L’autre gauche ou l’obsession de la compter.

Combien devrait-on être à se gratter le nez, à battre le pavé, à faire la grève ?

Combien devrait-on être à se gratter le nez, à battre le pavé, à faire la grève ?

Il semblerait que nos adversaires jouent soit dans le déni, soit dans l’acharnement comptable. Mais combien étiez-vous ce jour-là, pas nombreux pour sauver le monde, nous assènent-ils. À leurs yeux notre crédibilité de nombre fait pitié. Sans affectif (ils n’en ont guère) en efficacité pure et dure, combien nous lancent-ils dans les médias quand le fait divers ne nous élimine pas directement des écrans.

Ils font les fiers, mais les derniers déploiements policiers et leurs violences ostensibles montrent quelques signes de panique à bord.

Certes, nous attirons les regards et la contre-offensive quand nous prétendons gagner par le vote. Il faut bien nous compter pour savoir si l’on peut gagner. Au jeu du compter, le sondage est conseiller, l’opinion est reine et les repères interchangeables. Ils ne disent rien que l’ordre qui vaille.

Il y a une difficulté à jouer dans un monde qui a changé et dont tous les codes sont demeurés comme trace d’un pouvoir implicite euphémisé. À l’heure de la curée néo-libérale, les pouvoirs ont perdu ce masque du gentil. En n’étant clairement plus avec eux, on devient leurs ennemis.

La question est donc moins de se compter, que de savoir sur qui compter. Une autre est de savoir où nous mettre dans l’opération, comme résultat, composante, multiplicateur ou soustracteur.

Les forces apparaissent bien vivantes, mais dispersées. Elles ne caractérisent pas prioritairement, ni par le découragement ni par le sentiment de perte de temps. Elles expriment des postures différentes, prudentes ou impatientes, subversives autour du jeu proposé. Quel pouvoir prendre et comment le prendre ?

Le Front de Gauche postule un fil conducteur électoral, résultant de mobilisations et de luttes sociales. Classique dira-ton parce que l’analyse intègre les composantes institutionnelles connues en les redistribuant à partir du calcul d’un rapport de forces. Est-ce que cette option est spontanément fédératrice ? Non, pour au moins deux raisons. Du fait d’urgences concrètes qui égratignent la pensée globale, les intellectualisations structurantes sont perçues comme forcément récupératrices, tandis qu’il y a essentiellement du « à vivre et à faire tout de suite », notre cher moléculaire. Le poids de la contrainte et du contrôle social classe l’investissement électoral comme hautement suspect. Entrer ne serait-ce que du bout des ongles cette arène transformerait en clone, en perroquet reproducteur, définitivement contaminé.

La réalisation de changements nécessaires, les convergences et l’amplification du mouvement constituent les vrais repères plutôt que de compter les moutons dans l’enclos. Le comptage est d’ailleurs difficile parce que je pense qu’on sous-estime grandement la part de ceux qui prennent une forme de maquis, étant soit absents du spectacle, étant soit dans le spectacle en train de jouer d’autres rôles ponctuels. Pour quel bénéfice ? Le soir du grand soir ou la construction d’espaces vivables à l’intérieur d’un système qui vivrait sa folie en guerre ?

Les raisons du morcellement et de la division sont multiples. Elles reposent avec force le rôle du politique dans la réalité sociale. Puisqu’on a heureusement fait le deuil de l’avant-garde avancée qui guiderait la meute vers le jardin des délices, il faut se coltiner des questions sans trop de réponses et poser comme principe que les dynamiques se négocient patiemment et se concrétisent magiquement. Il y a ces moments rares ou ça se met à marcher un peu tout seul et puis on recommence avec l’espoir d’avoir monté quelques marches et d’avoir conquis des positions de sérénité.

 On ne sait pas si le feu de la violence ne va pas tout emporter en régression ou destruction, on ne sait pas si nous sommes complètement has been, une armée de radoteurs s’agitant dans les roulements d’une machinerie obsolète. Mais dotés de paroles, nous poursuivons notre labeur de débats, d’interrogations, d’échanges et de rassemblement. Le point extrêmement rassurant est le retour de l’idée du collectif ; on dit tous dans nos diversités qu’on est plus que notre petite personne. On peut compter sur nous. 

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