Les titres de films doivent-ils être en anglais ?

On dirait que la France s’ouvre aux langues étrangères

Pendant longtemps, les films étrangers sortaient en France avec un titre en français. Cela semblait une évidence, qui s’expliquait sans doute par notre croyance arrogante en la supériorité de notre langue et de notre culture. Il était exceptionnel qu’un titre original soit conservé – par exemple le Scarface d’Howard Hawks (1932) ou le Païsa de Rossellini (1946). On remarquait plutôt – et encore – la médiocrité de certaines traductions françaises. Le milieu cinéphile des Cahiers du cinéma y réagit notamment en employant les titres originaux des films d’Hitchcock et de quelques autres auteurs, en se limitant souvent – non sans un snobisme délicat – au premier mot (North pour North by Northwest, La Mort aux trousses ; I pour I confess, La Loi du silence). Mais ils restaient très seuls. Le grand public et les distributeurs continuaient à préférer les versions françaises.

Depuis les années 80, un phénomène inverse s’est développé de plus en plus nettement, avec par exemple Raging Bull de Scorsese et Shining de Kubrick (1980) – quoique le titre original de Shining soit en vérité The Shining. Depuis la fin des années 90, il arrive même assez fréquemment qu’on donne un autre titre en anglais que le titre original, ou que l’on donne un titre anglais à des films espagnols, russes ou chinois. Le site Internet Slate signale ainsi qu’en 2009 et 2010, pour les sept principaux distributeurs, 35% des films ont conservé leur titre original et 8% ont été retitrés en anglais, à l’instar de No strings attached, devenu Sex friends.

Pourquoi ? Il semblerait que les spectateurs français préfèrent se moquer des titres québécois (la traduction restant obligatoire), par exemple de Fiction pulpeuse (pour Pulp Fiction) que s’interroger sur ce sujet. Il est bon ton de se moquer du français. Pourtant, des questions se posent. Est-ce un signe de respect des films originaux que de garder leur titre ? Est-ce réellement plus efficace commercialement ? N’est-il pas ridicule de renommer en anglais un film américain qui portait un autre titre ? Qu’est-ce que cela signifie sur l’évolution du monde ? Ou encore, les titres anglais seraient-ils subitement devenus intraduisibles ?

Etat des lieux : une domination de l’anglais

Le recensement des films en exclusivité à Paris durant la semaine du 9 au 15 avril (même dans une seule petite salle) fait apparaître plusieurs catégories, outre celle des films distribués avec un titre en français.

* 16 films gardent leur titre original en anglais : Computer Chess ; At Berkeley ; Born to be wild ; Dallas Buyers Club ; Dancing in Jaffa ; Gravity ; Her ; I am divine ; Nymphomaniac ; Only lovers left alive ; Portrait of Jason ; The Canyons ; The Grand Budapest Hotel ; 3 days to kill ; 12 years a slave.

* 3 films américains ont droit à un titre en anglais différent de leur titre original (ici entre parenthèses) : All about Albert (Enough Said) ; American bluff (American Hustle) ; Monuments men (The Monuments Men).

* 6 films français possèdent un titre en anglais : Braddock America ; Dark Touch ; Dogmen ; Eastern Boys ; Stalingrad lovers ; Wrong cops.

* 6 films ni anglophones ni francophones conservent leur titre original (trois en italien, trois en espagnol) : La grande bellezza ; Sacro gra ; Viva la libertà ; La danza de la realidad ; El Impenetrable ; El gran dragon.

* 2 films ni anglophones ni francophones ont un titre original en anglais, conservé pour la diffusion en France : My sweet pepper land (film en kurde et en turc) ; Holy field, holy war (film en polonais).

* 5 films ni anglophones ni francophones sortent avec un titre en anglais (différent de leur titre original) : A touch of sin (Chine) ; Free Fall (Freier Fall, Allemagne) ; Real (Japon) ; The Lunchbox (indien) ; The Terrorizers (taïwanais).

* 2 cas atypiques existent aussi : le sud-coréen Myungwang Song est diffusé sous le titre Suneung et l’allemand Heimat I : Chronik einer Sehnsucht sous le titre Heimat I : chronique d’un rêve (idem pour Heimat II)

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On pressent déjà pourquoi et comment les distributeurs prennent leurs décisions : sous prétexte d’ouverture culturelle, nos distributeurs favorisent l’anglais, puisque tous les films qui sont retitrés le sont en anglais ; presque tous les titres conservés sont aussi anglais, sauf quelques titres italiens et espagnols, ainsi que le mot Heimat, tandis que tous les titres asiatiques et d’Europe de l’Est sont traduits (en français ou en anglais).

