Éloge des lieux inhabitables et investis

L’embranchement de voie rapide, le dessous d’un pont d’autoroute, les bas côtés d’une voie ferrée sont autant de lieux impropres à l’habitation dans notre acceptation de l’habiter.

Ils sont l’appendice des flux de circulation, des espaces sans attribution, les poumons encombrés d’une pathologie moderne où se rejette le CO2, d’anonymes barrières de sécurité, car la bonne fluidité des échanges impose qu’on leur attribue des zones désertes pour que la roue tourne.

Ces lieux-là sont affreux, sans âme, le passant n’est pas le bienvenu. Il faut qu’il passe vite, qu’il ne stationne pas, rien n’est prévu pour lui. Un panneau même lui interdit le passage.

C’est précisément dans ce lieu de l’inhabitable qu’un assemblage hétéroclite de bâches, de palettes, de tentes trouve éphémèrement refuge. Parfois, même, ça déborde jusqu’à l’extrême possibilité d’habiter notre inhabitable.

Les propriétaires de l’inhabitable décident aujourd’hui de recouvrer leur inhabitabilité par la force, décrétant les généalogies, renvoyant les miséreux à leur juste misère biologique. Alors, l’inhabitable fait convoi par petites grappes, têtues, obstinées à la recherche d’autres embranchements, d’autres dessous de pont, d’autres bas côtés.

Faut-il qu’ils soient quand même un peu bêtes, ceux-là, pour ne pas mesurer le bonheur qu’ils auraient à revenir dans un pays qui n’est ni leur point de départ, ni leur espoir de retour au point que seize maires de France et pas les moins leur ont rédigé un guide touristique. (C’est le guide du routard solférinien)

Quand on y réfléchit, c’est vrai que les Irlandais en Amérique, les Français en Louisiane, toutes ces migrations espagnoles, italiennes, polonaises, turques, mais vraiment on se demande, ce besoin de ne pas tenir en place……… Il serait bon de construire des murs et des clôtures pour que l’Europe soit bien gardée, mais évitons les embranchements de voie rapide, les dessous de pont d’autoroute, les bas côtés de voie ferrée qui pourraient susciter trop de désir.

Je crois qu’en Afrique du Sud, les bungalows promis s’appelaient des townships, ça avait le gout, l’odeur, de la ségrégation, mais, les gens courageux nous disent que non, c’est une erreur. La profonde pensée humaniste qui soutient l’affaire, c’est le pas de ça chez nous et c’est tellement évident qu’on a intérêt à fermer sa gueule.

Même notre ministre de la culture s’est convertie au courage : dans un récent entretien, après avoir évoqué un retour d’un bout de noir désir, elle adhère au clan des courageux. Quand on a la culture avec soi, on peut expulser avec érudition.

 

 

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