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Billet de blog 30 mai 2014

Combien coûtera la guerre en Afghanistan?

Quand Larry Kingsley, conseiller économique de G. W. Bush, estima que la guerre en Irak coûterait  200 milliards plutôt que les 50 milliards annoncés par le président, il dût démissionner. Dix ans après, les estimations atteignent plus de 4 400 milliards, soit le PIB de la Chine ! Le site National priorities estime à 600 milliards de dollars le coût de la guerre en Afghanistan. Qu’en sera-t-il pour la France, peu habituée à faire ce genre de calcul, à l’heure du retrait ?

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Quand Larry Kingsley, conseiller économique de G. W. Bush, estima que la guerre en Irak coûterait  200 milliards plutôt que les 50 milliards annoncés par le président, il dût démissionner. Dix ans après, les estimations atteignent plus de 4 400 milliards, soit le PIB de la Chine ! Le site National priorities estime à 600 milliards de dollars le coût de la guerre en Afghanistan. Qu’en sera-t-il pour la France, peu habituée à faire ce genre de calcul, à l’heure du retrait ?

Depuis 2010, cette guerre accapare plus de la moitié des ressources budgétaires annuelles des opérations extérieures de la France (Tchad, Liban, Haïti...), soit 1,3 million par jour. Mais ces chiffres n’identifient que le surcoût, soit les dépenses supplémentaires occasionnées par un engagement extérieur (augmentation des soldes, frais de transport, nouveaux équipements, munitions consommées, etc). 3 600 soldats français ont été déployés en permanence en Afghanistan, qu’il a fallu rapatrier avec le matériel encore opérationnel (600 véhicules de combat et 600 containers). Le budget a été évalué entre 300 et 500 millions d'euros. A ce jour, seule la voie aérienne est empruntée, avec des gros-porteurs russes Antonov 124, 60 à 80 rotations seront indispensables (soit 36 à 40 millions d'euros). Les voies routières ne sont pas encore ouvertes. Celle du Pakistan, objet d'un accord négocié par les Américains, est soumise aux aléas des tirs de drones américains (24 soldats pakistanais tués en novembre 2011). Ce serait entre 4 à 5 millions d’euros en taxes diverses. Depuis 2002, la guerre aurait donc couté à la France 5 à 7 milliards d’euros. Chiffre cohérent avec celui du ministère canadien (2 850 soldats à Kandahar, région aussi violente que la Kapisa, évacués fin 2011). Jeremy Sales, directeur des affaires publiques pour l'Afghanistan au ministère de la Défense, estime le montant total pour toute la durée de la mission (2001 à 2011) à un peu moins de 6 milliards d'euros.

Le coût complet est plus difficile à chiffrer. Les études américaines doublent le coût budgétaire pour évaluer le coût réel et, comme le fait la spécialiste de l’université Harvard Linda Bilmes, en y ajoutant le remboursement des emprunts et surtout la gestion des 2,5 millions d’anciens combattants en termes de pensions et de soins médicaux. 56 % des anciens combattants d'Afghanistan et d'Irak recevront des soins et des prestations pour le reste de leur vie. D'après le rapport, « un ancien combattant sur deux a déjà soumis un dossier pour toucher des indemnités d'invalidité à titre permanent ». En 11 ans, entre 60 000 et 70 000 soldats français sont rentrés d’Afghanistan, 88 tués et 700 blessés ayant bénéficié d'une interruption de service supérieure à un mois. 90% des blessés survivent, contre 50% lors de la guerre du Vietnam et un tiers lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais à quel prix ! Beaucoup de militaires sont bi ou tri-amputés. Le montant mensuel de l'allocation adulte handicapé en France est environ de 10 000 euros/an. Si on prend la base de 600 à 700 blessés sur une durée de vie de 40 ans, il faudrait budgéter de 240 à 280 millions d'euros pour les seules pensions d’invalidité.

Les traumatismes de la guerre sont une bombe à retardement avec des conséquences apparaissant plusieurs années après. Sur le plan psychique, plus de 20 % des GI’s souffrent de syndromes de stress post-traumatiques, indiquait déjà une étude de la Rand de 2008, mais seulement la moitié d'entre eux ont cherché à se faire soigner. Certains psychiatres militaires emploient un autre concept, le Mild Trauma brain injury, qui minore les troubles et permet de renvoyer les soldats plus rapidement au combat et réduire le coût lié à la pension. En France, aujourd’hui, 450 militaires sont en traitement. La dépense de santé la plus importante de vétérans américains de la Deuxième guerre mondiale a eu lieu dans les années 1980, près de quarante ans plus tard, et les indemnités des anciens du Vietnam sont toujours en augmentation. La hausse du taux de suicide, très supérieur au reste de la population (un suicidé sur cinq), est la pointe émergée de l'iceberg de la santé mentale des troupes américaines. Dans les derniers mois de 2010, il y a eu plus de morts par suicide parmi les soldats et les vétérans que sur le théâtre des opérations. Pendant la guerre des Malouines, en 1982, les combats de trois semaines ont fait 258 morts britanniques mais 260 vétérans se sont suicidés, selon la BBC. Dans l'ensemble, le budget américain du ministère des anciens combattants a plus que doublé au cours de la décennie passée, passant de 61,4 milliards en 2001 à 140,3 milliards en 2013, de 2,5 à 3,5 % du budget fédéral. Même si les méthodes américaines de calcul sont difficilement transposables, il reste que dans le cas de la France un facteur de 1,5 à 1,6 parait cohérent et cela donnerait pour notre pays, un coût complet de 8 à 10 milliards d’euros sur une durée difficile à calculer.

Il reste à mentionner que cette guerre est un échec : 120 000 hommes engagés (même chiffre que les Soviétiques), sans compter les sociétés militaires privées. Le tout sur une période plus longue (12 ans contre 10) et des actions militaires étendues au Pakistan, une montée en puissance des talibans et de l’économie de la drogue. Le régime Najibullah a tenu 2 ans après le départ des Soviétiques, qu’en sera-t-il du régime Karzai ?

Depuis le 11-Septembre, l’hubris guerrière qui a saisi les Occidentaux pour le traitement militaire du terrorisme coûte très cher, pour un résultat politique très médiocre en Afghanistan, en Irak et en Lybie. Les « Printemps arabes » ont éclaté dans les pays les plus éloignés des interventions militaires. Jean Baudrillard paraphrasa la formule de Clausewitz qui veut que « la guerre soit la continuation de la politique par d’autres moyens », en constatant que « la guerre en Irak constituait la poursuite de l’absence de politique par d’autres moyens ». La formule est applicable à l’Afghanistan à la Lybie, et pourquoi pas à la RCA et au Mali. A quand un réexamen réel de la diplomatie et de la stratégie françaises ?

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