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Billet de blog 27 avr. 2016

PNR : cérémonie de clôture du bal des hypocrites

Érigé en icône de la lutte antiterroriste européenne, PNR est en réalité un double symbole : celui d’une surenchère sécuritaire et d’une Gauche écartelée entre deux tendances irréconciliables. Quant à l'opiniâtreté du gouvernement face au Parlement européen, elle s'apparente à une vaste mascarade politique.

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 « On a assez perdu de temps sur cette question » avait affirmé Manuel Valls sur le dossier PNR.  Le Premier ministre a désormais une bonne raison de rendre hommage à sa  détermination face au Parlement européen. Son opiniâtreté donne le sentiment d’avoir finalement réussi à dompter l’animal sauvage. L’assemblée strasbourgeoise rebelle est donc soumise, car après bien des péripéties, la directive instaurant la surveillance des passagers de vols intraeuropéens est enfin adoptée par les députés ce 14 avril 2016.

Érigé en icône de la lutte antiterroriste européenne, PNR est en réalité un double symbole : celui d’une surenchère sécuritaire à laquelle on assiste à chaque attentat en Europe et en France depuis 2001, et d’une Gauche écartelée entre deux tendances irréconciliables : d’un côté, la préservation d’une tradition de défense des libertés, et de l’autre, la mise en avant de la sécurité à l’heure du remplacement de la revendication égalitaire par la question identitaire. Les solutions sécuritaires visent alors à apaiser les craintes découlant de ce que certains nomment « l’insécurité culturelle », quitte à plagier sans scrupule une partie du programme de la Droite en la matière.

La mouche, l’éléphant et le magasin de porcelaine

Et les frères Kouachi, les Coulibaly, Abdeslam et autres Abaaoud ont bien compris les conséquences politiques de leurs méfaits. Comme le décrit fort bien Yuval Noah Harari, une mouche ambitionnant de détruire un magasin de porcelaine, ils parviennent à fissurer le pacte national par les réflexes sécuritaires générés. Ce n’est donc pas tant cette mouche, c’est-à-dire le terrorisme, qui a des conséquences néfastes. C’est la réaction suscitée, par exemple la naturalisation dans le discours politique, y compris à Gauche, d’un Molenbeekistan disséminé dans certaines banlieues françaises, recyclage rhétorique des anciennes zones de non-droit en proie aux violences urbaines. Aux yeux d’une partie importante du spectre politique, les insurrections des quartiers de 2005 ont cédé le pas à la radicalisation terroriste et à la contamination salafiste.  Faisant le jeu de Daesh,  sa réaction à la suite des attentats correspond à l’agitation frénétique de l’éléphant, cassant les bibelots fragiles, pour se débarrasser de l’insecte parvenu à s’introduire dans son oreille.

Une attaque offre à ces terroristes la « une » des médias, conduisant une large frange de l’échiquier politique à dégainer de nouvelles propositions, à Droite comme à Gauche, certaines d’entre elles s’avérant incongrues (comme l’envoi de djihadistes aux îles Kerguelen). Il n’empêche, en ces temps trumpiens, le ridicule ne tue pas et l’objectif politique consiste, à chaque attentat réussi ou raté, à exprimer à qui veut l’entendre, la nécessité d’une fermeté extrême. Menacés à tout instant d’être taxés de laxisme par les autres, nos politiques, allant d’une Gauche libérale-autoritaire à une droite dite « décomplexée », clament haut et fort leur intention de faire montre de la plus grande sévérité. En proie à une pulsion irrépressible, sorte de « frénésie sécuritaire » selon la belle formule du sociologue Laurent Mucchielli, ils rivalisent, devant caméras et micros, de mesures les plus drastiques les unes que les autres. Dans la course effrénée à laquelle ils se livrent, tous ambitionnent d’obtenir le sacre d’une opinion publique tout acquise aux dogmes sécuritaires.

PNR sur un air de valse sécuritaire

Car c’est bien de foi et de ferveur mystique dont il s’agit. Oscillant entre incompréhension et panique au vu des images tournant en boucle, cette opinion publique est particulièrement réceptive à un discours martial, face aux auteurs des attentats. Le philosophe Paul Virilio nomme dans L’administration de la peur, le « Principe de Frayeur » qui innerve les sociétés actuelles en hissant la peur comme élément structurant, consubstantiel à leur fonctionnement. L’écho médiatique aux attentats est une valse en trois temps : 1. La stupeur, l’effroi et la colère parmi la population, 2. La tournée des prophètes et apôtres sécuritaires, à savoir les « experts » autoproclamés de plateaux TV en plateaux TV 3. La réponse politique inflexible, sans indulgence aucune à l’encontre de ces auteurs d’actes de terrorisme et de leurs complices. La défense de la vie privée semble complètement en décalage avec la gravité du péril, à savoir le risque imminent d’imposition sociale. L’urgence absolue d’une action drastique face à ce danger s’impose comme une évidence. Quiconque ose remettre en cause cette action au nom de la défense des libertés risque l’excommunication dans une atmosphère quasi-religieuse post-attentats. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Parlement européen apparaît, aux yeux du gouvernement, comme un « empêcheur de tourner en rond », ou dit autrement, de valser sur la musique sécuritaire.

Une opération commerciale et de marketing politique

L’adoption de la directive PNR met un terme à ce qui s’apparente davantage à une vaste opération promotionnelle. C’est d’abord une opération de marketing politique pour des dirigeants désireux de montrer à l’opinion qu’ils sont à la manœuvre dans la lutte antiterroriste. C’est ensuite, on l’oublie trop souvent, une opération commerciale. Ludovic Lamant rappelle, dans un article publié récemment sur Mediapart, que ces mêmes dirigeants se révélant être d’excellents VRP pour mettre en avant le savoir-faire français en matière de collecte et de traitement des données des passagers aériens. Le marché des big data est juteux et en plein développement. En ces temps de crise économique, il est de bon ton de promouvoir l’essor d’entreprises nationales d’un secteur en croissance exponentielle. Pour autant, parler de business, surtout en période de deuil, n’est pas chose facile. Mieux vaut donc afficher, dans une rhétorique trèsbuschienne, une volonté sans faille de combattre vigoureusement les adversaires de la démocratie, de défendre avec ardeur la liberté et de livrer une guerre impitoyable au terrorisme, quitte à diaboliser tous ceux qui osent entraver les efforts en ce sens. 

La directive PNR est désormais adoptée et les victimes des attentats de Paris et de Bruxelles peuvent désormais reposer en paix. Le « bal des hypocrites », clin d’œil à l’œuvre de Tristan Banon, est à présent clos. Les masques sont retirés, rangés et surtout soigneusement conservés. Ils vont resservir très bientôt…

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