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Billet de blog 28 nov. 2022

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Noms de villes : le français est-il néocolonial ?

Dire Mumbai ou Bombay, Chennai ou Madras, Hô Chi Minh-Ville ou Saigon, Beijing ou Pékin, Kiev ou Kyiv, et autrefois Leningrad ou Saint-Pétersbourg : comment choisir ?

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Le débat est parfois violent. Les esprits les plus conservateurs emploient la dénomination ancienne avec évidence, parfois avec mépris pour les modernistes. D’autres affirment avec autant de certitude qu’il faut respecter le choix des habitants, donc dire Chennai et Beijing ; aujourd’hui, écrire Kiev vous fera apparaître, selon certains, comme un complice de Poutine (Le Monde et Le Figaro seraient donc pro-russes, et Libération pour le peuple ukrainien.)

Nous ne trancherons pas, ou pas toujours. Nous nuancerons ces deux extrêmes.

L’usage, le colonialisme et les choix politiques

La bourgeoisie de 1930 haïssait trop l’Union soviétique pour s’écorcher la bouche à dire Leningrad. L’usage lui a donné tort, jusqu’en 1991. Une véritable volonté des habitants s’est alors exprimée, puisque ce fut un référendum qui (à 55 % seulement) rétablit le nom d’origine – Sankt-Petersburg, en bon allemand, ce qui avait déjà amené Nicolas II à changer cela en Petrograd, en 1914, quand la Russie combattait Berlin.

Rares sont toutefois les référendums : les pouvoirs politiques prennent le plus souvent leurs décisions de manière unilatérale, ce qui irrite parfois leurs opposants. Beaucoup d’Américains rechignent toujours à dire Hô Chi Minh-City, qui s’est néanmoins imposé. L’usage, comme en grammaire, décide souvent de la vérité historique.

Encore faudrait-il, si l’on veut vraiment respecter le choix local, dire plutôt Thành phố Hồ Chí Minh. Les noms sont heureusement adaptés. En français, nous disons Hô Chi Minh-Ville et en allemand, Ho-Chi-Minh-Stadt. C’est une autre règle, avec ses exceptions : pourquoi donc lit-on fréquemment Mexico-City en français (y compris dans Le Monde), alors que le nom officiel est Ciudad de Mexico et que l’allemand dit Mexico-Stadt ?

Certains diront que l’usage universel est que chaque langue décide du nom des villes étrangères. D’autres rétorqueront qu’il s’agit d’une pratique coloniale. La France puissante du 17ème siècle a inventé le mot Pékin lorsqu’un jésuite a défini un système de transcription latine du chinois. Notre belle France était si puissante que le monde entier l’a imité, avec l’anglais Peking, l’italien Pechino, l’allemand Peking… Les Chinois ne pouvaient rien objecter : ils n’écrivaient qu’en sinogrammes, moins trahis, en l’occurrence, qu’adaptés.

Mumbai/Bombay et Beijing-Pékin

Depuis 1979, l’appellation Beijing s’est développée, du fait de l’officialisation en Chine du pinyin, système de romanisation du mandarin. Désormais, la situation est polémique. Les Chinois tiennent à l’écriture Beijing. L’usage anglosaxon l’a adopté. Mais la plupart des autres pays du monde conservent des variantes de Pékin, parfois en concurrence avec Beijing. Faut-il alors suivre l’usage, la tradition, ou la volonté des pays concernés ? Lors des Jeux olympiques de 2008, toutes les affiches indiquaient Beijing, mais les Français (et les Espagnols, etc.) se sont entêtés à parler des « J.O. de Pékin. » Certains y verront du postcolonialisme.

Deux nuances s’imposent toutefois : le pinyin n’est pas une forme du mandarin (qui ne concernerait alors que les Chinois), mais un mode de communication internationale (qui, dès lors, nous concerne) ; en pinyin, le b se prononce p, et le k (plus ou moins) ts, si bien que Beijing se dit plutôt Peitsing – ce qui ajoute à la confusion.

Des polémiques affectent aussi les noms de villes indiennes. Si vous parlez encore de Bombay, vous risquez de vous faire reprendre : « La ville a été renommée Mumbai ; méprisez-vous donc tellement les Indiens que vous refusez d’adopter leurs choix ? » L’espagnol et le français resteraient ainsi des langues vaniteuses, à continuer (contrairement à l’anglais, l’italien et l’allemand) à parler de Bombay.

Pourtant, lorsque la dénomination de Mumbai a été choisie, en 1995, par le parti d’extrême droite Shiv Sena, une large partie de la population locale l’a refusé, notamment les gens de gauche et les musulmans (forte minorité perturbée par ce nom hindouiste en cohérence avec une volonté politique de marginalisation des non-hindous.) Plusieurs institutions telles que la Haute cour de justice continuent ainsi d’employer Bombay, dont l’usage, loin d’être colonial, peut marquer une opposition aux discriminations ethniques et à l’extrême droite. (Cette sorte de prise de position n’a toutefois rien de systématique : l’antistalinien de 1950 disait Stalingrad, et non Volgograd.)

Quant à Calcutta, elle est devenue Kolkata par conformité à sa prononciation, et car un village s’appelait ainsi avant la colonisation britannique. Adhérer à Kolkata est cependant douteux : si chaque langue ne peut procéder à de légères adaptations, nous devrions parler de Moskva et de Praha plutôt que de Moscou et de Prague.

L’Inde ne parvient toutefois pas à imposer au monde tous ses nouveaux noms, tandis que la Chine y arrive mieux : le choix des mots est décidément un marqueur politique. Certains de nos contemporains déclarent ainsi « Je passe le week-end à London », mais ne parleront jamais de Lisboa ou Krakow, car ils acceptent la domination anglosaxonne sur le monde.

Comment choisir, en fin de compte ?

Être conscient de la dimension politique de certains noms évite à coup sûr quelques naïvetés, tout en nourrissant doutes et confusions. La règle prédominante pourrait être l’usage ; mais l’usage qui se dégage provient souvent de rapports de force, de polémiques encore ouvertes. Même Wikipédia n’arrive pas à trancher systématiquement.

Même les noms de pays sont concernés. Burkina Faso s’est imposé par rapport à Haute-Volta, mais les Français préfèrent toujours Birmanie à Myanmar, et Biélorussie à Belarus. Dans ces deux derniers cas, le changement de nom est d’ailleurs le fait d’un pouvoir militaire et autoritaire : la langue française serait-elle antifasciste ?

Tant que nous y sommes, devrions-nous employer l’occitan Tolosa plutôt que Toulouse ?

Essayez simplement de ne pas dire Kyiv en Russie et Kiev en Ukraine, si vous tenez à votre mâchoire.

Par bonheur, dans presque toutes les langues, Paris sera toujours Paris. Sauf en finnois et en lituanien : ces gens-là se croient tout permis.

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