Les graines d'espoir du confinement

Quel rapport a-t-on avec notre jeunesse, ici et maintenant ? Comment les enfants et les jeunes peuvent-ils rester auteurs et acteurs de leur vie ? En toutes circonstances, en toutes conditions ? Cela touche tous les confinés que nous sommes, parents, enfants, enseignants, humbles citoyens et leaders d’opinion.

photo tournage Graines d'espoir 5 © florian revol photo tournage Graines d'espoir 5 © florian revol
 

Les graines d'espoir du confinement
par Pierre Beccu

 

« Quel monde a-t-on construit pour en arriver là ? Quel monde doit-on construire après ? » Cette interpellation ne vient pas d’une ONG militante mais de la bouche de Thomas Legrand, journaliste politique à France Inter. A des degrés différents, tous les médias principaux des pays confinés – la moitié de l’humanité à l’heure où j’écris - posent ces questions parfaitement légitimes.

La crise actuelle modifie profondément notre rapport au temps et à l’espace. Je suis convaincu que notre capacité à résoudre bon nombre des défis qui vont suivre dépend en grande partie de la façon dont nous gérons en ce moment la relation avec nos enfants, dans ce nouveau rapport espace - temps.

Qu’est-ce qui me fait dire cela ? Depuis trois ans, nous sommes embarqués à près de 400, enfants, jeunes et adultes encadrants, dans l’aventure de récits filmés par la jeunesse, pour incarner le changement nécessaire sur les enjeux cruciaux du climat et de la justice sociale. Rien que de très classique par les temps qui courent. L’originalité de notre proposition a consisté à convier les enfants par classe entière, sans casting, sur plusieurs pays au Nord et au Sud, à la ville et à la campagne et à leur donner un cadre d'échange par internet. Nous avons travaillé sur une bande passante très large, qui va de la conscience très profonde de la nature et de soi-même, à un usage sensé du numérique et des écrans connectés. Le documentaire long métrage « Graines d’espoir » raconte la co-construction d’un avenir sain, sûr, équitable et durable à partir de la jeunesse, et sur les bases de solutions permettant à chaque territoire de se développer harmonieusement. Le film est quasiment prêt. Il sera présent sur les écrans en fin d'année.

Sur quoi se fonde notre expérience et en quoi peut-elle éclairer la crise actuelle ? Sur les traces de Merleau-Ponty, qui aspirait à une « nouvelle naissance de la conscience » par la perception, nous avons proposé aux enfants de « Graines d’espoir » de ressentir par eux-mêmes durant un long processus, sans l’injonction de la restitution qui amène aux jugements, comparaisons, échelles de valeurs et dépréciations. En ces temps de confinement, s’en remettre à ses sens peut paraitre compliqué. Et pourtant. Il y a certainement une vieille boite à épices au fond d’un placard. On peut trier, sentir, se mettre à cuisiner, goûter, en laissant l'enfant et le jeune prendre possession à part entière de ces actes créateurs et fondateurs. Les souvenirs et les désirs viendront certainement danser autour de la table. Il faut savoir écouter sans commenter ni juger, pour voir apparaître des pans entiers de confiance. Une caisse de linge ou de vieux jouets, un premier instrument de musique, des photos papier ou numériques à classer, tout peut faire sens et permettre de construire une relation à l'enfant et aux jeunes que l'on n'imaginait plus possible. Adultes et enfants, nous n’avons pas les mêmes rapports avec les interdits. Là où nous voyons la limite, les jeunes trouvent une source d’inspiration. Avons-nous oublié que l’enfant a un langage et une créativité qui lui sont propres ? Françoise Dolto nous rappelle que si l’enfant perd sa « spontanéité, ses étincelles, ses fulgurances », c’est souvent parce que c’est l’adulte qui trace le chemin pour lui. L'aspect inédit de cette période de confinement doit permettre de renouveler notre rapport à l'enfance. L'enjeu est de taille, pour l'équilibre même de nos familles, mais aussi pour le devenir de notre humanité. « Chacun nait en son temps pour apporter quelque chose de nouveau » disait encore Françoise Dolto, qui aimait poser le respect que l'on doit à l'enfant comme base du sort fait à l'humanité toute entière.

