Répression : un léger relent de la banalité du mal

Il faut bien sûr prendre un maximum de précautions. Comparaison n’est pas raison. La France Hollandienne n’est pas l’Allemagne Nazie. Comme un seul homme, le gouvernement a fait assaut de compassion, s’en est remis à la Justice, à son travail. À part quelques bouffées d’égocentrisme pathologique maladie chronique des politiciens, l’état de droit a fait son spectacle, l’ordre, son petit numéro de brute civilisée. Mais, il y a un mort, un mort obsédant, le mort de trop. Est-il le mort innocent de la fonction de bouc émissaire ? L’état du délabrement planétaire dans les prochaines années nous donnera quelques indications rétrospectives. Nous ne savons pas encore quel prix, cette vie a payé, sans doute un peu, le prix de la vie.

On ne partira pas non plus d’un angélisme ; les affrontements, quand ils sont très théâtralisés, permettent d’exprimer la force du gouvernant et la rage du naufragé. Le très classique « nous ne céderons pas », marque de fabrique des ex-ministres de l’Intérieur, rêvant d’un phallus toujours plus grand, de Vals à Sarkozy s’offre des victoires faciles au prix de l’absurde, la question n’étant plus la pertinence d’un quelconque projet, mais le spectacle baroque de la fermeté sélective. Sommées d’occuper sur cette scène, le rôle de teneurs de hallebardes mortelles, les forces de l’ordre n’ont d’autre alternative que de jouer une  lamentable interprétation  de brutes épaisses et de cibles de cocktails. Et tout le monde dira qu’il n’y avait rien à voir sur le champ de ruines : affligeant, Cazeneuvien, indéboulonnable, indémissionable.

Le nazisme était une ambition génocidaire affichée, elle avait créé des outillages spécifiques pour sa folie destructrice. Hannah Arendt nous a proposés pour la compréhension de  cette horreur,  une  représentation du monstre en l’attrapant par sa sordide banalité, sa soumission à l’autorité, sa pitoyable ambition. Cette approche a pour effet de rendre ce monstre potentiellement proche ; il y a ce petit quelque chose de trop commun dans cette normalité automatisée, décervelée qui nous rappelle que le pire n’est jamais très loin. Les totalitarismes se trouvent peut-être plus près qu’on ne le croit. À la trappe comme dirait le père Ubu.

Ce curieux état du monde autorise quelques interrogations ; des cadres démocratiques apparents dans un océan de misère, de colère et d’abstention, mais une réalité quotidienne envahie par les surveillances, pourrie par des guerres atroces, réduit à une perspective unique. Dans ce monde, l’opposant, le résistant n’ont d’autres habits que le malade, l’archaïque, le déviant, le violent quand l’essentiel de la perspective fait éclater la folie du système prescripteur. Les mensonges des mots, les vaines tentatives de faire rentrer les populations dans des cases inhabitables sont autant de raisons de démobilisation du vivre ensemble.

Le cadre européen, préfiguration des débâcles futures et petit kapo de nos dépenses publiques s’attache à faire chanter la démocratie. En n’hésitant pas à désigner un pur produit du libéralisme luxembourgeois comme chef de la commission, un commissaire d’extrême droite pour s’occuper de la culture et un notoire menteur spéculateur à la tête de la banque, il ridiculise instantanément le pompeux des mots, le prétentieux de l’avenir radieux. Les petits arrangements sur un coin de table entre le parti socialiste européen et le parti populaire laissent peu de place à de nouveaux joueurs pour ce je te tiens par la barbichette.

L’époque fait l’évidence substantielle de la menace, de la peur, du danger. Accréditant cette idée, elle banalise le contrôle, balaie ses limites, accrédite l’idée d’une intervention policière préventive permanente et de même que la démocratie apparait comme le cache-sexe pudique du libéralisme décomplexé, la justice semble jouer le rôle, dans cette dimension-là, de cache-misère de la répression généralisée, de l’extension de la servitude.

Le pouvoir actuel brille par la conformité de sa communication à tous les autres pouvoirs ; tout ce qui n’est pas visible dans la niche des chiens de garde n’a aucune consistance. Ainsi, toute voix discordante sur ce génial projet de barrage est restée invisible, toutes les humiliations, brimades, violences policières préalables sur les opposants n’ont jamais existé. Et Cdans l’air nous ânonnera  l’air du rien avec l’Express, le Figaro, le Nouvel observateur et autres bateleurs répétitifs.

L’horreur de cette mort a néanmoins quelques vertus : elle rend lisible et explicite des choix politiques et des positionnements. On ne peut forcer sa vraie nature que jusqu’à un certain point, après on se déchire. Le social libéralisme dit quelque chose de très profond de lui-même à cette occasion. Son abyssale distance à des réalités sociales et à des populations, son incapacité chronique à élaborer un quelconque projet sociétal. Tenir le pot de chrysanthèmes à l’enterrement des puissants, souligner l’ordre injuste un verre à la main au buffet des actionnaires, appeler pacte social un cadeau fait aux dominants. Ils sont exactement comme ils sont, pas un cheveu qui dépasse, pas l’ombre d’un doute.

Cantonnés soigneusement à la marge, des combats, des alternatives, des mobilisations, des résistances viennent nous dire que tout n’est pas perdu. Ignorées souverainement, ces propositions d’existence dignes concernent une part importante de la population, notamment des jeunes qui cherchent à s’organiser collectivement, à prendre leurs vies à bras le corps, avec réalisme, solidarité et difficultés. Le débordement est en général la crue d’un flux à qui est interdite la possibilité de trouver le moindre chemin.

Devant les totalitarismes, Hannah Arendt nous invitait à faire marcher notre tête, à continuer à penser. Pris dans l’évidence des nécessités, des concurrences multiples, de nos sentiments ordinaires d’impuissance, la partie n’est pas gagnée, mais couplée, à un agir ensemble, nous avons quelque chance de mieux nous en sortir et d’élaborer un monde à la mesure des souhaits de celui qui est tombé.

 

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