La commémoration possède ce trait singulier de nous raconter l’histoire d’une mémoire commune. Souvent enjolivée, sélective, cruellement subjective, elle tente de nous rassembler autour d’une pensée des morts pour faire vivre un souvenir et des valeurs. La commémoration trouve peu sa place dans l’air trop rapide du temps. Le jour férié, le jour de fête, le jour de foire tend à s’épuiser comme une anormalité économique, une insulte au calcul probable du bénéfice lié au jour ordinaire ; ne pas couper les liaisons chaudes, les liaisons froides, ne pas prendre le jour en défaut, le jour de la consommation ininterrompue pour la plus grande exploitation des producteurs et le plus grand bonheur des acheteurs. Inscrite dans le jour férié, la commémoration a du souci à se faire, le monde va mourir de continuité et d’attendu.
Le respect des morts a changé de camp : il ne s’agit plus de mourir pour des causes contestables, le vivant nous enjoint d’aller dans les centres commerciaux au moyen d’un véhicule motorisé, ce jour-là. C’est là la trace nécessaire de notre réalité.
Tous les poilus qui restaient, tous les survivants sont morts de leur belle mort, les tombes abandonnées dans les cimetières ne fleurissent plus, l’annonce des fins de concessions par les mairies s’inscrit ton sur ton avec le marbre gris et moussu sur des caveaux privés de présence. À notre camarade, mort pour la France, les inscriptions deviennent illisibles, le mort nouveau pousse le vieux mort dans l’oubli.
Ce 11 novembre est un jour de double fragilité et de grande tristesse : on connait l’obsession de l’extrême droite à dénoncer les symboles qui expriment, par la cérémonie, la liberté, l’égalité et la fraternité. Leurs nervis sont particulièrement performants pour en dénoncer la fragilité, les incohérences ; la crise est un pain béni pour eux. Comme elle serait détestable cette république qui favoriserait toutes les aliénations d’un peuple français, toujours plus fantasmé, toujours plus agressé. À ce point de simplicité, la connerie atteint des sommets, nous les fausses victimes de la démocratie
Mais il est une raison plus profonde qui balaie doucement le 11 novembre, celui de l’extinction des postulats anciens : mourir pour la patrie, défendre le pays. En ces périodes, la notion de souveraineté mise à mal et à plat ventre autorise toutes les dénonciations les plus sauvages. On pourrait entendre : "mais ça a servi à quoi cette mort pléthorique pour ce présent si désespérant". Plus grand monde ne dit :" ah que soit maudite la guerre", la guerre étant un exercice banal et répandu.
C’est donc d’une autre déliaison dont il est question ici : une grave rupture des liens qui nous attachent à notre histoire à notre mémoire. Et même pour beaucoup de ceux qui approchent de la retraite (qui sera bientôt un luxe) : no future. Et le no future n’a pas besoin de passé.