 Dans « Graines d'espoir », de Grenoble à Ouaga, de l'Ardèche à Madagascar, nous avons arpenté les alentours des écoles pour vivre des expériences inspirantes qui ont totalement régénéré certains élèves en difficulté. Une fois constitué le ressenti propre à chaque enfant, nous avons beaucoup échangé, essayé, raté avant d'envisager créer et tourner pour de vrai. La rigueur et la persévérance nécessaires à un film destiné à la salle de cinéma ont été parfaitement intégrées par les jeunes. Nous avons laissé passer toutes les inspirations individuelles dans un élan collectif dont les règles étaient assumées. Sur 340 enfants et jeunes, il y a eu bien entendu des frustrations, mais nous parions sur la naissance de nouveaux désirs à partir du moment où la légitimité de chacun a été respectée. Je suis convaincu que les parents pas encore sensibilisés à la cause environnementale et sociale ne seront jamais séduits par les méthodes qui ont marché sur nous, les « bobos - babos ». A l'opposé du dogme et de la culpabilisation, notre démarche vise à constituer une conscience universelle au niveau de la jeunesse basée sur la créativité et l'expérience. C'est le principe des « enfants médiateurs » qui peuvent toucher certains parents avec leur sincérité et leur aplomb. Ce laboratoire de théorie pratique convient parfaitement à la période actuelle. Dans les nombreux échanges que nous avons en ce moment avec les protagonistes sur le site du projet « Graines d'espoir », les conditions d'études à distance s'avèrent très compliquées pour certains jeunes, à cause de la promiscuité, du manque de compétences et de disponibilités des parents, de la vétusté des moyens informatiques. Ô surprise, nous nous dirigeons vers un confinement qui risque fort de creuser encore les inégalités entre les élèves, en fonction des situations vécues à la maison. Dans le prolongement de « Graines d'espoir », nous proposons à tous les protagonistes du film et à tous ceux qui souhaitent nous suivre sur internet, d'être les auteurs et metteurs en scène de leurs journées de confinement. Ce que nous avons fait au grand air peut aisément être prolongé dans un cadre fermé, en laissant l'initiative aux enfants qui ne demandent au fond d'eux qu'à créer d'autres conditions de partage avec leurs proches. Confinés ensemble, nous pouvons revoir la quantité et la qualité de présence que nous vivons avec la jeunesse au quotidien. Etudier qui sont ces êtres chers devenus parfois des étrangers. Les revisiter à la lumière de notre propre enfance, cette période que nous leur racontons souvent pour leur faire la morale, mais rarement pour nous-mêmes. Ici et maintenant, en revenant s’installer avec sincérité et sans calcul, notre propre enfance aidera certainement à déceler la façon dont nous monnayons souvent les rapports avec la jeunesse : la séduction, la récompense, le chantage, le recours au matériel pour se faire pardonner, l’affection et l’autorité mélangées, l’amour dilué, les responsabilités oubliées. Là où les échanges s’étaient résumés à des sms, des silences et des interjections, les mots peuvent revenir prendre leur place. Notre enfant intérieur est le meilleur des psychanalystes pour les générations que nous avons engendrées. Avec la lenteur pour enraciner ces rapports charnels, nos mots peuvent venir dénouer la plupart des noeuds toxiques, l’écheveau des échecs, des répétitions, des secrets, des culpabilités. Nous voici confinés, enfermés, mais aussi réunis. Pour un temps indéterminé, la frénésie quotidienne est abolie. Quel est notre quotidien en temps « normal » ? Se lever en retard, faire tout très vite, avoir l’impression de ne jamais trouver sa respiration, entre le travail, les activités, le sport, la musique, les loisirs, les devoirs, les anniversaires, les fêtes de famille, les week-ends surbookés, les vacances programmées. Avec le recul du confinement, il se peut que nous ayons tous l’impression, enfants et adultes, de ne pas maitriser grand chose de notre vie habituelle. Oser mettre ces considérations en débat avec ses enfants n'est pas une perte d'autorité, mais au contraire, la possibilité de construire une autorité beaucoup plus forte à partir du moment où elle est co-construite. Certains jeunes ont avoué dans notre projet être prisonniers des prothèses technologiques et ils ont proposé eux-mêmes des solutions pour retrouver leur libre arbitre. Déconnectés de toute forme de chantage, revoir ensemble le cadre d'utilisation des outils virtuels est un acte essentiel, pas seulement pour l’éducation des enfants, mais aussi pour l'équilibre comportemental des parents. Sans stress, nous avons la capacité de construire une éducation saine qui a besoin du bon exemple des adultes.

