Chacun connait sans doute cette proposition statistique. La surface du nénuphar double chaque jour à la surface d’un étang. Au bout de combien de temps le nénuphar recouvra-t-il la moitié de l’étang s’il le recouvre complètement en 30 jours ?
L’avant-dernier jour précède l’extinction définitive des lumières et du souffle.
Évidemment, la valeur de ce modèle est d’abord mathématique, mais son application dans la réalité sociale déborde largement la froideur de la prévision in vitro et se pare d’une dimension anxiogène incomparable.
Le nénuphar est une plante invasive dans de nombreux domaines :
- Récemment, en matière de santé, l’épidémie Ebola
- Dans l’espace de la politique extérieure, l’avancée de l’armée islamique
- La question de la dette ressemble à un étang.
- La PMA laisse entendre un mécanisme incontrôlable.
- L’immigration est agitée comme un effet nénuphar.
J’oublie, bien sûr, des pans entiers de l’actualité. Néanmoins, la constante des réactions suscitées mérite qu’on s’arrête quelques instants sur la plante aquatique.
- Tout d’abord, tout est conçu sur un modèle de naturalisation, chaque phénomène est approché sous l’angle de la calamité, de la fatalité, d’une faute qu’il faudrait payer.
- S’instaure un rapport au temps très particulier quand, d’une certaine manière, dans l’instant que nous vivons, il est déjà trop tard, le mal est fait.
- Saisies à l’endroit de nos irrationalités et de nos émotions, nos capacités de résolution du problème deviennent tellement défaillantes que, seul pourrait nous sauver l’expert et sa science.
- Comme il ne s’agit pas d’une délégation démocratique, des mécanismes de croyance et d’emprise trouvent leur apogée dans d’énormes caisses d’amplification médiatique.
On voit mieux la fonction de l’effet de stress renouvelé en permanence sur les écrans de l’information en continu (que personne n’est obligé de regarder), de l’injonction qui nous est faite d’être des morts en sursis, tapis au fond de leurs terriers. Une fable des pouvoirs qui s’activent pour éviter la catastrophe nous invite à lâcher l’affaire de nos archaïsmes et de nos conforts, de nos pesanteurs langagières, du temps d’élaboration.
Comment garder la moindre légèreté en un monde présenté comme condamné ?
Si nous en étions à cinquante pour cent de la surface, la messe serait dite et nous pourrions relire l’Apocalypse, tout en buvant des bières. Si comme je le crois, nous sommes ailleurs, peut-être serait-il temps de reprendre nos affaires en main ?