"On va vous expliquer": que faire face au mépris des décideurs?

Du gouvernement à C dans l’air et à BFM, l'unanimisme est transparent : si nous nous opposons à la "loi travail", c’est « qu’on a pas compris ». Quelques grandes âmes vont jusqu’à admettre que le gouvernement a pu manquer de pédagogie ; on va donc tout nous expliquer, nous réexpliquer – jusqu’à ce que ça rentre dans nos petites caboches.

Grèce, entreprise, loi El Khomri : partout, de la « pédagogie »

Loin de se limiter à la « loi travail », ce pédagogisme est une arme essentielle des pouvoirs dominants depuis quelques années, une arme peaufinée afin de faire croire qu’ils détiennent la seule conception réaliste et pragmatique du monde actuel.

Regardez ce qui arrivait à Tsipras et Varoufakis, du temps où ils s’opposaient à Bruxelles et au FMI : ils « rendaient » des « copies » qu’on corrigeait ensuite au stylo rouge (http://www.liberation.fr/planete/2015/07/10/la-grece-rend-sa-copie-a-temps-pour-eviter-le-grexit_1345572); ils étaient de « mauvais élèves », ils ne comprenaient pas les priorités de l’économie, il fallait leur expliquer jusqu’à ce que ça rentre dans leurs caboches têtues… Bruxelles ne formule pas de diktats, mais fait passer de véritables dictées à ses cancres, de la Grèce à l’Italie, au Portugal et à la France, en leur envoyant des listes de « réformes » qu’il faut appliquer très strictement, tout petit écart étant une faute. Il en a d’ailleurs été ainsi pour la loi El Khomri, qui résulte d’une « recommandation » officielle à déréguler le droit du travail (http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX%3A32015H0818%2815%29&from=FR%29).

Il en est de même tous les jours dans des centaines d’entreprises, à chaque fois que l’employeur se pique de « réorganiser » et de « moderniser ». Si des salariés ou leurs syndicats s’opposent à ces volontés, c’est qu’ils n’ont pas compris, et qu’il faut donc tout leur expliquer. L’employeur parle alors de « pédagogie », de « communication », d’un « accompagnement du changement » dont des centaines d’officines se sont fait une spécialité. Les négociations entre l’employeur et les syndicats prennent alors l’allure d’un dialogue de sourds, comme les réunions de l’Eurogroupe auxquelles participait Varoufakis : les représentants du personnel s’opposent aux plans de leurs employeurs, mais s’ils s’opposent, c’est qu’ils n’ont pas compris, donc leur cher management rabâche les arguments pédagogiques pour les convaincre du bien-fondé de leurs projets, sans jamais soupçonner que ces projets puissent être fondamentalement critiquables. (Voir par exemple, sur ces officines, http://www.blog-management.fr/2015/12/14/gerer-les-opposants-au-changement/ )

Le débat public sur la loi El Khomri se passe de la même manière. Le gouvernement et les partisans de la loi prennent depuis le début la posture du professeur face à l’élève qui ne veut rien entendre, sur un ton d’évidence, convaincus du bien-fondé de leur autorité. Avec mépris, en somme. Aucun de ces décideurs ne doute qu’il faille « changer » et « réformer » le système : les opposants ne sont donc que des conservateurs, des immobilistes, des freins au progrès. Le langage est bien rôdé. (On le voit bien dans la réponse que la ministre a envoyée aux auteurs de la pétition contre sa loi : https://www.change.org/p/loi-travail-non-merci-myriamelkhomri-loitravailnonmerci/responses/33590)

 

Nous sommes des égoïstes irrationnels, face aux décideurs rationnels

Si nous nous énervons, ils répondent que nous sommes irrationnels.

Si nous argumentons, ils déclarent que nos arguments ne sont que le masque de notre colère irrationnelle.

Ils ont l’apparence de la raison. Avec tout le langage nécessaire : ils parlent de pragmatisme, de réalisme, de modernité, de nécessité économique, à nous en inonder les oreilles.

En face, l’opposant est idéologique, archaïque, extrémiste. Â la rigueur, ils comprennent que nous défendions nos droits, notre intérêt. Mais les manifestants, les syndicats, les opposants de toutes les sortes ne font que défendre des intérêts particuliers. Ce sont eux, qui ont le sens de l’intérêt général. Comme si celui-ci n’était plus que la somme des intérêts privés des chefs d’entreprises (quoiqu’ils soient obsédés par leurs résultats à court terme), sans autre considération que ce qui est mathématisable.

Le salarié n’est d’ailleurs plus qu’une « ressource » : il est réifié. Dans le même temps, l’entreprise doit être « agile » : la structure est humanisée tandis que l’homme n’est plus qu’une chose. C’est drôle, tout de même.

