Quenelle : obscénité, ambigüité, impunité

Je n’ai pas de sympathie pour Dieudonné, il ne me fait pas rire. Il me parait néanmoins utile de s’arrêter sur ce mouvement du corps silencieux, la quenelle, qui déclenche une traduction surchargée de sens, d’émotions. Dieudonné gagne à la marée de l’interprétation comme dans un jeu d’enfant trop sérieux : ce n’est pas moi qui le dis, c’est toi.

Je n’ai pas de sympathie pour Dieudonné, il ne me fait pas rire. Il me parait néanmoins utile de s’arrêter sur ce mouvement du corps silencieux, la quenelle, qui déclenche une traduction surchargée de sens, d’émotions. Dieudonné gagne à la marée de l’interprétation comme dans un jeu d’enfant trop sérieux : ce n’est pas moi qui le dis, c’est toi. La réponse au geste fait éclater le ridicule, la confusion, la maladresse de celui qui réagit. Perdre de vue la volonté d’annulation de la riposte en la suscitant me semble être une grave erreur tactique.

Si Dieudonné n’a pas, à mes yeux, beaucoup de talents d’humoriste, on peut lui décerner la palme de la manipulation, mais d’autres de ses apparents adversaires scandalisés ne sont pas loin derrière, notamment notre cher ministre de l’Intérieur, si dissocié entre ces nobles principes à géométrie variable et ces pratiques de barbarie régalienne ordinaire.

Si on plonge un peu dans l’observation, on trouve vite le tirer la langue, cher aux enfants : cette manière de nous dire que les mots de notre langue n'ont pas d’impact sur eux, que nous pouvons éviter dans faire usage. Il y a dans ces premières expressions, une opposition justement infantile. Évite de te servir de ta langue pour parler semble nous dire la petite langue, elle n’a aucun effet sur moi.

Après un patient travail d’éducation à l’humanité arrive le doigt d’honneur, version plus sexualisée de la problématique. Silencieusement, le geste nous hurle une intention de nous en mettre autrement que plein la vue. Il est question là d’un pouvoir, d’une emprise : dis-moi ce que tu veux, sur le ton que tu veux, c’est moi qui te domine.

En tout cas, on voit que toute cette construction s’inscrit dans l’enfantillage, la violence, la sexualité, le discrédit de la parole.

Le choix d’une quenelle, spécialité lyonnaise plutôt molle et sans consistance ne me parait pas anodin. On renvoie à ceux qui parlent et qui ont le pouvoir, l’image d’une faiblesse abyssale, une pensée jetable comme si elle se dissolvait d’elle-même, étouffée par sa propre vacuité. Tout cela glisse ; qu’est que tu penses interdire  nous dit la quenelle.

Je ne crois pas que Dieudonné, pour reprendre une terminologie bien connue, pose les bonnes questions et propose les mauvaises réponses ; sa posture s’inscrit dans un contexte ou l’emphase de la parole politique trouve place dans un océan d’inefficacité, d’inégalités, de mensonge ordinaire. La politique se parle avant de nous parler tandis que les damnés de la terre se cognent aux portes fermées.

Je trouve que la focalisation sur la question juive est, dans la réponse à la quenelle, une très fâcheuse erreur parce qu’elle referme le piège sur ceux qui veulent le dénoncer. Une fois, le concert outragé des adorateurs du CRIF terminé, on regarde le scandale humanitaire de la Palestine, les divers racismes ordinaires qui fleurissent partout (Rom, Afrique), l’impuissance des pouvoirs à garantir l’humanité et l’égalité entre les hommes tandis que les nantis, entre la poire et le fromage dissertent sur le monde en validant son absurdité.

Tant que la réponse se ferme sur un particularisme et n’ouvre pas à la généralité, Dieudonné gagne et les quenelles ordinaires, spontanées, impossibles à lire vont se multiplier : leur force, c’est qu’elles ne sont pas ostentatoires, mais obsédantes, annulables. Elles renvoient à la phobie de celui qui la décode. Potentiellement, cette situation met plus en difficulté le spectateur que l’acteur.

Tout cela appelle peut être à un examen lucide de nos mots et de nos analyses pour sortir du pied de nez.

 

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