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Billet de blog 8 juin 2014

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Intermittence : l’insupportable discontinuité.

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Nous ne mettrons pas en vitrine un bel objet unique. L’intermittence est multiple ; sur son diamant, elle présente des arêtes particulièrement nobles, celles de l’investissement choisi, de l’engagement, du refus du superflu ; elle a aussi les reflets moins éclatants de la nécessité, du laborieux du pénible. L’intermittence est donc, pour le non-artiste que je suis, une question aveuglante, une question totale comme il peut y avoir des phénomènes sociaux totaux qui, un peu à la manière des rhizomes du bambou ramifient partout.

 Nous ne savons pourquoi, mais nous pressentons l’intermittence comme un vagabondage qui, lui, a été longtemps réprimé par le Code pénal et le nomadisme qui l’accompagne a aujourd’hui des arrières gouts de pogroms et de ratonnades. L’intolérance monte contre ce qui éclaire l’incertitude et le fragile ; la crainte que ce reflet ne colonise tout, ce qui n’est ni sa parole, ni son ambition rend sa fréquentation pénible.

Synthétiser cette question s’avère difficile parce qu’elle touche à un essentiel implicite, celui de la vie même et de son utilité, de ses facettes contradictoires, replacée dans sa contrainte et sa force collective ; une vie non seulement lyrique, épique, mais aussi une vie simple et quotidienne ; l’artiste est reçu par l’autre, vit de l’autre comme l’autre peut vivre de l’artiste ou du moins s’aider à vivre.

Faut-il rattacher cette œuvre à une fonction ? Les arts remplissent-ils une fonction ? Faut-il accepter cette réduction au détriment du besoin et du désir ? Nous avons le sentiment que la réponse comme la question n’est pas univoque parce que l’exigence du génie illimité est insupportable, mais que la stricte utilité de la création est intolérable. La réduire à une utilité serait lui refusé toute subversion : tu me coutes, tu m’ennuies, tu m’exaspères, tu me troubles et il faudrait te payer pour ça, ou bien tu me donnes un plaisir tellement simple et nécessaire que ma main allant jusqu’au portemonnaie constituerait un acte quelque peu injurieux dans notre rencontre, mais comment vivre alors ? Sans être trop spinozien, la vie est belle de sa plénitude, de l’intelligence de ses compréhensions.

Toute chose étant égale par ailleurs et toute comparaison étant stupide par nature, les ordres mendiants du moyen âge vivaient d’une charité complexe, une charité fière, une charité urbaine, détaxée, rentre dedans. Leur condition de pauvreté incarnait un idéal de vie, respectueux de leur engagement et le donateur, par son don, n’affirmait sans doute qu’une volonté compassionnelle méprisante, dominante, mais participait aussi à la réalisation de cet idéal par paresse et par procuration. Dans les châteaux, le prince avait ses bouffons pour essayer de rire de lui-même.

La république (et c’est son honneur) a enrichi la question, en dépassant la question du bouffon et du mendiant, en admettant autre chose qu’une dépendance au mécène, qu’un diktat de l’immédiat et de l’air du temps. C’est ainsi largement socialement qu’on a parlé de statut, d’un temps de production qui ne soit pas esclave de la réalisation en permettant respiration, repos, panne d’inspiration et il est intéressant de constater que la critique de cet acquis s’est déplacée de l’exigence d’une liberté achetée (ou comment si je dépends puis-je me nommer de l’art) à un trivial constat de non-rentabilité ou il faudrait payer des va-nu-pieds à ne rien branler alors que la compétition mondiale fait rage et que des ateliers de prêt-à-porter s’effondrent au Bangladesh. Nous pensons qu’entre être accusé de traitrise ou être relégué au rang de nullité, la traitrise vaut mieux, elle est plus causeuse.

La crise a douloureusement trouvé à l’intermittence des alliés : précaires, chômeurs, diplômés sans utilité, compétences stériles. Le signe de ralliement est une exigence du temps capitaliste, celle de ronger jusqu’à l’os du profit tout temps économiquement disponible. Pour réaliser ce terne objectif, nul besoin de qualifications, de réflexions, de tâtonnement, d’erreur. Notre monde est en train de crever d’une taylorisation effrénée. Le temps est une durée décomposable, à optimiser. Dans ces conditions extrêmes, le modèle est celui du tâcheron, celui qui vient et qui s’en va, sans passé, sans futur, sans consistance, sans histoire, sans et sans vague et si les masters de littérature fabriquent des Mac Bacon, les vaches seront bien gardées.

Comme il ne s’agit de ne plus en perdre une miette, d’éviter tout risque financièrement suicidaire, émerge ce combat fou opposant une culture de masse qui vise à conditionner et à susciter mécaniquement le comportement d’un spectateur pris en tant que consommateur et une rencontre imprévisible qui s’adresse à des individus singuliers composantes d’un corps social contradictoire, agité, bouillonnant ;

Nous, humblement, reconnaissons et saluons tous ceux qui nous ont permis l’accès à d’autres rives du sensible ou de l’intelligible du monde ; cela nous a permis de grandir, de comprendre ; cela a facilité un regard tolérant sur l’Autre. Par ce compliment, nous n’envisageons pas un monde créatif édénique ; les prétentions, les rancœurs, les bassesses, les ratés, les médiocrités existent, mais c’est précisément parce qu’elle expose et sublime ses défauts que l’intermittence de l’Art fait battre notre cœur. Elle est vivante, mortelle à la fois.

Le monde du zéro défaut est décidément un menteur et un assassin.

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