Une hiérarchie des langues est donc établie : l’anglais trône au-dessus de l’espagnol, l’allemand et l’italien – nos LV2 supposées – et les autres langues n’existent pas. Cela relève d’un certain bon sens : le cinéma américain est historiquement le plus varié, peut-être le plus fort ; et un titre ne va pas être donné dans une langue ignorée de tous (Suneung faisant exception). Mais cela démontre surtout que l’emploi de langues étrangères dans nos titres ne s’explique pas par une volonté de respecter les films originaux ; car tous les titres originaux seraient conservés – pourquoi pas ? Cela suppose aussi que tous les Français parlent plus ou moins anglais, quoique cette représentation s’accompagne de quelques limites.

La nouvelle hiérarchie du monde : élites et anglicistes

Même les Américains s’étonnent du grand nombre de films anglo-saxons qui sortent en France sous un titre en anglais. Le New York Times a ainsi consacré un article, en mars 2013, sur l’inventivité des Français pour traduire l’anglais en anglais, à l’exemple de The Hangover (littéralement « la gueule de bois » ; serait-ce un si mauvais titre ?), diffusé chez nous, en 2009, sous le titre Very bad trip. Le succès de celui-ci a d’ailleurs persuadé les distributeurs à traduire dès l’année suivante Enemies among us par Very bad cop et The other guys par Very bad cops. En somme, la répétitivité déplorée jadis dans les traductions en français de titres américains se retrouve dans ces retitrages en anglais – ou plutôt en globish.

Car il s’agit bien de cela : oui, dans un sens, les distributeurs semblent considérer que les Français parlent anglais ; mais un anglais simplifié, autrement dit le globish de 200 ou 300 mots (et encore) qui se diffuse partout dans le monde et donne l’illusion de parler une langue étrangère.

C’est bien un anglais simplifié qui est utilisé. Les mots complexes ou rares sont évités, par exemple « hangover ». Quand le titre original en comprend trop, le titre est généralement traduit. On s’efforce au moins de changer le mot fâcheux : American Hustle devient ainsi American Bluff (2014), tandis que Harsh Times se transforme en Bad Times (2007). Selon la même logique, les distributeurs évitent les prononciations jugées difficiles pour les Français, à l’exemple de Knight and day devenu Night and day, ou avec la suppression fréquente de cet article « the » que nous ne saurions pas prononcer sans nous couvrir de honte. The Shining est devenu Shining, et on peut citer Monuments Men, Fighter, Alamo, Avengers, Aviator et des dizaines d’autres titres qui comprenaient un « the » originellement (le site senscritique.com en énumère une soixantaine.) Que cette règle ne soit pas systématique n’empêche pas : le Français est considéré comme un angliciste médiocre à qui il faut offrir de la simplicité, voire du simplisme.

Les distributeurs ont ainsi un goût délicat – encore une fois répétitif – pour les mots « sex » et « american », qu’ils nous servent à foison dans leurs titres globish. No Strings Attached est devenu Sex Friends, et l’on peut citer Sexy Dance The Battle (originellement Step Up), We Want Sex Equality (Made in Dagenham), Sexe Intentions (Cruel Intentions),  Sex Crimes (Wild Things), Sex Academy (Not Another Teen Movie), Sexy Party (Van Wilder) Sex Troubles (Tangled) et l’allemand Mädchen, Mädchen devenu chez nous Girls & Sex.  Enfin, Fired Up et Out Cold ont été transformés, respectivement, en Sea, Sex & Fun et Snow, Sex & Sun – mais tout cela n’empêchera pas le spectateur français continuera à se moquer des traductions québécoises. Et cette liste n’est pas exhaustive.

(On peut aussi aller voir le site shin, qui énumère d’autres exemples, ainsi que plus de quinze titres français utilisant « malgré lui/nous/eux », http://shin.over-blog.org/article-32034067.html)

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En tout cas, les distributeurs tiennent à prendre en compte les carences intellectuelles de leurs spectateurs. D’ailleurs, deux catégories de films donnent presque toujours lieu à une traduction du titre : les films pour enfants et les films grand public, à quelques exceptions près (par exemple Toy Story). En revanche, les titres originaux des films de genre et des films d’auteur sont presque toujours conservés pour leur sortie dans les salles françaises. Aucun titre de film de Jim Jarmusch n’a été traduit, quelles que soient les difficultés de prononciation ou de compréhension.