Au mieux, nous sommes capables d’affects, de réactions psychologiques (irrationnelles, toujours) : nous sommes psychologisés, loin de toute capacité à la réflexion. Ou bien celle-ci est irrationnelle, encore et toujours : quelle raison obscure pousse des cheminots, des lycéens et des enseignants à manifester contre la loi El Khomri, puisqu’elle ne les concerne pas ? (cf. un éclatant article d’Acrimed, http://www.acrimed.org/Horreur-des-pas-concernes-sont-dans-la-rue-contre) Les journalistes et les décideurs qui nous tiennent pour des égoïstes nient ainsi l’existence de solidarités et la possibilité que nous élaborions des réflexions globales, et ils croient manifestement que l’individualisme est encore plus répandu qu’il ne l’est en réalité. (D’ailleurs, le pauvre qui manifeste est seulement « jaloux » des riches, n’est-ce pas ?)

D’un côté se trouve ainsi l’idéal moderne du « collaborateur » (l’« associate », selon le management anglo-saxon) : le salarié qui, soi-disant, serait en mesure de discuter d’égal-à-égal avec sa hiérarchie, comme si les rapports de pouvoir qui règnent au travail rendaient cela possible. De même veut-on nous faire croire que les référendums d’entreprise permettraient à chaque point de vue de s’exprimer pleinement. (Sans compter l’ignoble acception pétainiste du terme « collaborateur ».)

De l’autre côté se trouve la raison. Pas la droite classique : l’opinion commune l’associe encore à des connivences avec le patronat. C’est le PS qui apparaît comme l’incarnation parfaite de la raison : ce soupçon pèse moins sur lui, qui serait indépendant des pouvoirs de l’argent. (Le PS, ou le PD italien, le SPD allemand, le PSE espagnol, etc.)

Il faut donc qu’on nous explique tout, qu’on nous réexplique tout, parce qu’en somme, nous sommes complètement nuls.

 

Que faire ? Vers quel degré de conflit ?

« On va vous expliquer », entend-on sans cesse. « Il y a rien à expliquer », osent parfois répliquer quelques syndicalistes, « on a bien compris que vous cherchez à nous entuber. »

Cette réponse est un bon début. Pour la loi El Khomri, elle fonctionne plutôt bien : s’il y a un sujet que les syndicalistes maîtrisent, pour la théorie comme pour la pratique, c’est le droit du travail. Ils connaissent leur code, et le manient sans cesse, des entretiens de licenciement jusqu’aux prud’hommes et aux négociations de branche. Il est souvent leur principale arme, avec le risque que certains d’entre eux deviennent plus des juristes que des militants, mais peu importe : ils le connaissent, et quand ils en parlent, leurs collègues ont confiance en leur compétence, c’est peut-être même le sujet sur lequel la confiance dans les syndicats est la plus élevée – il suffit de voir que des milliers de non-syndiqués se tournent soudain vers eux s’ils se font virer injustement.

Or la loi El Khomri met fin à un compromis historique essentiel du système économique. En gros : le salarié accepte d’être subordonné à ses dirigeants, et de gagner beaucoup moins qu’eux ; mais en échange, le Code du travail lui garantit une certaine protection. On est loin de la révolution, mais cela permet au moins un peu de dialogue. Or la loi El Khomri, en inversant la hiérarchie des normes, détruit cet équilibre : si l’accord d’entreprise peut être moins favorable au salarié que l’accord de branche, et celui-ci que la loi, cela sous-entend qu’un véritable dialogue d’égal-à-égal est possible entre le salarié du bas de l’échelle et son employeur, donc cela nie la relation de subordination (nous sommes tous des collaborateurs). Mais cela ne l’abolit pas : le patron décide toujours, sous le masque du pote, comme dans les start-ups. Le salarié sera bien docile, l’hypocrisie progressera toujours. Et de tout cela, les gens ne sont pas dupes, quel que soit le degré de clarté de leur réflexion.

Ainsi, la loi El Khomri, il n’est nul besoin de nous l’expliquer. On l’a très bien comprise. Mieux sans nul doute que la ministre et que les journalistes du Monde et du Figaro. En particulier, plusieurs dizaines de milliers de syndicalistes comprennent plus finement le fonctionnement et les conséquences de la loi El Khomri que les élus et les journalistes. Cela explique la puissance de la mobilisation qui, pour le nombre de manifestants, est due aux syndicats.

Mais il ne suffit pas de comprendre, de savoir qu’on a compris, de savoir parfaitement qu’il est sot de vouloir « nous expliquer ». Car même lorsque nous avons raison, nous avons tort, nous sommes d’égoïstes ringards dogmatiques, immobilistes face aux réformes. Et on aura beau crier dans la rue, ou énumérer des arguments dans des tracts ou sur des blogs, nos dénonciations seront inaudibles aux décideurs. Cause toujours, ils finiront par prendre leurs décisions, comme ils le souhaitent.