Alors que des personnes souffrent et meurent, pendant que d'autres prennent tous les risques pour les sauver, quelle méthode adopter pour développer chez l'enfant la valeur de l'exemple ? Est-il possible de susciter une prise de responsabilité qui convienne à son âge, et qui ne se confonde pas avec une culpabilité paralysante ? Tout au long de notre projet, nous avons trouvé en Janusz Korczak un autre repère remarquable dont nous proposons de creuser le destin en ce moment. Tout comme François Dolto, le médecin et pédagogue polonais a beaucoup oeuvré pour les droits de l’enfance, quelques décennies auparavant. Considéré comme le principal instigateur de la Déclaration des Droits de l’Enfant des Nations Unies, il est aussi connu pour avoir péri avec 192 enfants juifs dans les chambres à gaz de Treblinka en Août 1942. Un post récent qui relatait son histoire d'une façon très émouvante a massivement circulé sur les réseaux sociaux. En approfondissant, on note qu'il n'est pas le seul adulte à avoir choisi l'ultime sacrifice. Sa collaboratrice Stefania Wilczyńska et une dizaine de personnes formant le personnel soignant de l’orphelinat auraient pu sauver leur vie. Ils ont voulu également accompagner les enfants dans leur dernier souffle.

Nous vivons un moment difficile de l’humanité, dans lequel la mort, la souffrance côtoient l’exemplarité des personnels soignants. La mémoire des anonymes ne peut se constituer que si nous sommes capables de creuser autour des figures tutélaires qui accaparent les récits, à juste titre ou non. Nous avons en ce moment le temps de construire cette justice due à l'humanité entière. Avant de se demander quelles leçons nous allons tirer de cette crise, essayons de nous positionner le plus justement possible à l’intérieur de chaque seconde, sans mélanger l’émotion, la résolution et les actes. Il y a un temps pour tout. Le « plus jamais ça » de la Seconde Guerre mondiale, celui du sacrifice des enfants juifs, n’a pas fonctionné parce que nous n’avons pas su incarner le « comment » plus jamais ça, à chaque seconde de notre vie d'humble citoyen. Nous passons directement de l’émotion à des actes irresponsables qui engendrent le retour de la souffrance. Hier comme aujourd'hui, l’honneur de tous les disparus et de tous ceux qui souffrent sera respecté si nous savons relire Korczak avec nos enfants et associer à sa démarche tous ses collaborateurs. Dès lors, il revient aux adultes - tous les adultes, humbles citoyens et dirigeants - d'être capables d’exemplarité. Sans cette condition, tout hommage est injure pour les victimes évoquées et parjure pour celui qui prononce l'hommage.

