Réponse à la réponse à « Lettre à ma génération: moi je n’irai pas qu’en terrasse »

Sarah Roubato, Marine Cuénin,J’ai lu vos deux textes (ici et là), sans parvenir à me retrouver complètement, ni dans l’un, ni dans l’autre, ce qui m’amène à écrire cette « réponse à la réponse ».

Sarah Roubato, Marine Cuénin,

J’ai lu vos deux textes (ici et ), sans parvenir à me retrouver complètement, ni dans l’un, ni dans l’autre, ce qui m’amène à écrire cette « réponse à la réponse ».

D’abord, il y a évidemment plusieurs causes aux actes terroristes. La toute première, à répéter inlassablement, est le fanatisme des terroristes et leur mépris de la vie humaine. Sarah Roubato, vous avez donc tort de n’énumérer, comme causes, que des fautes commises par la France (« ancienne puissance coloniale », etc.)

Mais, Marine Cuénin, on ne peut pas dire non plus que nous sommes seulement attaqués parce que Paris est « la capitale des abominations et de la perversion », même si ce sont les mots de Daesh. Car les terroristes condamnent d’autres choses, notamment l’action militaire française en Syrie et ailleurs. Plusieurs causes se superposent toujours, sans oublier le racisme d’une partie de la population française « de souche » et les difficultés d’intégration des populations d’origine étrangère, qui sont les premières frappées par le chômage de masse et qui peuvent se sentir exclues, ce qui en amène une minorité à des pensées et à des comportements assassins.

Cela implique-t-il qu’on se sente responsables, voire coupables ? J’ai l’impression que si le texte de Sarah Roubato a énervé Marine Cuénin, c’est en bonne partie parce qu’il sous-entendait cette accusation. En effet, notre responsabilité est relative : si des fautes ont été commises, ce que je pense, les premiers responsables sont ceux qui ont le pouvoir de prendre des décisions.

Néanmoins, je pense porter une part de responsabilité. Parce que ces gens qui ont du pouvoir ont été élus. Et par mon inaction : j’ai douté dans mon coin de la manière d’engager l’armée française en Syrie (plus belliciste que celle des Américains ou des Anglais), mais je n’ai rien fait pour protester. Je n’ai rien fait non plus de concret pour combattre le racisme et les difficultés d’intégration de certains.

Remarquez que je dis « je ». Je ne vous accuse de rien.

Il n’empêche que la France a vendu des armes et mené des guerres, et que notre société est socialement de plus en plus violente (précarité au travail, chômage, replis sur soi, etc.) Il est dès lors bien déplacé de se définir comme un modèle de civilisation qui serait en guerre contre la barbarie (certains parlent même de la barbarie des sociétés occidentales.)

Ensuite, les terroristes se sont bien sûr attaqués à notre mode de vie. Ils nous tiennent pour des dégénérés. Ils méprisent toutes nos libertés. Je pense que nous sommes tous d’accord sur ces points.

Mais le fait que les terroristes aient une vision atroce de notre mode de vie ne veut pas dire que celui-ci soit bon, et que nous puissions l’idéaliser. Là-dessus, je rejoins en partie les propos de Sarah Roubato sur l’hyper-consumérisme. Nous sommes tout de même dans une civilisation du gâchis et de l’excès de consommation. Cela ne justifie en rien les actes terroristes. Mais je ne pense pas que nous puissions brandir notre mode de vie comme un étendard, sans remettre en cause ses défauts et nos éventuelles responsabilités.

Mais si des attentats frappaient La Défense, je ne verrais pas les victimes comme des hyper-consommateurs, mais toujours comme des êtres désarmés qui ont été assassinés lâchement.

Il y a enfin un manque dans les définitions que vous donnez, l’une et l’autre, de la liberté. Sarah Roubato, vous énumérez d’autres manières inventives et intéressantes d’exercer votre liberté que d’aller en terrasse, mais comme Marine Cuénin, vous ne parlez que des libertés individuelles.

Or il y a aussi des libertés collectives, aussi fondamentales dans la mesure où nous vivons en société : la liberté d’association, la liberté de réunion, la liberté de manifester. Ces libertés ne sont pas l’addition des libertés individuelles ; de même, l’intérêt général n’est pas l’addition des intérêts individuels.

Sur ce sujet, je ressens ces jours-ci un très fort malaise, parce que les décisions prises à la suite des attentats sont très loin des alternatives sur lesquelles vous tombez d’accord (énergies renouvelables, nouveaux modèles politiques, …) L’état d’urgence constitue plutôt une menace pour nos libertés collectives, indépendamment de leur utilité pour notre sécurité (contestée par exemple par Pouria Amirshahi : http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/19/pourquoi-je-voterai-contre-la-prolongation-a-3-mois-d-un-etat-d-urgence-par-pouria-amirshahi_4813055_3232.html ). Je fais partie de ceux qui pensent que les manifestations de rue sont parfois le moyen le plus efficace d’empêcher des décisions intolérables, prises par ceux qui ont du pouvoir. On pourrait évidemment débattre de ce qui est « intolérable », de la guerre en Irak à la loi Macron, mais peu importe : chacun est libre de manifester, d’exercer cette liberté collective. Or l’état d’urgence risque de permettre au gouvernement d’imposer n’importe quelle décision. Ou d’empêcher de faire pression sur les chefs d’Etat qui débattront lors de la COP 21, alors qu’il en va de la planète entière.

Je ne me sens donc pas libre sous l’état d’urgence. Même si je peux consommer, aller en terrasse, ou exercer ma liberté individuelle de nombreuses manières. Sur ce plan, je vais même employer de grands mots : je crains que les attentats fassent une victime de plus, la démocratie.

J’espère que mes propos ne susciteront pas votre mépris ou votre condescendance.

Pierre (et un peu Cécile)

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