L’information nous gagne jusqu’à la nausée. À la surabondance d’images de plus en plus atroces, de la Palestine à l’Ukraine en passant par de nombreux autres lieux, un voyeurisme majeur semble s’instaurer comme modèle de réception des spasmes du monde. Je ne viens pas ici faire une morale qui dirait que c’est vilain de regarder, mais davantage pointer un processus croissant d’impuissance à agir devant la surabondance de preuves qui s’appellerait voyeurisme. Condamnant le citoyen à une indignation sans borne, permanente ou bien à une hiérarchisation impossible, sinon le dernier qui souffre, la légitime réaction émotionnelle donne à voir une carence des principes, une défaillance du politique, une défaite historique de la négociation, une absence de porteur de paroles. Nous en sommes réduits à aligner les perles de l’immonde au rythme où elles se proposent sans pouvoir imaginer une sortie crédible de cette essoreuse géante. Nous nous retrouvons dans cette situation paradoxale d’avoir un « tout sous le nez » sans une vraie force de comprendre, de faire et d’avancer.
Ce voyeurisme est une position d’impossibilité de peser, une saturation banale ou le regard se détourne , ponctuée de « ils ne vont pas continuer à nous emmerder avec ça, on a déjà nos problèmes » ou une indignation sans lendemain qui n’a pas la force de dépasser des compassions projectives, ces trépignements sans relais et sans force de gravité.
Sans sombrer dans la persécution du gros frère tout puissant, nous sommes socialement installés dans ces postures passives et craintives, une forme tout à fait moderne du ciel qui va nous tomber sur la tête. Réduire le monde à un présent menaçant qui dure, relativiser pas leur profusion les excès, les impossibles, l’idéologie du libéralisme et de la compétition nous embauche comme agent de notre propre aliénation : c’est toi mon gars, ma fille qui fait ton destin individuel dans la dureté de toutes les compétitions intimes et internationales alors essaie de survivre.
Je salue donc tous ceux qui font sauter le verrou de ce moi forcément maître ou esclave, qui se regroupent, qui manifestent, qui échangent, qui participent à un lien majeur de partage d’information et de résistance au risque de manquer de politesse et de discernement. Non, ces choses-là ne sont pas mon affaire, ce sont nos affaires. Non, ce ne sont pas des images, mais des réalités qui engagent le temps. Et l’inanité des diplomaties, l’anémie des organisations internationales, la duplicité de la parole politique particulièrement en France, les défaillances des États de droit sont des vecteurs redoutables de renforcement de nos hontes personnelles et de leur dénégation, empêchant ainsi que les questions qui fâchent puissent être vraiment posées.
Le monde politique va à nouveau payer cher son opportunisme et sa cécité. Comment pouvoir croire en sa sincérité pour hier, aujourd’hui ou demain quand ses arrière-pensées relèvent d’une évidence exubérante ? Celle d’une volonté de puissance et de contrôle la plus archaïque et la plus animale. On voit bien les plus que tentations à restreindre le droit de manifester et à généraliser les écoutes et à moucharder les déplacements.
Ne pas imaginer le monde comme une série d’anecdotes locales ou drames factuels, lutter contre des amnésies infantilisantes (n’est-ce pas la Libye en ce moment ?), se réapproprier une intelligence historique, ne pas craindre la nécessité de transmission (je n’ai pas dit de répétition), je ne rêve pas d’un monde idéal, mais d’un monde habitable.