C’est dire que nous sommes dans un rapport de force, plus que dans un face-à-face d’arguments. Le soupçon que l'ordre des choses puisse être criticable ne les traverse même pas. Critique l'euro, la loi du marché, l'Union européenne: tu es un facho et un imbécile. Même si, en compétence économique, les partisans de l'Union et de l'euro se sont transformés en purs techniciens incapables de penser, et qu'il y a bien plus d'intelligence du monde et de réalisme chez leurs opposants. (Vous savez, ces crétins archaïques, extrémistes, etc.)

Argumenter, cela contribue même à nous endormir – à nous mettre dans la position justement recherchée du « collaborateur » qui discuterait d’égal-à-égal avec son patron.

On peut en revanche se permettre un petit peu d’humour, de dérision de ces flics et de ces décideurs. Si grotesques de contradiction, si ventripotents de gloriole inepte. Moquons-nous ; mais il y a des moments pour ça. L’humour ne doit pas nous amener à oublier qu’ils ont du pouvoir.

Par exemple, moquons-nous de la bêtise qui accompagne toujours leur puissance. Franchement : ce sont les chefs d’entreprise qui créent les richesses ? Mais ils ne peuvent détacher leurs yeux de leurs « perspectives à six mois », quelle hauteur de vue. Et les économistes qui parlent dans les médias, les think tank qui seraient si subtils : leur orthodoxie ultralibérale est encore plus étroite que le stalinisme. Le monde appartient aux commerciaux, mais on croit rêver : le dogmatisme qui règne dans les écoles de commerce ne sert à construire que des crétins. Nous savons pourtant que l’intérêt général ne peut être porté que par les véritables producteurs, les ouvriers, les scientifiques, les littéraires et les artistes – encore moins nombreux que les femmes à l’Assemblée nationale.

Quant aux managers qui transmettent la belle parole des décideurs, ils sont peut-être encore plus bêtes. Parce qu’ils n’ont même pas le cynisme de leurs chefs, parce qu’ils croient vraiment être humains, avec tout plein de nuances. C’est ce qu’on leur apprend dans leurs écoles de DRH, à ces pauvres lapins. Ce sont des matraques qui nous sourient. A nous, pauvres ringards idéologiques.

Mais nos gouvernants sont-ils plus, eux-mêmes, que des courroies de transmission ? Ils appliquent les ordres de leurs maîtres, les ordres des banques et de Bruxelles (si Bruxelles est autre chose qu’une courroie entre le système bancaire et les Etats.) Des chercheurs de Hanovre ont étudié ce phénomène : « Les élèves reçoivent des instructions de leurs maîtres, ils doivent accomplir des travaux, passer des examens et se conformer à un calendrier. Tous ne réussissent pas : alors que l’Irlande apparaît comme un élève modèle, la Grèce adopte un comportement désobéissant. » (Cité par Pierre Rimbert, Le Monde diplomatique, juillet 2015.)

Nos décideurs, qui se prennent pour des maîtres d’école face à notre ignorance, ne sont donc eux-mêmes que des élèves.

La dénonciation, le fait de répondre « rien nous expliquer, on a bien compris » s’accompagne donc d’un certain mépris, non pour leur puissance, mais pour la bêtise et la faiblesse qui s’y associent dans toutes nos élites. Ils nous regardent de haut : ils ignorent donc que notre dédain pour eux est encore plus fort que le mépris dont ils nous affligent.

Ne perdons donc pas de temps à rien leur expliquer. Ils ne comprennent rien. Il y a trop de misère dans leurs cerveaux mathématisés. S’il y a des explications à donner, des débats à avoir, c’est avec nos proches, nos collègues, les inconnus croisés dans les rues, sur les places ou sur Internet. Pour imaginer le monde à venir, et pour élaborer nos armes dans un conflit où le dialogue devient impossible.

Cela implique de renoncer à progresser socialement, chaque fois que cela nécessite de s’agenouiller. Ayons l’air de râleurs ringards, mais alors ? Ceux qui te méprisent ne te méritent pas. Ton patron, n’oublie pas, a une vision du monde aussi nulle que celle de ton chat, et la presse quotidienne n’a pas plus de valeur. Il vaut même mieux être chômeur ou dealer que banquier ou PDG. C’est plus honorable, plus humain, et moins nuisible. Quitte à picoler chez soi une soirée sur deux, ou à jouer un peu trop à sa PS3.

 

Alors leur mépris atteint son degré critique. Il passe à la violence. Le pédagogisme ultralibéral laisse place à la violence fascisante. Ceux qui prétendent défendre la République – d’Hollande à Le Pen, et avec eux leurs chers banquiers et patrons – donnent leurs ordres à des flics dont on observe bien les provocations et les actions abjectes. Le rapport de force devient encore plus clair. Ils ne cherchent plus à nous expliquer ; mais à nous abattre – non plus à coups de propagande – mais à coups de matraques et de lacrymos.

Tout ça parce que nous aurons refusé leur pédagogisme - qui est bien la forme polie de leur violence, et l'arme essentielle de leur belle raison moderne et pragmatique.

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