En revenir à l’école après les tueries, apostropher l’éducation, peut-être en fait-on un peu trop dans la dictature de l’émotion comme si on demandait un journal chez son cordonnier ? Devoir répondre de tout immédiatement, le terrorisme gagne.
L’époque pèse, elle a besoin de certitudes, pas d’apprentissages. L’époque est enragée, sauvage. Les laissés pour compte et les bas de l’échelle ont l’obligation humaine de donner sens à leur statut, à leurs échecs. Des identités cabossées et un peu folles cherchent à trouver leurs identifications, leurs héros, leurs terres promises et leur paradis. Heureusement, seule une minuscule minorité tire dans le tas mais une grande majorité est imprégnée de la croyance d’une falsification à leur endroit. C’est la raison pour laquelle l’idée du complot, d’un mensonge organisé à des fins mauvaises apparait comme une conviction imparable. S’autoriser la nuance est un marqueur social, une richesse de nanti. Quelle est la nature de cette fable républicaine que la violence ordinaire moque ?
A l’heure ou l’école est interpellée, il ne faudrait pas qu’elle nie être un mensonge partiel pour éviter d’endosser les déguisements du comploteur.
Nous sommes nombreux à avoir raté notre rendez-vous avec l’école qui est d’abord un lieu de reproduction. On répète à l’envie qu’environ 30 % des élèves sont adaptés au système, à son organisation, à ses codes, à son excellence. Faisant partie des autres 70%, j’ai eu la chance de ne pas choisir mon époque et d’évoluer dans une autre assez bénie ou les passerelles, l’autodidactisme, les possibilités de gagner sa vie, la facilité d’indépendance donnaient du tonus à l’échec scolaire. Quand on s’y emmerdait trop, on la quittait sans la détester. On partait avec des souvenirs plutôt heureux, des figures tutélaires, un sentiment que ça n’avait pas été complètement inutile. On lui faisait un bras d’honneur amical et on pouvait retomber sur ses pattes.
Il ne s’agit pas d’accabler ni le corps enseignant qui dans la complexité de sa masse, développe ici des trésors de créativité et d’humanité, évolue là au fond du gouffre de la dépression, présente à d’autres endroits, les défenses exaspérantes de son étanchéité élitiste. Il ne s’agit pas d’idéaliser les parents, parfois en difficulté, souvent en exigence du côté de la réussite et de la détestation des voies de garage et en prime, étouffés de culpabilité. Il ne s’agit pas de trouver les enfants idiots, mal élevés, incapables
Mais plutôt de se demander comment les acteurs arrivent à survivre dans un système ou la république a quitté le navire. Comme valeurs et comme garantie, on espérait que la république porte égalité, de liberté et de fraternité. On évoque les premiers instituteurs, ces moines des territoires qui venaient anéantir l’obscurantisme, faisaient partager la langue de gré ou de force. Heureusement, les locaux sont aujourd’hui chauffés par les impôts.
L’école n’est pas responsable de la production massive d’indignité, de chosification de l’humain, de mépris généralisé, de compétition mais on la rend dépositaire d’un mythe fallacieux, honteux. Elle paie son statut de coupable innocent et complaisant.
Pour moi, qui ne suis pas ni élève, ni enseignant, ni parent, je trouve l’injonction faite à l’école d’être l’apôtre kamikaze de la laïcité abstraite particulièrement malfaisante et tordue. A quoi ressemble le monde qui entoure l’injonction ? L’incertitude est une réalité menaçante, sociologiquement marquée, le savoir, un grand champ d’improductivité et d’inutilité, de perte d’efficacité, d’efficience et de profits. Le dressage, le consumérisme effréné, l’insécurité, l’obéissance aveugle s’imposent comme les nouveaux paradigmes. Même le plus beau pays ne peut donner que ce qu’il a.