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Billet de blog 18 déc. 2014

quelle politique de contre radicalisation en France?

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Pierre CONESA

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QUELLE POLITIQUE DE CONTRE-RADICALISATION EN FRANCE ?

                                                    QUELLE POLITIQUE DE CONTRE RADICALISATION EN FRANCE?

ce texte est le résumé d'un rapport qui sera téléchargeable sur le site de la FAVT (www.favt.fr) la semaine prochaine 

La France est le pays qui accueille les trois plus grandes diasporas d’Europe (juive, arménienne et musulmane), et cette dernière compte pour une proportion supérieure (estimée à 5 millions de personnes soit 7% de la population) à ce que connaissent les autres pays de l’UE ou a fortiori les Etats-Unis (1% de la population). De plus la population musulmane française est très hétérogène encore liée par un sentiment victimaire dû au passé colonial. Les facilités du communautarisme rencontré dans d’autres pays, nous sont donc interdites et c’est une politique d’ensemble contre la radicalisation notamment salafiste jihadiste qui doit se mettre en place dans notre pays.

LA RADICALISATION JIHADISTE EST D’ABORD SALAFISTE

La radicalisation (c’est à dire la légitimation et/ou le recours à la violence) atteint aujourd’hui beaucoup de domaines, religieux évidemment mais aussi social (Black Blocks) et évidemment politique (identitaires, régionalismes…). Le radicalisme musulman recouvre pour l’essentiel le Salafisme jihadiste, largement encouragé par le wahhabisme d’Arabie saoudite pour lutter contre les Frères Musulmans ; Il se rattache aux sectes de l’Apocalypse, mouvance composite assez nombreuse qui convainc le disciple qu’il entre dans une communauté fraternelle nouvelle, qu’il adopte une idéologie globale répondant à toutes les questions de la vie, et doit s’imposer une pratique religieuse rigoureuse comme condition du Salut. Le Salafisme présente quelques originalités significatives, en particulier dans ses méthodes de recrutement qui ne font pas apparaitre des Gourous identifiables mais un système réticulaire qui enserre le candidat pour le mener à la conversion radicale. Secte ou pas secte, la question parait secondaire.

Quand on le compare à d’autres formes de radicalisation, deux dimensions sont particulièrement importantes :

  1. Le Salafisme n’est pas une pratique religieuse mais la revendication d’une identité politico-religieuse totalitaire qui se concrétise dans deux domaines :

  • Sa prétention à représenter l’ensemble des musulmans de la planète (l’Oumma). Il rejette toutes les autres pratiques de l’Islam, se donne un droit d’excommunication  (taqfir) et ses principales victimes sont d’abord les autres musulmans (Chiites, soufis ou autres écoles sunnites). Le terrorisme salafiste tue aujourd’hui 10 fois plus de musulmans que de non musulmans sur la planète.

  • La ghettoïsation qu’il souhaite imposer à la communauté française musulmane par la formulation des revendications clivantes sans cesse renouvelées (alimentaire, vestimentaire, comportementales, scolaires…).

     

  1. Sa seconde caractéristique est son extrême sensibilité géopolitique, exacerbée par son idéologie complotiste et par les multiples interventions occidentales dans le monde arabo-musulman. La mobilisation se fait sur le thème de la défense des opprimés et des violences occidentales largement exprimée dans les vidéos de propagande. Le Salafisme se veut le défenseur de l’ensemble des Musulmans opprimés et massacrés par les Occidentaux. Il est parvenu à faire de la défense de l’Ouma, la nouvelle idéologie mobilisatrice de jeunes à la recherche d’une cause (motivation essentielle des conversions radicales). Il parle à la génération internet par les moyens les plus modernes (images de guerre ressemblant à des jeux vidéo, images de massacres, culte du Héros…). Il est engagé dans une guerre vengeresse planétaire contre l’Occident mais aussi contre les autres musulmans.

Il s’agit donc d’une pratique totalitaire de l’Islam qui cherche à imposer ses règles, à rejeter les formes républicaines et légitime l’usage de la violence qu’il présente comme vengeresse.

LA MOBILISATION SILENCIEUSE DE LA COMMUNAUTE FRANCAISE MUSULMANE

Les responsables communautaires, empêtrés dans leurs rivalités personnelles et nationales, ont longtemps observé une attitude réservée et tolérante voire complice vis à vis de ces pratiques radicales, aidés en cela par une politique officielle discrète dont la dimension policière occupait l’espace médiatique.