Une deuxième hiérarchisation implicite s’ajoute donc à la première (la supériorité de l’anglais) : la hiérarchie des individus, avec tout en bas les gosses et le peuple, qui ne parlent pas ou très mal anglais, et au sommet, pour schématiser, les gens branchés (les amateurs de films de genre, ainsi que les adolescents) ou cultivés (qui aiment les films d’auteur), héritiers des cinéphiles des Cahiers du cinéma qui disaient Psycho plutôt que Psychose. Ces deux dernières catégories regroupent d’ailleurs l’essentiel des lecteurs de magazines spécialisés.

Ces deux hiérarchisations se recoupent évidemment. L’élite parle anglais, les cons ne le parlent guère. Et toute une jolie conception du monde se devine derrière ces tendances – qui s’expliquent forcément, logiquement, par des idées à la fois fausses et dangereuses.

Les films, des produits culturels modernes et cools

La confusion commise par les distributeurs entre la maîtrise de l’anglais et l’appartenance à une élite s’accompagne évidemment d’une surestimation du niveau d’anglais de nos compatriotes (à l’instar de la commission européenne qui, selon une étude, estimait que la moitié des Européens parlaient bien anglais.) D’une part, de très nombreux titres restent incompréhensibles pour le public auquel ils s’adressent. Only lovers left alive n’est véritablement compris que par une minorité de ses spectateurs, quand bien même les amateurs de Jarmusch se recrutent dans un public cultivé ; celui-ci, à la stupéfaction sans doute de beaucoup d’Américains, ne parle pas toujours couramment anglais. D’autre part, certains titres sont fort difficiles à prononcer par nos bouches latines, par exemple le film d’Aronofsky The Wrestler. D’autres titres cumulent les deux tares – The Dark Knight Rises, que de nombreux spectateurs préférèrent nommer « le dernier Batman ». On peut se demander si ces difficultés ne s’avèrent pas contre-productives en rebutant un certain nombre de spectateurs, non parce que ceux-ci seraient des anglophobes militants ; simplement, elles les empêcheraient de parler aussi souvent qu’ils auraient aimé de ces films, et donc de faire fonctionner le bouche-à-oreille.

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Pourquoi donc, dans ce cas, les distributeurs s’entêtent-ils à conserver en France des titres imprononçables ou incompréhensibles, ou pire, à pousser l’absurdité jusqu’à donner un autre titre anglais à des films américains, et pire que tout, à des films allemands, turcs ou japonais dans lesquels aucun mot d’anglais n’est prononcé ? Il semblerait que les distributeurs surestiment beaucoup les compétences en anglais des spectateurs français. Voire qu’ils considèrent que l’anglais est l’une des langues de la France, puisque Freier Fall devient Free Fall ; les cinéastes français qui donnent des titres anglais à leurs films donnent d’ailleurs raison à cette explication.

Le New York Times nous donne cependant une autre réponse, celle du directeur du marketing d’Universal France, Stéphane Réthoré : « donner un titre français au film risquerait de nous faire perdre son côté "cool", puisque la langue anglaise véhicule un certain cachet. Une traduction française porte le risque de donner au film une image ridicule et contre-productive. » Autrement dit, l’anglais est porteur de modernité et de « cool », tandis que le français est ringard. Les publicitaires ne pensent pas autrement, et cette parenté n’est pas stupéfiante : les titres des films diffusés en France ne sont pas décidés par des cinéastes ou des littéraires, mais par les directeurs du marketing des sociétés de distribution.

Peu importe alors que les distributeurs aient des idées fausses sur le niveau d’anglais des spectateurs. Exactement comme pour un slogan publicitaire, l’usage de l’anglais est en soi un signe de modernité et de cool. C’est cela que le spectateur est invité à ressentir, et peu importe qu’il ne comprenne pas le titre ou ne sache pas le prononcer. Les Français, pensent ces commerciaux, ne parlent peut-être pas très bien anglais. Mais ils désirent l’anglais, ils adorent l’Amérique et méprisent le français.

