Chaud et froid : Question de solidarité ?

Souffrant du froid, de la faim, souvent de la soif, que peut donc faire un homme qui n'a plus rien ? Voler. Peut-être, mais lorsqu'on a encore conscience des valeurs et que, depuis toujours on les respecte, on ne vole pas. Alors, la faim et la soif se transforment en angoisse ; si on ne mange pas ou ne boit pas, on meurt. Puis, cette angoisse devient obsession. On se cache alors sous un manteau, un vieux sac, une couverture. On enferme sa tête entre les jambes. Les mains s'agrippent aux pieds. Ainsi prostré dans la douleur d'un soudain désir de survivre, une main s'expulse et se tend vers le monde extérieur. Elle tremble cette main. Elle est fragile cette main, fragile et belle comme le cordon qui relie l'enfant dans le ventre de sa mère ; cette main qui le relie à la vie. Muet, on écrit sur un morceau de carton : 1 ou 2 € pour manger. D'autres écriront : " J'ai honte mais j'ai faim." ; confession solennelle laissée à l'appréciation, à la critique, ou à l'indifférence de tous ceux qui passent devant lui.Dans quelques semaines, on va se rappeler qu'en hiver, il fait froid. J'avais écrit ce texte il y a quelques années. Je le livre à vos commentaires.

D'autres encore choisiront de montrer leur visage, s'infligeant de cruelles souffrances, à genoux sur le pavé ou au milieu de la rue, la tête baissée et la main tendue, en véritables soldats de la misère, qui luttent pour leur survie et que personne ne vient relever. Elles sont longues les heures de quêtes et de souffrance, d'attente et de patience, d'angoisse et de honte. Il repense alors à ce qu'il était avant, quand il était enfant et que l'insouciance de la jeunesse guidait ses pas sur les chemins de traverse. Il se souvient du temps où il n'avait peur de rien, où aucune crainte ne le faisait souffrir. Puis, les heures de fringales surviennent, le ramènent au présent. On a faim, on a soif. Mais, comme attaché au sol, on est paralysé par sa faiblesse et sa volonté d'avoir toujours un peu plus. Elles sont terribles ces heures, celles où on prie n'importe quel Très Haut de se laisser mourir, de se laisser emporter vers un au-delà peut-être meilleur. Mais "les Très Hauts sont tombés bien bas" et l'ont abandonné depuis longtemps. Puis, il y a les heures de l'incertitude, du renoncement, ou au contraire d'une volonté retrouvée, d'une force presque incroyable.

La journée est faite de ces oscillations entre abnégation, désespoir et confiance. Parfois, il se demande même comment il en est arrivé là. Ses idées s'entrechoquent et lui font perdre, peu à peu, toute notion du temps et de l'espace. Après une première journée cachée sous le manteau, le sac ou la couverture, il peut espérer, Gloire à Dieu, quinze à vingt francs, peut-être plus, certains bons jours. On peut alors se dire qu'il va pouvoir manger, qu'il n'aura plus faim, qu'il va pouvoir boire, qu'il n'aura plus soif. Mais, doucement, pernicieusement, sans qu'il ne s'en rende compte tout de suite, une angoisse, plus horrible encore que toutes les autres, apparaît.

Prostré sous le manteau, toute la journée, il ne peut voir ni les gens pressés, passer sans même le regarder, ni les visages de ceux, qui, dans un geste de bonté, se penchent pour poser ou jeter une pièce de monnaie qui résonne sur le sol. A force d'habitude, on finit même par reconnaître la valeur des pièces au bruit qu'elles font lorsqu'elles tombent sur le sol. Parfois, mais c'est exceptionnel, il sent qu'une main se pose sur son épaule. Relever les yeux est toujours difficile. La lumière du soleil fait mal aux yeux et le regard des autres est une brûlure encore plus horrible. Aussi, il faut être prudent. On ne sait jamais à qui on a affaire. Parfois, ça se passe bien, on échange simplement un regard, un sourire ou une longue poignée de main chaleureuse, généralement assortie d'une petite pièce, d'un morceau de pain ou d'un gâteau. A d'autres moments, c'est plus délicat. Il doit se défendre contre les regards noirs, les racketteurs, les skins ou les loubards. S'il est toujours vivant en fin de journée et s'il peut étendre ses bras et ses jambes, pour tenter avec moulte difficulté, de se relever, souffrant de courbatures infernales et de douleurs profondes, il regarde la somme accumulée, son trésor de pièces qu'il a rassemblé sur le petit carton qu'il tient devant lui. Pièce après pièce, il compte et recompte. Parfois, plus de dix fois, il recomptera. Depuis trop longtemps, il n'avait eu autant d'argent à lui.

C'est là, quand il se lève, que tout bascule. Soudain, il voit le regard des autres qui lui rappellent ce qu'il était avant. Dans ce miroir d'humanité, il voit alors sa différence. Il a honte de lui, il sait qu'il pue, qu'il est sale et répulsif. Osera-t-il entrer dans une boulangerie et demander un peu de pain ou un simple croissant, au milieu des clients dérangés par sa présence, son allure et son odeur, se retournant sur lui pour le condamner du regard ou détournant la tête pour ne pas le voir ou le sentir ? Souvent, il n'aura même pas le temps de demander quoi que ce soit, on le mettra dehors sans ménagement. Il se rendra compte alors qu'il n'appartient plus à la norme. Exclu, voilà ce qu'il est, et cette exclusion, il la lit dans le regard des autres. Certains préféreront fouiller les poubelles plutôt que de voir sur eux se porter ces regards d'horreur, d'indignation ou de rejet. Après, peu importe, c'est la fuite en avant, l'engrenage infernal. Il s'exclut lui-même avant d'être exclu de la société, à moins que tout arrive en même temps. Il souffre, il veut oublier ce qu'il est. La folie ou la déprime comme refuge pour certains, l'abus d'alcool pour d'autres ou les deux à la fois finiront tôt ou tard par le rattraper. Rares sont ceux qui échappent à ce scénario inexorable.

