L’hypothèse qui voit Charlie filer un mauvais coton.

La caricature est comme une pause rituelle, un mistigri dans un jeu sérieux. Essoufflés, au moment de se faire rattraper, rouges de bonheur, les enfants disent « pouce » et ça permet d’arrêter la partie. A cet endroit, se faire rattraper n’a jamais tué personne mais on se plait à le penser Alors s’ensuit un autre jeu, celui de la contemplation, celui du un deux trois soleils, celui  où les corps se fixent de manière imparfaite dans des postures difficiles à tenir sinon tu retournes à la case départ. Quand ça marche, il y a du bonheur immédiat, la  simplicité d’un bout de vérité révélée, un dépoussiérage de la duplicité.

La rentabilité économique du champ du foutage de gueule s’impose comme un équilibre complexe, on ne joue plus dans la même catégorie. Se pose immédiatement l’exigence de viabilité, de pérennité et de relative rentabilité. Qu’apporte en plus-value la caricature qui dépasse le bon mot de la brève de comptoir ? Une alchimie particulière d’un petit quelque chose qui nous parle intimement, d’une petite décharge électrique qui nous remue, qui mêle bizarrement une certaine fraternité et une certaine agressivité, la phrase magique d’être aimé par le con qui sommeille en nous.  J’accepte joyeusement d’être bousculé. La caricature occupe une place très singulière qui mêle à la fois attendu et surprise. Il y a le fragile d’une place gagnée, jamais vraiment acquise, sur le fil du rasoir. La désigner comme un socle démocratique, par effet de compassion s’avère un redoutable poison, un étouffement apparemment amical. Sur chaque piédestal des pouvoirs, l’impertinence étouffe. Sommé par l’opinion  de jouer le rôle de l’amuseur de service, de l’auguste, le dessinateur peine à faire rire.

La caricature est donc un entre deux ; entre des réalités et un regard sur elles. Avec cette proposition tout à fait particulière que celui qui est poursuivi et un peu taraudé par le spectacle de  la réalité prend le pouvoir dans le jeu en dessinant, en mimant, en singeant. Cela fait penser au bouffon, au fou du roi et indique un code,  un implicite  sans lequel la caricature meurt sur pied. Si l’on ne comprend   pas le jeu, ça devient dans le monde ordinaire, une méchanceté, une provocation et c’est difficile à comprendre parce que, pour que tout ça marche, il faut bien sûr que ce soit une violence et une provocation dans un entre deux ; on joue et on a le droit d’épurer les situations, de les dévoiler, de les débusquer, de saisir les illusions, de montrer les aliénations, de nommer les servitudes. La magie du grossissement du trait, c’est précisément de toucher à l’essentiel, à l’épure,  là où ça fait un peu mal.

L’entre deux est périlleux, le courant l’emmène soit du côté de la bataille rangée, c’est-à-dire dans  l’espace du grave et du sérieux, soit du côté du pur cynisme existentiel avec ce risque de la prétention, du suffisant, du sans importance généralisé sur un terreau de misère noire et de tentative de survie.

L’entre deux est un code secret, théoriquement connu de tous, partagé et si on n’est pas d’accord, on doit pouvoir  palabrer, discuter le bout de gras, distribuer le surplus de sens.

Il s’est passé quelque chose d’effroyablement important, on ne joue plus. On nous dit qu’on est en guerre. Les assassins ont dit dans leur rigidité cadavérique qu’ils avaient tué Charlie, assimilant strictement la pensée à l’acte dans une froideur terrifiante du raisonnement ce qui équivaut à tuer la pensée.   Peut-être, que sans tentation de trop grande vengeance ou de trop grande dénégation, on peut dire qu’ils ont tué 12 vrais humains qui ne sont plus là à dessiner et rigoler et qui faisaient la fragilité du titre.

Et c’est là que  je trouve  la  très grande difficulté du moment, escamoter l’entre deux, l’indécidable, le pas gagné d’avance. Poser que tout doit continuer comme avant parait une exemplaire négation du deuil, décréter une rivière sans retour, une injure faite aux disparus.

L’urgence actuelle du monde devient franchement pénible  quand elle produit cette forme d’injonction à la liberté abstraite ; cet explicite de circonstance  sur un droit éthéré  se range dans le camp des démolisseurs. Il met l’envers du décor sur la table et, à sa manière, se pique de commander  la dérision ou la rigolade. Tout simplement impossible parce que ça ressemble à tous ces puissants qui font des blagues pas drôles et qui obligent leurs collaborateurs à se forcer  la glotte. Pour faire simple, l’autorisation de moquer devient d’emblée suspecte et se propose comme une servitude.   

Il me semble que la responsabilité démocratique est plus de préserver l’entre deux que de faire des incantations à l’emporte-pièce qui justifient ensuite de toutes les régressions, de tous les autoritarismes pour la défendre avec quelques arrières pensées. Laisser des fenêtres ouvertes pour l’expression de la liberté, si elle a quelque chose à dire, voilà ce qu’il faudrait attendre de la politique.

La couverture du deuxième Charlie montre la difficulté de l’exercice. Dans un moment ou des milliers de personnes sont descendus dans la rue, ou le soutien financier a atteint une somme rondelette, ou les abonnements débordent et tant mieux, Charlie se montre comme un chien poursuivi par la meute. Mais peut-être faut-il comprendre que la meute ne veut pas tuer le chien mais lui donner des sucres jusqu’à le faire  crever de diabète ?

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