Ces idées fausses des distributeurs pourraient être inoffensives. Mais ces gens ont une puissance qui les rend dangereux. Le spectateur n’a pas d’autre choix qu’accepter leurs titres. Ceux-ci fonctionnent ainsi comme une parole performative efficace : même si ces gens ont des idées fausses et que les spectateurs français ne tiennent pas autant qu’ils le croient à ce que les titres soient en anglais, le fait qu’ils soient en anglais devient une norme et contribue à construire un monde où le français semblera bizarre, donc où ces gens auront raison. L’Histoire sera donc réécrite a posteriori. On ne saura même plus que leurs idées avaient été fausses.

Il faut même cesser de parler de « films » : même les films d’auteurs deviennent entre leurs mains des « produits culturels », destinés à faire de l’argent. Le spectateur peut seulement décider de ne plus aller au cinéma. Tant qu’il y est, il pourrait même se rendre au Québec s’acheter aux DVD aux titres en français, ce qui est coûteux et peu pratique.

Que faire ?

Il est maintenant clair que les titres des films diffusés en France ne témoignent pas d’une ouverture de notre pays au monde, auquel cas toutes les langues seraient employés ; et qu’ils ne témoignent pas non plus d’une créativité supérieure aux traductions d’autrefois, qui abusaient des mêmes termes plats comme aujourd’hui ils abusent de « Sex ». On pourra toujours juger que les titres français du Québec sont parfois ou souvent médiocres ; mais une traduction est rarement parfaite, et le problème est surtout que les distributeurs estiment souvent l’anglais n’a pas besoin d’être traduit, puisqu’il serait aussi notre langue – le Français qui ne parle pas anglais étant pour eux un archaïsme voire un illettré.

Comment s’en étonner ? Les directeurs du marketing ne prétendent pas être des littéraires, au contraire : ils font partie d’une élite moderne qui confond le fun et la culture. Ils ont l’argent pour eux, et aussi, croient-ils le sens de l’Histoire, qui suppose l’amour du globish. Ils envoient leurs enfants dans des écoles bilingues, ils aiment placer trois mots d’anglais dans chacune de leurs phrases en français, et n’imaginent même pas que les mots « chicken wings » puissent rebuter des consommateurs de moins de 80 ans. Ils croient que les Français jugent leur langue ringarde. Ce sont des idéologues, aussi fermés qu’ils se croient ouverts, d’une créativité atrocement étriquée – mais qui ont l’argent pour nous écraser ; et ils peuvent même invoquer notre franchouillardise et l’anti-américanisme primaire de notre peuple arrogant – alors que leur pro-américanisme connaît une prospérité remarquable et aussi primaire.

On pourrait éprouver une saine colère contre l’absurdité de leurs choix. Mais notre parole serait inaudible. On pourrait également envie de les mépriser ; on peut être sûr que leur mépris pour nous sera aussi puissant.

Une autre solution serait d’employer les armes qu’ils comprennent : de la force, des arguments marketing, de l’imagination efficace faite de mots frappants. Ce serait cependant un véritable travail, qui ne peut qu’être ébauché ici, en imaginant quelques titres alternatifs aux leurs – en français, cette fois. Her donnerait Elle, avec les mêmes affiches montrant un homme moustachu ; et At Berkeley deviendrait A Berkeley. On voit que l’anglais n’est pas forcément intraduisible. En poussant plus loin, Dancing in Jaffa deviendrait Danser à Jaffa ou Faire danser Jaffa, et 3 days to kill donnerait 3 jours pour tuer. Cela marcherait aussi bien, et Peugeot ne pourrait plus intituler une offre promotionnelle 3 days to drive. Freier Fall donnerait Chute libre, aussi efficace et plus direct que Free Fall, titre ridicule. Quant à 12 years a slave, je suggère 12 ans d’esclavage, titre français du livre depuis le 19ème siècle – quoique les Québécois disent Esclave pendant douze ans, un peu plus littéral. On pourrait aussi suggérer que Only lovers left alive devienne Les derniers amants, comme au Québec, ou même Adam et Eve sont toujours vivants, ou je ne sais quoi encore – l’exercice n’est pas évident, mais il faut au moins essayer. Et Eastern boys deviendrait Les Mecs de l’Est, qui serait moins niais et plus puissant.

Mais je ferais peut-être mieux de me convertir. De trouver cool les titres en anglais. De proclamer que cette saine tendance est le signe d’une belle ouverture de notre beau pays « à l’international ». De me moquer sur des blogs des titres québécois. D’aimer le nouvel ordre du monde, construit par des visionnaires tels que ces directeurs du marketing. Et de manger des bagels en buvant du Coca-Cola.

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