Depuis que j’ai échappé ou que je me suis vu repoussé loin des répétitions productives, des assignations laborieuses, je me retrouve en face d’un choix plus subversif, plus personnel, plus existentiel même, plus mortifère et cela me replonge évidemment dans la question du lien, d’une liberté particulièrement hypothétique sans maillage et de l’intention, la vertigineuse question du pourquoi être là et quoi y faire.
Saisir la visée du corps politique sur la retraite est en effet particulièrement complexe à décoder. La façon militante s'avère la plus satisfaisante : une fois sa dose de labeur réalisée, un revenu socialisé nous permet une fin de vie d’où la pression de la nécessité est théoriquement absente. Il faut d’abord que je dise ma gratitude pour les gens qui se sont battus pour ça et la nécessité de défendre cet acquis fondamental. Mais, pour beaucoup aujourd’hui, ce postulat apparait comme une fable ou l’on prend les vieux pour des cons et particulièrement les vieilles du fait de l’irrégularité coupable de leur carrière. Comme pour tout, cet octroi, cette générosité sociale (ou son pendant miséreux) quand elle est unilatérale et non portée par son impétrant possède tout le gout amer de la charité et du mépris. Ce déplacement du droit à la solidarité vers la prestation technocratique signe médiocrement l’air du temps d’autant que la vieillesse gouverne le pays sans partage. Tout cela ressemblerait à un certain niveau comptable à de l’autofinancement. Ouvrer la bouche, ça va tomber et si ça ne tombe pas, remplissez le formulaire ad hoc.
En filigrane, se pose la question de l’exclusion, que faire de ses corps inutiles et improductifs et dont la prodigalité est intacte? (enfin, pas toujours)
La question consumériste se propose comme une hypnose particulièrement saisissante : le vieux est un marché spécifique de l’indolence, du voyage, des restaurants, des croisières. Il y a un sous-entendu de décervelage, une réduction du potentiel neuronal qui dit que la sensation de plénitude digestive érigée en idéal d’existence. On n’en a pas chié comme des bœufs pour manquer.
Le loisir se propose aussi comme une alternative crédible, renforcée par la jeunesse quasi faustienne de nos corps mieux préservés : je saute, je nage, je cours, je picole et même pas mal dans un double processus :
- Le déni d’une certaine forme de dégradation démentie par l’exubérance d’un marché florissant de la prothèse, du bien-être, de la vie saine (ça donne de ces envies de transgression parfois)
- Le retour à l’Enfance dans cette insouciance à courir vers les vagues de la mer en poussant le cri prem’s. (si on est suivi par des marmots, c’est génial)
Ainsi, donc, me voici plongé dans un nouvel apprentissage très complexe, celui de me fondre tranquillement dans un temps qui s’écoule, en le scandant d’intermèdes créatifs qui flatte mon égo et mon besoin d’appartenance et me signifie la réalité de ma présence au monde. Ce cadeau du temps disponible est du pain béni, traversé parfois par des ondes plus dépressionnaires : regarder les autres autrement, à une autre place, dans une autre dimension, découvrir les poussées fluides ou conflictuelles du vivant. Etre là, plus simplement avec plus de légèreté et de gravité. J’aime cette possibilité de bienveillance et de découvrir souvent qu’on peut attraper ce monde compliqué de mille manières inventives, résilientes et résistantes. Partager cette envie de vivre avec les autres, voilà mon intention du moment.