Thaïlande : Sompien Eksomya, chronique d’une mort annoncée

 Après quarante ans de bons et loyaux services dans la province du Sud de Yala, en proie à une sanglante rébellion de la population musulmane depuis 2004, ce policier tente d’obtenir sa mutation pour honorer sa dernière année à l’abri des menaces qui pèsent sur sa tête. Malheureusement, sa demande ne trouve pas écho auprès du dernier remaniement des forces de l’ordre. Et sans surprise, l’officier du district de Bannang Sata est tué lors d’un attentat.

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Après quarante ans de bons et loyaux services dans la province du Sud de Yala, en proie à une sanglante rébellion de la population musulmane depuis 2004, ce policier tente d’obtenir sa mutation pour honorer sa dernière année à l’abri des menaces qui pèsent sur sa tête. Malheureusement, sa demande ne trouve pas écho auprès du dernier remaniement des forces de l’ordre. Et sans surprise, l’officier du district de Bannang Sata est tué lors d’un attentat.

Son histoire a touché le royaume. Il a tout fait dans les règles, comme un bon soldat au service de son pays. Une carrière dévouée à l’État, au risque d’en mourir tous les jours. Il demande peu de chose en retour de toutes ces années passées au coeur des attentats et des tueries qui ont fait plus de 4000 morts depuis 2004 dans cette province séparatiste du sud de la Thaïlande,: honorer sa dernière année de service à Trang, loin des dangers. Malheureusement pour lui, la fin du scénario est déjà écrite dans le ciel, en grosses lettres. Il le sait : la mort le suit de plus en plus près. Sa tête est mise à prix pour 50 vaches, soit l’équivalent de 200 000 bahts (5000 euros).

« Une injustice qui mérite d’être punie »

Après avoir essuyé le refus de son administration de le muter dans une zone moins risquée, Sompien Eksomya, prêt à se battre jusqu’au bout, se rend même à Bangkok pour rencontrer le Premier ministre Abhisit Vejjajiva. En vain. L’administration en a décidé autrement. Elle le renvoie dans son fief sudiste. Alors « l’inévitable » se présente le 12 mars 2010, vers 13h30 : un bombe placée sur la route du village de Thap Chang explose, le blessant, lui et trois autres officiers. En route vers l’hôpital, agonisant, la faucheuse le cueillera. Fin du générique avec son lot d’indignations et de griefs. « Pourquoi l’a-t-on laissé là-bas aussi longtemps ? Pourquoi n’a-t-on pas accordé plus d’importance à sa demande de transfert après tout ce qu’il a fait dans la région ? C’est terrible. Ça ne devrait pas arriver et cette injustice mérite d’être punie », s’insurge dans The Nation Wasit Detkunchon, une des seules voix de la police (à la retraite) qui ose critiquer ouvertement la hiérarchie, sourde aux appels et têtue devant les faits (1).

À l’image de cette voix discordante et rebelle, bon nombre de Thaïlandais s’indignent de cette « injustice », étalée la Une des journaux. Pour une majorité d’entre eux, une telle mort illustre un système dans lequel les promotions dans la police et l’armée sont plus souvent basées sur les connexions au sein du pouvoir que sur le mérite et les cicatrices infligées sur le « front ». La veuve de Sompien, qui devra s’occuper seule de leur quatre enfants et vivre ce deuil, a assuré que son mari n’avait pas obtenu son transfert pour une simple et unique raison, imagée par huit lettres : le bakchich, que ce policier « ne pouvait pas payer » au « système corrompu des promotions » (2).

Ses proches « écoeurés »

Évidemment, l’affaire fait grand bruit. Entraînant quelques secousses aux sommets de l’État. Le prince Maha Vajiralongkorn a beau s’être rendu à l’enterrement au nom de la reine et du roi dans le village natal de Sompien à Songhkla et bien que le Premier ministre a essayé de rappeler que la police n’a pas fait la sourde oreille… rien ne semble apaiser ses proches, « écoeurés », pas même apaisés par le titre posthume de général dont on a auréolé Sompien. Pas même la statue prévue en son honneur. Pas même encore l’association qui sera créée en son nom. Et ce n’est sûrement pas le souvenir de l’anecdote du 23 février dernier qui pansera leur douleur.

Ce jour-là, accompagné de plusieurs journalistes et de sa moitié, le « combattant de la montagne de Budo », comme il est surnommé suite à un fait d’armes, pousse la porte des quartiers généraux de la police dans le but de déposer une plainte « contre l’injustice des transferts dans la police ». On lui suggére d’abord, poliment, de rencontrer le chef national de la police, le général Pratheep Tanprasert, au huitième étage. Arrivé sur place, face à face avec la technique du ping-pong : « Non, ce n’est pas ici que vous devez aller. Rendez-vous au bureau central situé au dix-huitième étage » (3) Qu’obtiendra-t-il comme réponse une fois là haut ? « Le conseil se trouve en réunion ». Un classique, mondial, intitulé : « Méandres administratifs ». C’est donc un lieutenant-colonel qui enregistre sa plainte. Avec le peu de résultats que l’on connaît… Seule consolation pour ses proches : l’arrestation des principaux suspects, Zainudin Safaru, 25 ans et Ismail Muzu, 26 ans, connus pour avoir déjà tenté de tuer Sompien et pour le meurtre de deux agents des forces de l’ordre en 2008.

