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Billet de blog 30 novembre 2014

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Lyon, une manif explose, un autre monde pointe le bout de son nez.

La manif est froidement la rencontre d’un groupe humain protestant dans un espace public.La manif souffre d’un certain épuisement au titre de l’effilochement du collectif historique  et de l’évolution de l’espace public.Il ne s’agit pas de porter la nostalgie d’un moment idéal où la manif était un corps puissant, encadré avec ses services d’ordre, ses hiérarchies, sa force d’exposition, ses rituels d’opposition.

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La manif est froidement la rencontre d’un groupe humain protestant dans un espace public.

La manif souffre d’un certain épuisement au titre de l’effilochement du collectif historique  et de l’évolution de l’espace public.

Il ne s’agit pas de porter la nostalgie d’un moment idéal où la manif était un corps puissant, encadré avec ses services d’ordre, ses hiérarchies, sa force d’exposition, ses rituels d’opposition.

L’espace public n’est plus un lieu de mémoire et d’appropriation mais un plan de  circulation particulièrement balisée de fonctionnalité et de consommation ;  la manif porte souvent une unité défaillante, elle n’est souvent pas plus que la somme des gens qui la composent.

Malgré tout ça, j’aime manifester tant je trouve qu’il y a à boire et à manger dans le collectif traversant l’espace public et je pense être autre chose qu’indien dans  la tribu des derniers des Mohicans.

Le congrès du Front National a suscité une réaction citoyenne nécessaire et appelé à une réponse collective.

Le contexte n’est pas anodin : Lyon, sous des dehors pépères, est un lieu assez remarquable de collusion des divers pouvoirs : le président de la communauté urbaine, le préfet, les forces économiques forment un tout ou la discrétion des grandes affaires disputent au factice d’un  décor en carton-pâte, le clinquant d’un post rococo épuré ; la grenouille de la bourgeoisie veut devenir le bœuf de la compétition internationale. Mettez un zeste de gastronomie éclairé par une fête des lumières et vous avez la chose. Les stratégies de gestion des minorités répriment de la façon la plus basique jusqu’à rechercher à dégouter, à écœurer avec un arrière-plan remarquable du bal des faux culs.  Que le Front national nous ait choisi ne relève pas d’un choix hasardeux tant l’ambiguïté est patente. Dans la ville de la résistance et des canuts, le constat est amer.

Evidemment, le tableau n’est pas si noir. De remarquables initiatives citoyennes redonnent un peu de jus et d’honneur devant le  banquet des notables auto-satisfaits. L’occupation récente  de certaines écoles primaires, l’accueil des enfants à la rue, des solidarités de proximité ont éclairé d’autres visages. Mais, au final, l’endogamie d’une cité qui traverse le profit et l’humanitaire chrétien fait peine à voir tant l’embaumement et la cryogénisation caractérisent les dominances. En un mot, en un seul, Lyon est une ville plus méchante qu’il n’y parait.

Revenons à notre manif qui a littéralement explosé en vol. La relative faiblesse de son nombre et l’incertitude de sa cohésion en ont eu raison. Néanmoins, sur le plan du principe, à un moment où les grenades offensives volent bas, où les discours les plus invraisemblables, les plus mauvais ont pignon sur rue, il est important de dire notre refus de ces horreurs et notre envie d’un autre monde.

Bien sûr, le défilé a été traversé par sa dose habituelle d’obstacles, d’infiltration, de provocation et de casse gratuite mais pour m’être retrouvé par hasard, au milieu du groupe très mobile et dynamique de jeunes personnes, vêtus de noir et cagoulés, il m’a semblé, dans un nuage de lacrymogène ce qui limite la portée de la  réflexion  qu’on pouvait les accabler de beaucoup de défauts, notamment celui de prendre le pouvoir mais surement pas d’agir pulsionnellement .

En effet, une observation un peu détaillée fait apparaitre un grand niveau d’organisation et de mobilisation. Ceux dont je parle ciblaient spécifiquement des devantures ou des objets particuliers. Résumons : les agences bancaires, les agences intérim et le mobilier urbain. On peut dire qu’ils opèrent une redramatisation , une scénographie percutante autour de symboles murement visés.  Dans l’allégorie générale que crée la manifestation, la scène frappe par sa radicalité et sa matérialité : les vieux gueulent stérilement contre la finance, la précarité, le consumérisme,  nous posons les actes concrets semblent-ils dire.

J’avoue mon grand âge quand je vois tous ces doigts d’honneur se pointer vers l’hélicoptère qui filme l’évènement.

Bien sûr, mes repères, mes valeurs me poussent à considérer ces formes comme dangereuses et ambiguës mais je ne voudrais pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces manières  très extrêmes de présence et d’action traduisent un état du monde où la parole s’est totalement décrédibilisée et où l’ensemble des acteurs institués balbutie. La violence n’est pas qu’une tentation, c’est une réalité vécue au quotidien par une grande partie de la  jeunesse. Nos belles paroles d’avenir ont toutes les qualités de la stérilité. Que ça donne l’envie de faire taire le mensonge des mots, je peux le comprendre. Nous ne mesurons pas avec pertinence les souffrances qui traversent le corps social et l’envie des protagonistes  de ne pas jouer les victimes éplorées sur laquelle la compassion bien-pensante vient s’écouler jusqu’à les noyer. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.