La non application de la Déclaration des Droits de l’Enfant des Nations Unies est un parjure pour les Etats qui l'ont signée et une injure faite à Korczak, qui écrivait en 1933 : « La vie actuelle est façonnée par une brute épaisse, l’homo rapax, l’homme rapace. C’est lui dicte ses lois. Ses concessions envers les plus faibles, son respect pour ses ainés ou l’émancipation des femmes, sa bienveillance à l’égard des enfants ne sont que mensonges. Les vrais sentiments errent dans les rues tels des orphelins. Or, les enfants sont les poètes, les penseurs, les princes des sentiments. Je demande le respect si ne n’est l’humilité envers la blanche, lumineuse, immaculée, sainte enfance.1 » Dans « Graines d’espoir », nous avons tenté avec beaucoup d'humilité de marcher sur les traces de Korczak en choisissant de ne pas valoriser des enfants remarquables, mais de travailler avec la jeunesse dans toute sa diversité, car nous croyons que le pouvoir d’agir et la créativité sont en chacun d'eux. Les problématiques ne sont pas les mêmes au Nord et au Sud. Nous tentons en ce moment de garder le contact sur notre site internet avec les enfants malgaches et burkinabés. Ceux-ci contribuent très largement dans notre film à façonner la valeur exemple sans engendrer aucune pitié ni culpabilité, en tant qu'humains debout et dignes, qui ne demandent pas à être sauvés, mais simplement respectés. Dans notre pays de France, les inégalités se creusent de plus en plus entre les territoires, et parfois au sein d'une même ville. Si certaines filles évoquent dans notre projet l’accès à la consommation comme un but, c’est par désir de ressembler à leurs modèles. Il faut ici souligner le rôle néfaste des réseaux sociaux sur la jeunesse par l’intermédiaire des "influenceurs.ses". Les jeunes sont poussés à consommer des produits inutiles et toxiques, qui les privent du pouvoir d’achat sur l’essentiel. Nous sous-estimons trop, encore aujourd'hui, ce pouvoir virtuel qui aboutit à rendre les jeunes tristes et dépendants. En prenant le temps nécessaire pour redevenir autrices d'elles-mêmes, partout, de Ouaga à Grenoble, de Champigny sur Marne à Madagascar, les filles de « Graines d'espoir » occupent la place avec de vrais idéaux, basés sur le respect de leur être profond. Il n’y a eu aucune compétition avec les garçons, les groupes étaient en permanence mixtes. Les filles sont plus matures aux âges concernés par le film, c’est un fait. Mais les situations vécues reflètent aussi une envie de rompre avec l’histoire de certaines mères, qui ont connu des situations déterminées qui les ont empêchées de faire ce qu’elles voulaient de leur vie. Nous avons appris pas à pas à redonner la confiance, sans laquelle aucun destin ne s’accomplit. Nous avons proposé de nouvelles dignités, pour laisser passer de nouveaux rêves chez les enfants et les jeunes. Nous avons fui le spectacle de la vie, pour vivre la vie elle-même. La vie qui nous est proposée en ce moment vaut aussi la peine d'être vécue, parce qu'elle peut participer à notre émancipation. L'enfant sous nos yeux, dans sa quête permanente de liberté, peut nous aider à débusquer en nous les traces plus ou moins profondes de cette « servitude volontaire » chère à La Boétie, qui nous éloigne d'un rôle plus actif pour l'intérêt du plus grand nombre. Les actualités climatiques et sociales récentes démontrent qu'il ne sera pas suffisant de s'employer individuellement à construire un futur radieux pour nos propres enfants. Il faudra passer par de vrais actes forts de la part des dirigeants, donc passer par notre capacité à agir collectivement pour les y inciter fortement.

Si c’est notre rapport à l’enfance qui fonde nos actes de demain, il est important de se former vite et maintenant au contact de ces professeurs en culotte courte que sont nos enfants. Nous les trouvons agaçants et parfois insupportables ? Mais eux, comment nous voient-ils dans 40 ans ? L’un des jeunes de « Graines d’espoir » le dit sans filtre : « Si rien n’est fait maintenant, c’est nous qui allons en subir les conséquences, pendant que vous, vous serez bien tranquilles dans vos tombes ». Dans « Graines d’espoir », nous racontons la chance de chaque enfant sur chaque territoire. Avant la crise, les solutions filmées auraient pu faire sourire ceux qui croient encore que le modèle ultralibéral va permettre de régler les plus grands défis. Au Nord et au Sud, à la ville comme à la campagne, pouvoir vivre sainement et dignement demain dépend de la façon dont nous accueillons les changements que la jeunesse porte naturellement en elle. La jeunesse a le pouvoir d’agir, si les adultes cessent d’user de leur pouvoir de nuire. Les graines d'espoir sont confinées, mais elles germent et ne demandent qu'à circuler.

 

9 Avril 2020
Pierre Beccu

https://www.grainesdespoir.fr

 

1 Dans « le droit de l'enfant au respect » - Editions Fabert

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