La France n’est pas qu’un vieux con mais elle persiste et signe.

Que veut dire vieux ?

Un tabou d’abord. Vieux, ça sent le sapin si on ne garde pas la sève de l’acheteur compulsif.  J’engloutis, donc je suis.

Avant d’être connoté sur le versant négatif du végétatif ou positif de l’expérience, vieux, c’est d’abord un certain rythme de la stabilité, de la reproduction des gestes et des habitudes, une certaine économie de moyens qui doit s’accommoder d’un essoufflement progressif.

Il y a aussi à se défendre d’un certain inattendu qui viendrait bousculer les équilibres, mettre dans le rythme d’une course dans laquelle on ne peut plus suivre. C’est la meilleure défense : cracher sur la course pour éviter d’être distancé.

Tout n’est donc pas possible à la vieillesse ce qui ne lui empêche pas, dans le meilleur, d’être malicieuse, ouverte à sa façon déliée, capable de se moquer d’elle-même et  cuisiner de la bienveillance,  porter de l’eau fraîche,  consoler

Dans le pire, elle s’annonce mauvaise, inquiète, cassante déniant aux derniers arrivants la possibilité de vivre une expérience aussi aboutie, aussi fermée, aussi complète, aussi merveilleuse  que la leur ce qui n’autorise dès lors aucune autre variation, aucune écriture d’une partition nouvelle. Tout a été vu, circulez, on connait, ça ne m’intéresse pas. Elle souhaite le pire aux autres pour instruire leur moralité défaillante, leur prétention à découvrir.

Obsédé par son temps linéaire, cet âge dégradé honnit la possibilité d’un cycle, qui ramène jeunesse, renouvellement et invention par la force de sa gravité et de sa joie.

Il me vient ce matin d’insomnie qu’une partie non négligeable de notre pays est un sale vieux con. La France est partiellement un vieux con. Celle-là ne sait que renvoyer la jeunesse à la déliaison et à l’insécurité, à la contemplation des combats qui meurtrissent.  Elle voudrait lui faire attaquer des tranchées avec,  pour trophée, des illusions mercantiles.

Je suis un casanier chronique, le voyage a donc le sel de la rareté. Néanmoins, ma fréquentation rare d’autres lieux  m’interpelle avec insistance. Au Sud, l’Espagne souffre mais l’Espagne est neuve de la fin de sa dictature, elle aborde les sujets sociétaux avec gourmandise et peut lever d’évidence des résistances à la vieillerie productiviste, s’avancer dans le temps avec espoir et curiosité.

Au nord, des villes comme Londres et Amsterdam affiche des diversités remarquables ; pas grand monde ne semble bouleversifié par la vanité du monolithique. L’histoire a construit un post colonialisme moins angoissé de la différence. Celui qui est arrivé plus tard est moins habillé pour l’hiver d’infériorité et sauvagerie menaçante. Il est  là d’évidence  au milieu des autres avec ses couleurs et ses odeurs sans que la sainte église romaine et l’état islamique  ne viennent  lui chercher des poux dans la tête.

Bien sûr, je souffre d’un syndrome d’idéalisation, l’herbe est toujours  plus verte ailleurs alors la tentation totalitaire rôde partout avec évidence et que ma construction a l’imprécision d’une image. Néanmoins, voulant parler de ce que je connais le moins mal, j’observe que la voie royale proposée à la jeunesse pour sa réussite est un vieillissement prématuré c’est-à-dire adopter les archaïsmes pour être reçu dans la cour de la respectabilité, le gel capillaire étant autorisé comme vent de fraîcheur.

Nos ravissants pigeons au petit poids incarnent d’abord les réussites du conditionnement social dans le marché marigotal du consumérisme. Débusquer les habitudes, Influencer, provoquer le réflexe de la carte bleue. Ouah, ça nous fait rêver, cet usage de la toile sans limite ! Que l’imposition est pesante à cette illustration du virginal  génie humain de la standardisation et de l’amélioration du taux de profit. (Là, c’est mon paragraphe vieux con).

Bien que ma nostalgie me pousse à élaborer des mobilisations à la hauteur de ce que fut imaginairement mon intelligence, mon énergie, notre beauté et le dur combat de la révolution réparatrice, je saisis mieux la lucidité et l’urgence de la prise de distance et la recherche d’alternatives moins clinquantes mais un tantinet plus en lien avec la vie, l’énergie et  l’envie.

Il semble en effet que le jeu des puissances n’en vaille  pas la chandelle car  viser des places ou les notables préfèrent se momifier plutôt que de se lever laisse quelques odeurs de putréfaction tenaces. De l’objecteur au déserteur, du fou de circonstance à la résistance, les possibilités apparaissent pléthoriques. Dans le même temps,  le diable se réjouit, dans les allées du pouvoir ; des hordes de névrosés lui ont vendu leur âme en échange de la jeunesse éternelle. 

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