Imaginons la petite recette d’un poison efficace. Perspective peu engageante, certes ; mais, comme toute recette, sa réussite dépend de la bonne qualité des ingrédients.
Imaginons donc tous les éléments nécessaires pour que l’horreur devienne banale, l’incroyable ordinaire et commençons par poser l’incontournable contenu de la potion. Qu’est-ce que la politique et ses fonctions dans notre système ? Expression, représentation, efficacité ; expression du ressenti et des opinions ; représentation des choix et des idées ; capacité de peser dans les orientations prises.
Précisons peut être dès maintenant pourquoi les approches de la gauche (j’exclus le PS) ont du mal à soulever l’enthousiasme ; elles présupposent des mobilisations, investissements, actions, élaborations de la part des citoyens eux-mêmes. Il y a toujours cet arrière-plan de démocratie participative dans la démocratie représentative, de la lutte pour gagner, du débat laborieux. Et c’est vrai que cette posture peut tenir actuellement à la fois de l’imprécation ou de l’épreuve ; des millions de chômeurs, de la précarité à n’en plus finir, des angoisses de disqualification et une invitation à s’engager. Je suis un convaincu, mais pas facile ; on peut nous dire, « tu me remets le nez dans la merde, tu me fais des problèmes et puis, on m’a déjà dit ça cinquante fois ». Néanmoins, de beaux engagements existent, mais souvent dans l’urgence, dans la nécessité, dans l’éphémère.
Posons la faillite du système : l’abyssale incapacité de la classe politique à construire ou même simplement défendre un bien commun, l’évidente soumission aux lois du marché et du profit, la déliquescence des services publics, l’alchimie de la cohérence du très grand, du médiatique (il y a plus de règles, la guerre s’amplifie) et du très proche (les humiliations et les disqualifications ordinaires, les violences de la compassion).
Observons ces élus archétypaux souriants, gominés sur les plateaux, premiers de la classe qui parlent d’un monde étranger, centré sur leur nombril et promotionnant leurs partenaires sexuels ; tout le monde sait qu’ils ne souffriraient d’aucune catastrophe présente ou à venir grâce aux départs, recyclages divers, promotions, réseaux. Dans le contexte de crise, cette désertion virtuelle fait naitre de la haine et du dégout.
Ne croyons plus, dans ce contexte au vote protestataire, mais à la conjonction d’une énorme abstention couplée à un vote conscient, mais fou : à la seule option aigre de ne plus se déplacer, répondre par tout déléguer, attendre d’un élu qu’il soit là pour qu’on foute la paix au citoyen, qu’il fasse le sale boulot. Comprenons le monde dans une simplicité binaire : le bien, le mal, le profiteur, le travailleur, le national, l’étranger. Évidemment, ça sent la catastrophe, l’émergence de tous les arbitraires, la loi de la jungle. Le niveau de tolérance du café du commerce fait froid dans le dos, mais en tout cas, il est en miroir le reflet d’une déroute ; l’inaptitude du système à produire du lien, du social et de la solidarité ; la vacance des mots qui sont amputés de leur sens et qui deviennent de simples éléments de décoration communicationnelle ou de rationalisation pédante comme la poule qui continue à courir quand on lui a coupé la tête disqualifie la parole à peine prononcée.
Que reste-t-il, même dans les contrées les plus imbéciles sur le plan électoral, le dilemme entre rester chez soi et l’imposture d’une identité factice, deux options qui aboutissent in fine à éviter la moindre confrontation à la réalité. Le très inquiétant réside dans le fait que ces postures semblent être devenues une réponse plausible pour beaucoup et que les conséquences ne semblent plus peser très lourd.