Les victimes des nouveaux martyrs

Si l’étymologie nous renseigne utilement sur la présence d’un témoin dans le martyr, nous nous retrouvons en face d’un drôle de paradoxe. Nous regardons des martyrs sanguinaires, loin de l’image des martyrs chrétiens qui semblaient être surtout des victimes apaisées, confiantes  dans leur rédemption et leurs sacrifices subis pour leur foi.

Si l’étymologie nous renseigne utilement sur la présence d’un témoin dans le martyr, nous nous retrouvons en face d’un drôle de paradoxe. Nous regardons des martyrs sanguinaires, loin de l’image des martyrs chrétiens qui semblaient être surtout des victimes apaisées, confiantes  dans leur rédemption et leurs sacrifices subis pour leur foi. C’est sans doute une grande imagerie d’Epinal qui mettait  la force ultime du côté du persécuté puisque promis à être sauvé au prix de sa vie. La posture de non-violence  paraissait donner sens à l’acte et le témoignage portait d’abord sur un paradis invisible qui serait gagné.

Je ne viens pas établir un hitparade du martyr qui est par essence un choix souvent exorbitant et qui vient plonger dans des profondeurs personnelles peu lisibles mais la révolution  des pratiques du sacrifice pèse bien qu’on ne puisse pas comparer la légende à l’actualité.

La confiance dans la rédemption reste intacte, mais le martyr djihadiste porte un témoignage différent, un positionnement dans le combat et dans l’extermination beaucoup plus offensif. Mourir en martyr, mourir en témoin  par la détermination affichée ne fait aucun doute mais l’ensemble de l’espace public se sature d’un enjeu religieux. Chaque instant, chaque geste nie toute dimension profane à l’homme. On récolte de l’intention divine à la volée pour laquelle il y a les bons et les autres dont l’extermination constitue une condition préalable. Prendre le risque de ce témoignage semble un passage obligé vers l’au-delà : il faudrait liquider l’impureté, dès son apparition, dans le présent. Nous nous étions désaccoutumés du poids de ces transcendances, de ces injonctions muettes. Chaque martyr porte de son bon droit la légitimité de la justice divine dans sa plus extrême ramification et sa plus extrême radicalité.

Tout est sur la table de boucher, l’obligation du sacrifice, l’évidence du triomphe, la visibilité des antagonismes, la vérité monolithique d’une  réponse folle, un manuel de destruction de l’infidèle. La résonnance de cette infidélité mériterait meilleur écho : qu’aurait-on  donc abandonné, chez nous, pour  devenir si peu digne de vie et de pardon ?

 L’évidence criminelle  nous bouscule tant elle met nos repères à mal ; l’arbitraire du droit dont seul  le martyr est dépositaire nous convoque d’emblée à des places de gibier. D’une certaine manière, la grande différence entre aujourd’hui et hier, c’est que le martyr est aujourd’hui à priori, hors de toutes contingences, martyr de profession d’une certaine manière, martyr d’obligation.

Cela procède d’une affirmation de simplification extrême, une ligne de partage parfaitement étanche entre le bien et le mal, des places sociales atrophiées et immuables d'où l'aveu de l'inquisition est même absent et la torture un préliminaire inutile. 

Il y a à cet endroit  une curieuse inversion de la figure car le martyr devient le bourreau et le bourreau met sa vie en jeu. Il est totalement visible assumé. Il invective silencieusement ceux qui sont saisis par sa cruauté. « Et alors, que pouvez-vous me faire » semble-t-il dire, sûr de son salut. Il bouscule par une sorte d’impunité ultime, origine divine garantie. Même pas mort quand il est mort, à faire des petits dans les têtes.

A ce moment, il n’y a plus de paraboles, plus de sermons, il y a juste l’horreur de la décapitation, de littéralement perdre la tête, d’être en morceaux et de perdre sa qualité d’humain. Dans les médias,  le martyr nous éparpille comme de la viande d’équarrissage, nous fait disparaitre de l’espèce.

Loin d’un Eden à venir, le pouvoir sur l’Autre qui se manifeste est totalement vertigineux. C’est peut-être là aussi qu’il faut y trouver les raisons des départs massifs. Ce moment où toutes les défaites et les humiliations peuvent se retourner comme une peau de lapin.

Se reconstruire une consistance, un héroïsme au prix du voyage initiatique, d’épreuves, aller au bout d’un destin,  j’ai le sentiment d’avoir déjà lu cette épopée dans la mythologie. Ulysse revient.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.