours du 12 mars que « la santé n'a pas de prix », cela ne signifie pas qu'il entend recruter massivement des soignant.e.s et qu'il compte rouvrir des lits. Cela signifie que l'État est prêt à dérouler le tapis rouge aux grandes entreprises pour qu'elles réimplantent des usines de production en France et qu'elles produisent, mais à leur prix, les traitements supposés nous sauver des prochaines catastrophes sanitaires. Le PDG de Sanofi a dores et déjà initié le mouvement, annonçant l'installation en France et en Europe d'entités de production de principes actifs.

Et dans les deux cas, ce sont bien des intérêts industriels qui sont au cœur de ces politiques. Le discours d'Emmanuel Macron lui permet de préparer, au moment de la sortie de crise du COVID19, une relance de l’économie prétendument en rupture avec les erreurs du passé pour mieux sponsoriser, directement ou indirectement (fiscalité, incitations comptables par du sur-amortissement, etc.) des multinationales bâties sur l’appropriation du vivant. Celles de l’agriculture industrielle, imposée par des décennies de co-gestion entre l’État et un syndicat agricole hégémonique qui ont méthodiquement ruiné les paysan.ne.s au profit de leurs fournisseurs, du négoce et de la grande distribution. Et celles du secteur de soin, qui, profitant du régime des brevets, placent les systèmes de santé dans l'obligation de payer des traitements à des prix jamais atteints et ponctionnant les ressources publiques qui pourraient être consacrées à développer une politique de santé publique luttant contre les inégalités. En cela, une fois de plus, Emmanuel Macron ne promet aucune révolution, mais le renforcement de politiques publiques dont la situation actuelle nous révèle pourtant l’absurdité et la dangerosité.

La crise sanitaire actuelle a brutalement rappelé au grand public l’importance du système de soins et de l’accès à une alimentation de qualité. « Le coronavirus est mauvais, mais le suivant pourrait être pire » rappelait pourtant il y a peu l'historien Kyle Harper. Alors que nos sociétés s'exposent dans les décennies qui viennent à des crises plus violentes encore que celle du COVID19, la défense d'un système public de santé indépendant des intérêt financiers et celle d'une agroécologie paysanne, intense en main d’œuvre plutôt qu’en capital, sont essentielles. Elles supposent de lutter contre les « décisions de rupture » qu'Emmanuel Macron nous promet.

Thomas Borrell, chargé de mission scientifique à la coopérative l'Atelier Paysan

Pierre-André Juven, sociologue, co-auteur de La casse du siècle. À propos des réformes de l'hôpital public

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