C’est malheureux, tragique, inquiétant, mais les divers débordements verbaux de Jean Marie Le Pen ont l’air d’être devenus le carburant épisodique de la chaudière de l’audimat ; face à eux, les déclarations d’indignation les plus sincères, les plus intransigeantes sont absorbées dans la soupe médiatique nauséabonde. Un feuilleton s’alimente qu’il faut tirer jusqu’à l’extrême bout de son point de rupture (le moment où le rebondissement, la réponse à la réponse se tarissent). J’ai ouï dire que SOS racisme demandait l’exclusion de ce sinistre président du FN, donnant ainsi un certificat de virginité inespéré à Ménard, Collard, Philippot et autres personnages que le suffrage universel vient d’adouber. On peut qualifier cette nouvelle génération Bleu Marine de sans histoire, c’est-à-dire dégager des références historiques génocidaires, vautrée dans l’ici et maintenant de l’intolérance. Le temps des colonies n’est pas un sujet pour eux, il y a bien assez à faire ici.
S’attaquer à un sénilisme du personnage serait, de mon point de vue, une erreur de point de vue à moins de considérer que Jean Marie Le Pen ait été vieux très jeune. Non, il y a là une constante dans l’injure, une permanence de la haine. Et en bon vieux soldat de l’extrémisme, il vient tirer les conclusions logiques de son triomphe électoral ; il est un vainqueur particulièrement peu discret, particulièrement arrogant en écho à sa double conception viciée du monde, celle de l’inégalité des races et celle d’un complot permanent. L’humiliation de l’adversaire fait partie de sa panoplie, l’arme en seconde intention, l’arme d’occupation du terrain conquis. Il alimente sans faille un communiqué de guerre où les défaites sont minorées et les victoires exaltées. On peut lui trouver des défauts rédhibitoires, mais pas tout à fait celui d’être démuni de sens stratégique et tactique.
Et le terreau sur lequel il danse la gigue dans un conflit œdipien de très bon goût. (Marine est – elle amoureuse de son père, Marin peut-il tuer son père) dénote une évolution des perceptions, une mise en concurrence des mémoires dans un contexte ou l’extrême droite vise à pousser son avantage le plus loin possible. On peut poser plusieurs hypothèses : l’extinction du tabou d’extermination (il suffit de regarder le monde pour voir à quel point la liquidation méthodique ou pulsionnelle d’êtres humains prend place comme un élément artistique et familier du paysage), la saturation du champ médiatique (le flot d’informations insensé, répétitif démobilise la raison), le recentrage des individus dans la merde et en concurrence vers un rejet de l’autre et, enfin, une petite piqure de rappel sur un complot dont le « peuple » serait victime face à des nantis qui se vautrent dans l’opulence et qui seraient surtout racialement identifiés.
J’attrape donc la saillie du président d’honneur, comme une sorte de message de victoire à ses partisans. Il semble leur dire que la force est de leur côté tout en adressant à ses adversaires un message de mépris et un avertissement d’impunité. La question à laquelle notre espace démocratique est confronté pourrait se formuler ainsi : faut-il répondre et ne rien concéder à l’immonde au risque de l'alimenter ou faut-il gagner une bataille dont le rapport de forces paraît défavorable?