Rappelons-nous d’abord ici que le pendant de la culpabilité, c’est l’innocence et que le pendant de l’esclavage, c’est la liberté.
La thématique habile du Front National consiste donc à déplacer insidieusement les places d’innocence et d’esclavage pour laisser entendre que de faux esclaves nous culpabiliseraient tandis que l’innocence des vrais (électeurs du Front National) subirait un esclavage du quotidien.
Il y a un petit quelque chose qui, comme le dit bien le dernier numéro de Philosophie magazine, suggère plus qu’il ne nomme. Jamais on n’entend parler de noirs, d’Africains. Le maire nous impose un terme d’auto culpabilisation un peu alambiqué qui vient nous signifier un égarement potentiel, lié à une sorte d’auto flagellation. Se rendre soi-même coupable suggère un masochisme et une faiblesse.
Un faux jugement de culpabilité impose un détachement et l’esclavage, pour cet élu, ne devient pas une affaire concrète, mais un vague principe onusien, une broutille qui ne relève pas d’un devoir de mémoire. Il y a visiblement une hargne et une colère rentrée chez cet édile visant à refaire l’histoire, à retracer des lignes racistes par une sorte de clivage du monde : il y a votre universel et notre particulier. Mais, il se détache de la posture haineuse ordinaire pour intellectualiser l’esclave : ne plus le considérer comme un insupportable sensible, mais en faire une comparaison, une relativité.
Les plus optimistes verront, dans cette attitude, l’expression même d’un déni de culpabilité, mais oublions ce mot puisque c’est l’adversaire qui le pose. Parlons plutôt de responsabilité. En effet, jamais cette journée, dans mon esprit, n’est une affaire de culpabilité. Elle vise à rappeler l’horreur de l’esclavage, sa malheureuse actualité, les diverses tentations de faire subir à l’autre une emprise sans limites. C’est l’expression d’une responsabilité partagée et à partager.
Mais le Front national fait de la politique, il en fait massivement en vue d’augmenter son pouvoir. Les processus en œuvre sont relativement simples. D’abord, légitimer le « on s’en fout, ce n’est pas notre problème » ; à partir d’une figure d’autorité, l’élu, éviter la rencontre du citoyen avec les questions du vivre ensemble ; ensuite, faire jouer, l’étranger, comme un persécuteur, en position de manipulation de notre cervelle. Enfin, compatir aux malheurs des autochtones au regard de la fourberie plaintive des sauvages.
L’auto culpabilité est tout sauf une expression qui ne mange pas de pain. C’est un syllogisme efficace : vous n’y êtes pour rien, les autres disent que c’est de votre faute, les autres y sont pour quelque chose, l’idée géniale étant que les autres ne disent pas ça, mais que c’est ça qu’une partie de la population a envie d’entendre.