La loi de l’injection, le conseil de l’État

Les jeux de formulation de la loi sont bizarres, ils ne vivent pas au même rythme que les événements. Le contraste est particulièrement frappant quand la loi républicaine, immuable pour tous rencontre le shoot immédiat, singulier, réprouvé.

Les jeux de formulation de la loi sont bizarres, ils ne vivent pas au même rythme que les événements. Le contraste est particulièrement frappant quand la loi républicaine, immuable pour tous rencontre le shoot immédiat, singulier, réprouvé.

Ainsi, donc, le Conseil d’État vient d’exprimer la nécessité d’une loi sur les salles dites de shoot au motif qu’elles obligeraient à un changement de paradigme.

Le recours à la loi est parfois très coquin : je ne doute pas que dans l’esprit des conseillers, c’est moins le flacon que l’ivresse qui leur pose question. Disons que le flacon leur sert à réprimer l’ivresse. Je suis convaincu que cette neutralité technique cache à peine des options idéologiques très précises. Et il est clair qu’obligeant ce chemin dans le contexte actuel, il s’agit d’un enterrement de première classe.

Mais, paradoxalement, on est ravi que ce noble aréopage de spécialistes prenne conscience 43 ans plus tard que la loi de 1970 présente quelques incohérences majeures et que la société ressemble peu aujourd’hui à la France de 1970 : la déferlante de toutes les addictions n’a pas détruit la société. À bien des endroits, elle l’organise. La ligne de démarcation entre le permis et le pas permis se situant dans le statut du distributeur, la captivité du client, sa solvabilité en face d’un marché libre et non faussé étant un thème mondialisé très à la mode.

Alors, donc, la vente libre des seringues, leurs échanges, la substitution, les CAARUD relevaient, en face du SIDA et des hépatites, d’une réglementation. On se demande vraiment pourquoi le conseil n’a pas objecté d’une nécessité de loi à ce moment. Le motif était l’urgence et la crainte est la contamination. Dès lors qu’on touche à des problématiques semblant traiter d’abord la précarité sociale, la misère et l’espace public avec un risque « acceptable », le naturel d’un ordre social revient au galop.

Se faisant, le Conseil d’ÉTAT participe à une double hypocrisie : défoncez-vous tranquille dans votre sphère privée si vous en avez les moyens. Si vous ne les avez pas, évitez de nous imposer votre spectacle dégradant.

Enfin, plus globalement, l’avis laisse entendre que les usagers dont on parle ne sont que de tristes délinquants irrécupérables et pas des personnes en très grande difficulté à accompagner dans la durée.

Le Conseil d’ÉTAT, c’est trop de la balle.

 

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