Les temps ont considérablement changé. L’intégration des élites de la communauté française musulmane se traduit entre autres par des candidatures en nombre croissant aux élections (municipales et législatives) sur la totalité du champ politique. Mais aussi et surtout depuis la vague de départs en Syrie, l’engagement contre la radicalisation se manifeste par une mobilisation collective des élites et non des structures officielles (CFCM). Ces élites sont la cible première des salafistes (refus de suivre la prière guidée par un imam républicain, menaces de mort, rupture familiale d’enfants jihadistes…). L’objectif des 6 manifestations associatives organisées depuis Juin de cette année (plus 2 en préparation) est d’apporter une aide à la mobilisation officielle en particulier dans des domaines comme l’argumentaire théologique, par le réseau d’alerte avancée avec les associations, les gestionnaires de mosquées, les imams, les théologiens…. Ils sont vus par les Salafistes comme des « collaborateurs de police » « traitres à l’Islam ».

PROPOSITIONS

Au-delà de la politique publique annoncée depuis le printemps et largement approuvée par les interlocuteurs rencontrés, il nous est apparu utile de proposer des actions complémentaires :

A° La relation avec la communauté doit viser à tarir la source du recrutement :

Les Salafistes sont installés dans l’enfermement des idéologies sectaires et paraissent peu accessibles. C’est le reste de la communauté, réservoir normal du recrutement, qui doit faire l’objet de la politique publique.

a) L’objectif premier doit être la parole publique désignant la cible : le salafisme jihadiste et non pas le « terrorisme international », formule creuse qui renvoie aux plus mauvais souvenirs de l’ère GW Bush. Si tous les salafistes ne sont pas des radicaux violents, tout terroriste violent a d’abord été radicalisé politiquement. Ce ciblage permettrait dans un premier temps de casser le sentiment de stigmatisation des musulmans- souvent à fleur de peau- que des termes comme « Islamisme » ou « terrorisme islamiste » entretiennent. La parole politique conforterait les élites a actuellement engagés dans la lutte contre le salafisme.

b) Construire avec les élites musulmanes une relation de travail pour définir et lutter contre la radicalisation afin d’éviter des approximations toujours risquées. Il est essentiel qu’un discours théologique accompagne la politique publique de lutte contre la radicalisation et calme les conversions basculant immédiatement dans la violence. Mais deux conditions essentielles s’imposent :

- Le bureau des Cultes devrait être transféré à Matignon ou à la rigueur au ministère de la Justice, pour atténuer le caractère policier implicite que donne le rôle du CIPD dans la politique publique. Le terrorisme islamiste est dangereux mais il ne doit pas occuper tout l’espace public et médiatique mais uniquement sa place (voir les statistiques d’Europol).

- Il faut concevoir une structure de coordination de la politique publique de contre-radicalisation qui puisse travailler avec les acteurs privés et publics (spécialistes de l’Islam et de la communication, psychologues, associations…) pour concevoir et diffuser des messages théologiques de dénonciation du Jihad, élaborer des contre discours en choisissant les media les plus adéquats, et coordonner des actions de prévention…). Cette structure ne doit pas relever du ministère de l’Intérieur. Plusieurs formules sont possibles (comme des Fondations) mais il faut que les pouvoirs publics qui y seront directement associés, acceptent l’idée d’une politique de moyen/long terme.

La question de la formation des Imams fait l’objet d’un rapport récent. Mais la question de la participation de la France à la modernisation de la pensée coranique longtemps présentée comme la création d’un Institut de Théologie Islamique reste ouverte.

B° Mieux connaitre les lieux et les processus de la radicalisation :

Deux thèmes d’étude paraissent essentiels à l’heure actuelle

  • créer un observatoire ouvert ; à vocation publique, sur les sites salafistes francophones. Les candidats au Jihad notamment les convertis s’abreuvent des sites francophones et pas arabes ou anglophones. On ne peut concevoir de contre discours sans connaitre le discours (c’est la limite d’efficacité des cours d’instruction civique dans ce domaine).

  • mener une étude d’ensemble sur les nouveaux lieux et les méthodes de mobilisation et de conversion, la prison étant finalement le lieu de radicalisation le plus étudié. Mais80 % des jeunes rentrés de Syrie n’ont auparavant fréquenté ni la mosquée ni la prison.

C° En matière de politique étrangère, plusieurs initiatives peuvent être lancées :

  1. la France qui accueille plus de 6 millions de Musulmans peut légitimement revendiquer un siège à l’Organisation de la Conférence Islamique. Assumer son statut de pays musulman est une bonne manière de plaider soi-même sa propre cause plutôt que de s’entendre morigéner par des pays qui ne savent même pas ce qu’est la tolérance religieuse. Une initiative cde cette nature stériliserait le discours victimaire sur « l’islamophobie de la société française » autour duquel s’agitent des « entrepreneurs politiques » au nom d’une partie de la communauté

  2. Lancer une réflexion européenne sur le droit d’asile conçu dans les années 50 et 60 pour accueillir des « défenseurs de la liberté » et qui n’est visiblement plus adapté, preuve en est la constitution du Londonistan, foyer du radicalisme européen.

(suite papier sur ce que peut faire la FAVT)

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