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Des policiers inspectent le lieu de l'explosion qui a tué Sompien Eksomya (Crédit : Bangkok Post)

Des propositions pour faciliter les mutations

Face à la grogne persistante, une réunion entre le bureau de la police de la province du sud (SPB) s’est déroulée au quartier général de la Royal Thai Police. Dans la foulée, une série de mesures a été… proposée. Le temps nécessaire pour obtenir une mutation passera à cinq ans pour les policiers non gradés, quatre pour les sous-inspecteurs, et trois pour ceux qui occupent des fonctions élevées (des inspecteurs aux commandants). Par ailleurs, le SPB a demandé qu’un quota de postes reste libre afin de permettre une mutation plus rapide. Que les journées de travail passées dans cette région soient comptées double dans le total permettant d’obtenir une promotion. Et que des primes de risques soient dorénavant distribuées.

En attendant que ces souhaits deviennent réalité, la mort de Sompien alias « Jambe de fer », connu pour faire ses patrouilles à pied, rappelle que la situation dans le sud reste explosive, bloquée. Yala, Pattani, Narathiwat, le quotidien ne change guère. Les balles, les explosions, la peur, le sang, la mort. Pas une semaine ne se passe sans qu’un attentat ou un meurtre ne vienne rythmer l’actualité de cette région ensanglantée, où l’état d’urgence a été prolongé de trois mois.

 

(Encadré) Le djihad thaïlandais

Les insurgés, ayant repris en 2004 les armes de ce conflit centenaire lorsque ces provinces ont été rattachées à la Thaïlande plutôt qu’à la Malaisie, semblent déterminés à se battre jusqu’au bout pour obtenir leur indépendance. À leurs yeux, Sompien n’est qu’un ennemi de plus à abattre, dont ils ont d’ailleurs célébré la mort par le massacre de plusieurs vaches (4). Que ce soit lui, un ouvrier, un passant ou bien le maire Roh-saman Nipor abattu d’une balle sur sa moto… qu’importe. Le but est de terroriser la population, de la faire fuir. Par des méthodes simples et efficaces : décapitations, mutilations, incinérations des corps…

Et on assiste à un crescendo des violences depuis 2004, date à laquelle un groupe d'assaillants a subtilisé près de 350 armes dans le camp de l'armée thaïe à Narathiwat. En menant une guerre contre le terrorisme et la drogue, sous l’impulsion de l’après 11 septembre, le gouvernement Thaksin n’a fait que renforcer leur détermination à combattre. Et, galvanisés par un sentiment d’oppression qui s’explique notamment par les nombreuses disparitions et exactions perpétrées par le gouvernement thaïlandais pour mater la rébellion, ces combattants visent de plus en plus les civils (65% des morts entre 2004 et 2006) (5). On dénote aussi que leur modus operandi a évolué. Plus sophistiqué et mieux organisé.

Aujourd’hui, quatre groupuscules perpètrent la majorité des attentats : le National Revolutionary Front-Coordinated qui chapeaute le Pemuda, le Pattani United Liberation Organization, et le Pattani Islamic Mujahidin Group. Tous rappellent à l’envie qu’ils sont différents des autres organisations terroristes, même si plusieurs de leurs membres ont été entraînés notamment le long de la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan par le leader mujahidin afghan Abdul Rasul Sayyaf, dans les années 1980, époque de contacts rapprochés entre des Thaïs malais et le Jemaah Islamiyah (­6). Une majorité des observateurs affiche leur scepticisme quant à une résolution de ce conflit. Certains affirment qu’il suffirait d’accorder aux populations du sud une plus grande représentativité dans les institutions, tout comme l’accès à des postes clés… L’histoire a d’ailleurs prouvé qu’un tel optimisme pouvait s’avérer fructueux. En Indonésie, un conflit du même ordre s’est résolu lorsque le groupe Free Aceh Mouvement a intégré la vie politique du pays, notamment par le biais d’un statut spécial (contrôle amélioré sur les ressources naturelles…).

Alors, est-ce que le gouvernement thaïlandais semble prêt à concéder plusieurs droits spécifiques à ses populations (représentation politique des musulmans au niveau local, égalité avec le reste de la population thaïe, droit à l'éducation islamique…) ? Pas à première vue. Et comme le confirme un éditorialiste du quotidien thaïlandais The Nation : « Cette population est totalement différente du reste de la Thaïlande. Elle a une autre vision historique, culturelle… » (7) Et forcément des revendications peu entendues.

Sources :

(1) Royal wreath for Sompien's funeral, The Nation

(2) "Iron Leg" Sompien made police general, blog

(3) Royal wreath for Sompien's funeral, ibid

(4) Malay-Muslims don't recognize our state, The Nation

(5) Le sud de la Thaïlande à feu et à sang, Alexandra Tardif-Villeneuve, Université Laval

(6) Le sud de la Thaïlande à feu et à sang, ibid

(7) Malay-Muslims don't recognize our state, ibid

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