N'ayant plus de toit où se loger, comment vit-on ses premières nuits dans la rue ? Le plus difficile est sans doute de trouver l'endroit où dormir. Un quai de gare, un abribus, un banc dans un parc, un coin de trottoir, une bouche de chaleur, une dalle, sans matelas, sans drap ni couverture, sans salle de bain pour se laver, sans rien d'autre que sa propre personne dans un environnement hostile et toujours angoissant, c'est ça la rançon de la misère. On ne dort pas la première nuit. On a peur et on crie, la première nuit. On pleure à en avoir mal aux yeux, à en avoir mal à la tête.

Plus de repères, plus de protection, on est nu dans la nuit, dans le froid de l'hiver, dans l'humidité ou la chaleur polluée et poisseuse d'une ville d'où sortent des fenêtres, les lumières bleutées des télés allumées, arrosant de sottises et éloignant de la réalité, la majorité des gens. La réalité est pourtant là, pas besoin de "réality show". Elle est là juste en dessous, au rez de chaussée, à quelques mètres, sur le trottoir. Elle a pour noms, solitude, angoisse, terreur et cauchemar. Très vite, l'instinct de survie, plus fort que tout ce qui est imaginable en de telles circonstances prend le pas. On s'organise. Il faut trouver quelque chose pour éviter de dormir à même le sol. Des cartons, laissés à l'abandon aux bas des immeubles ou l'entrée des usines, font l'affaire. Parfois, ce sont seulement quelques pages d'un journal jeté par un lecteur pressé. Ce n'est pourtant pas épais, un carton, ça l'est encore moins, un journal, mais ça isole suffisamment du froid et de l'humidité pour essayer de s'endormir. Quand les yeux se ferment, emportés par la fatigue, la peur et l'angoisse les font se réouvrir.

On se rend compte alors, qu'on ne peut s'endormir profondément. Ce serait se livrer au danger permanent de la rue. Ce serait se dénuder complètement de toute protection, de toute sécurité, et laisser le destin contrôler sa vie. Combien sont ceux qui se sont fait agresser pendant leur sommeil ? Combien sont-elles, ces victimes anonymes, ces soldats inconnus tombés aux champs d'honneur de la misère ? Mais coûte que coûte et même la vie, il faut dormir. Il faut soulager sa fatigue, car sinon, c'est elle qui devient assassine. En fin de journée, les pieds font mal. La seule envie qu'on ait, c'est enlever ses maudites chaussures. C'est laissé enfin les pieds respirer. Ca fait terriblement mal d'extraire ses pieds meurtris et enflés de ces souliers trop serrés. Alors, quand on a enfin réussi à les ôter, on les jette par colère pour les repousser le plus loin possible, parce qu'ils émettent une odeur nauséabonde, insupportable, putride. On se couche sur le carton, on s'endort tant bien que mal et au moment du réveil, les vieilles godasses ont disparu, volées par un type qui se moquait bien de leur taille ou de leur odeur. Et, quand cela arrive, et ça arrive toujours au moins une fois, il est trop tard. Tout est perdu. On se maudit d'avoir ainsi causer sa perte. Où peut-on aller sans chaussures ? Nulle part.

On n'avait rien et à partir de cet instant, on a moins que rien, dépossédé, complètement abandonné. Les nuits qui suivent sont pires encore. Les cauchemars fusionnent avec les bruits de la rue. Ils semblent devenir réalité. On se fait taper dessus avec les pieds ou les poings. Des milliers d'injures résonnent dans la tête. Parfois, on se sent aspirer vers le ciel ou plonger vers les entrailles de la terre. A d'autres moments, quand on se réveille, on a l'impression d'être enfermé dans un cercueil. Et, on se met à gueuler : " Laissez-moi sortir, laissez-moi sortir... Je ne suis pas mort, je suis vivant. " Vivant, oui, on est vivant. Et, une question s'installe dans l'esprit telle une tumeur dans une cellule fragile: " Combien de temps me reste-il encore ? " La misère est-elle devenue une maladie incurable ? Au fil du temps, la question a pris de l'importance. Elle se métamorphose, fabrique des métastases qu'elle libère dans le corps tout entier. On ne vit qu'avec cette question, priant Dieu d'être rappelé à lui, lui confiant sa vie, son âme. Et, quand ça ne vient pas, on crie son impatience, on crie à la trahison, à la conspiration, au complot, on le maudit, on l'insulte, le rendant responsable de la situation vécue, on perd l'esprit, on perd toute volonté de se battre contre sa condition, l'amour que l'on avait pour soi, l'espoir. On vendrait son âme au diable. Mais, lui aussi se tait, ne dit rien, n'existe donc pas. Alors si Dieu et le diable n'existent pas, on ne peut donc pas exister. On n'est rien, le néant toujours le néant et rien que le néant.

 

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