Que pensons-nous vraiment des « casseurs » ?

Le lendemain de la manif du 14 juin, Valls a reproché à la CGT « une attitude ambiguë vis-à-vis des casseurs. » Martinez a protesté contre ces propos. Et pourtant oui, d’innombrables syndiqués (CGT, FO, Solidaires, etc.) sont ambigus par rapport aux « casseurs ». Car sans commettre aucune violence, ils refusent de condamner les plus radicaux avec le même mépris que Valls et les médias.

Nous restons constamment dans la masse des manifestants pacifiques. Nous ne pouvons pas être accusés de violences, y compris verbales. Il nous arrive même d’être critiques envers les manifestants radicaux : parce qu’ils prennent d’autorité la tête des manifs, comme s’ils étaient les plus légitimes (l’avant-garde ?) ; parce que nous sommes parfois obligés d’attendre pendant des heures que leurs combats finissent pour recommencer à avancer ; parce que certains d’entre eux attaquent des syndicalistes et caillassent des bus syndicaux ; parce qu’ils permettent aux médias de concentrer leurs discours sur les « casseurs », et ainsi de ne pas parler, ni du caractère pacifique de la quasi-totalité des manifestants, ni des raisons de manifester.

Et pourtant, nous ne condamnons pas les « casseurs » avec la même hargne que Messieurs Valls ou Pujadas. Car du cœur des manifs, loin des combats, nous sommes nombreux à éprouver aussi de la colère contre les forces de police et leurs donneurs d’ordre, et à ressentir, non de la sympathie, mais de la compréhension envers ceux qui lancent des slogans insurrectionnels, les inscrivent sur les murs ou affrontent les CRS et les gendarmes mobiles.

Scène de manif ordinaire à Paris Scène de manif ordinaire à Paris

Nous manifestons pacifiquement. Mais de part et d’autre, sur six kilomètres, CRS et gendarmes mobiles bloquent toutes les rues, et les bouches de métro sont fermées, nous cloîtrant comme de la racaille, sans distinguer les pacifistes des plus radicaux.

Nous manifestons pacifiquement. Mais le soir venu, Messieurs Valls, Hollande, Juppé et tant d’autres nous appellent « terroristes » et « preneurs d’otages », et menacent d’interdire les manifestations. 

Nous manifestons pacifiquement. Mais alors une camionnette du SAMU, sirène en marche, s’approche d’une grille anti-émeute qui bouche une rue adjacente, et se fait refouler par les CRS, comme si le droit international d’évacuer ses blessés ne s’appliquait pas en France. Alors, bien que pacifistes, nous sommes nombreux à huer le comportement des CRS, et au-delà d’elles le Préfet et le Ministère qui leur donnent leurs ordres.

Nous manifestons pacifiquement, car nous sommes organisés dans des syndicats. Mais nous voyons bien que dans le cortège radical, il y a aussi des syndiqués, lassés des grèves défensives en saut-de-puce et désireux d’efficacité. Eux aussi, ils sont ambigus. (Sachant que, parmi les milliers de gens du cortège radical, seuls quelques centaines se battent réellement.) 

Nous manifestons pacifiquement. Mais nous avons intérêt à venir avec des foulards, car les gaz lacrymos sont pour tout le monde, comme si nous étions tous la même chienlit.

Nous manifestons pacifiquement. Mais nous savons bien que la « loi travail » permettra aux employeurs d’imposer, par le chantage à l’emploi, n’importe quelle mesure, accroissant la violence sociale. Or de cette violence et de nos arguments, on ne parle pas, comme si nous étions des imbéciles,et comme si le simple fait d’envisager qu’il y ait une alternative au néolibéralisme était ridicule. 

Nous manifestons pacifiquement, avec des arguments, et une critique de la « loi travail » bien plus précise que les arguties que les médias diffusent. Mais les rares entretiens que la télévision offre aux opposants à la loi sont des réquisitoires à charge destinés à nous écraser.

Nous manifestons pacifiquement. Mais nous savons à quel point le système financier nous étrangle, et étrangle le monde du travail. Alors nous ne pouvons pas non plus plaindre les banques aux vitres brisées ou aux distributeurs couverts de peinture.

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Nous manifestons pacifiquement. Mais nous nous étonnons que les forces de l’ordre aient choisi de se masser tout spécialement devant l’hôpital Necker, comme par hasard, en prévoyant forcément que ce serait le lieu d’un combat – une pure provocation. A la suite duquel trois ou quatre salopards se sont acharnés contre la façade de l’hôpital : mais à entendre Monsieur Valls et Monsieur Cazeneuve, nous sommes tous complices.

Nous manifestons pacifiquement. Et tiens, regarde donc ces deux gars qui ôtent leur cagoule et enfilent leur brassard « police »…

Nous manifestons pacifiquement. Mais soudain, un cordon épais de CRS bloque la manifestation pacifique, et nous considère avec mépris. Alors, inévitablement, un certain nombre de manifestants pacifiques proteste, s’insurge, voire cesse d’être pacifique, car il veut simplement passer.

Ainsi, on nous force à être ambigus. En nous assimilant aux casseurs, en nous traitant de terroristes, en méprisant tous nos arguments, les partis de gouvernement et les médias construisent notre ambiguïté. 

Nous restons pourtant dans la masse, pacifiques, ambigus, sans commettre de violences. Mais si nous refusons de nous assimiler aux « casseurs », nous n’adhérons pas plus aux positions des forces de l’ordre, de leurs donneurs d’ordre, et de tous ceux qui les soutiennent.

Nous assumons cette ambiguïté. Parce que, de plus en plus, des faits convergents nous forcent à douter de la légitimité du pouvoir en place : l’offensive européenne contre la démocratie au travail, dont la loi El Khomri n’est que la déclinaison française ; la militarisation mise en place avec l’état d’urgence, comme si c’était une solution efficace et nécessaire pour lutter contre le terrorisme ; le triomphe du néolibéralisme, qui culminerait avec les tribunaux d’arbitrage qu’instaurerait le traité transatlantique, puisque les multinationales nommeraient des juges en mesure de condamner les Etats. 

En même temps, les médias s’avèrent unanimes pour soutenir ce nouveau modèle ultralibéral et sécuritaire, qu’Emmanuel Todd définit comme un « fascisme rose », et qui ne procéderait pas autrement s’il voulait nous préparer à l’arrivée du FN au pouvoir. C’est logique : les médias appartiennent tous à de grandes puissances financières ; ils en sont donc forcément les armes.

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Nos libertés collectives, de travailleurs et de citoyens, sont de plus en plus faibles. Nous devrions nous contenter de nos libertés individuelles : de consommer, d’aller en terrasse, d’être l’entrepreneur de notre propre vie. Bien que leur valeur soit fort relative quand les inégalités se creusent autant, et que l’individu n’est qu’une « ressource » ou une variable économique.

 Franchirons-nous cette limite de l’ambiguïté ? La question se pose, dès lors, notamment, que la résistance à l’oppression constitue un droit fondamental de 1789. Où se situe la limite ? Si un parti unique et fasciste prenait le pouvoir en France et réprimait les manifestations en tuant des centaines de gens, la question ne se poserait plus : la violence serait légitime, nous cesserions d’être ambigus. Mais faut-il aller jusque là ? N’y a-t-il pas une limite plus basse ? L’interdiction de manifester, par exemple, serait-elle un motif suffisant pour cesser de reconnaître toute légitimité aux forces de l’ordre ?

Nous n’en sommes pas là, ou pas encore. Nous continuerons, je continuerai à manifester pacifiquement. Mais en assumant cette ambiguïté.

(Pierre et Cécile)

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