En ce moment, une rupture possible

Refuser la loi Gattaz-Hollande-Macron-Valls (ordre alphabétique) a réveillé une masse de questions ; les forces pour en résoudre quelques unes commencent à se rassembler. Aveuglés par leur puissance, les dirigeants du PS et de la majorité gouvernementale ont cru pouvoir faire passer une loi qui détruit tout contrat de travail. Ce mouvement montre ce que nous pouvons si nous le voulons.

Refuser la loi Gattaz-Hollande-Macron-Valls (ordre alphabétique) a réveillé une masse de questions ;  les forces pour en résoudre quelques unes commencent à se rassembler.

Aveuglés par leur puissance dans les institutions, les dirigeants du PS et de la majorité gouvernementale ont cru pouvoir faire passer une loi qui en fait détruit tout contrat de travail. Pour que chaque salarié.e ne soit pas étroitement dépendant.e d’un Code du travail différent selon les entreprises, il faut des règles sociales, des droits généraux reconnus, des syndicats indépendants. Cette « question de droit », pourtant difficile à comprendre, présentée dans les médias avec la grossièreté qu’on sait (« ce Code est trop gros », « trop lourd »…),  a servi de levier à un réveil politique.

Une nouvelle définition du droit du travail.

 Poursuivant la casse des droits construits durant des dizaines d’années d’une République un peu démocratique, - règles, lois et Protection sociale -, la classe dirigeante a voulu gommer les repères de type social-démocrate contenus dans le Code du travail ; et en complément, leur définition du Compte personnel d’activité (CPA) serait la destruction de règles communes pour « libérer » la compétition entre les individus. Ce qu’ils appellent la flexibilité serait, en fait,  le contraire : chaque personne concernée devrait bien s’accrocher à sa place, si elle lui convient au moins un peu, en acceptant de se montrer malléable, obéissant en tout à ceux qui dirigent, sous peine de « prendre son compte » et d’aller se faire voir ailleurs.

 Toutefois, Gattaz, Hollande et Valls ont commis une grosse erreur : ils montrent l'actualité d’une revendication construite depuis des années par le mouvement syndical.

De la fin de la scolarité obligatoire jusqu’à sa mort toute personne vivant dans nos sociétés doit disposer d’une garantie de salaires et de revenus, incluant le droit au temps libre et à la formation pour évoluer positivement tout au long de sa vie. Cette perspective, mise enfin sous le feu des projecteurs, est exposée dans les documents d’orientation de la CGT, de Solidaires, de la FSU[1].

 Ainsi, la principale préoccupation dans tous les sondages depuis des années, le chômage, que les oligarchies autour de l’Elysée ont voulu utiliser comme argument lourd, leur est revenu en pleine face. « Les patrons veulent pouvoir embaucher et pour cela il faut leur permettre de licencier », a produit une prise de conscience : nous savons qui sont les responsables  du chômage.  De nombreux employeurs de petites entreprises expriment eux-mêmes que les rapports aux grands groupes financiers et aux « donneurs d’ordre » les étranglent : leur problème n’est pas la liquéfaction (degré extrême de la flexibilité) des droits ; mais la possibilité de stabiliser leurs activités dans des rapports de confiance avec leurs salarié.e.s.  Doit-on y voir un paradoxe ? Déjà les anciens grecs disaient que « les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre » : à force de se croire « au-dessus de tout et de tous », chacun le sait, « on prend un  râteau ». Regardez  donc Valls !

 Tirons parti de la situation : mettons au cœur du débat un pas en avant réaliste. Qu’on ne s’y trompe pas : la sécurité sociale professionnelle et un nouveau statut du travail salarié seraient un changement majeur. Un cadre pour le marché du travail. Mais celui-ci ne disparaîtrait pas  pour autant : il permettrait une sécurité, le droit au temps libre, à la formation et à une « flexibilité » choisie par les salarié.e.s, avec  une mobilité professionnelle redéfinie.

Il faudrait fixer le salaire de chacun.e à la sortie de l’enseignement obligatoire ; par exemple : du niveau V ou dans un emploi exigeant ce niveau (…) un salaire égal ou supérieur à 1,2 fois le SMIC ; au niveau IV un salaire de 1,4 fois le SMIC ; etc., avec pour le niveau I un salaire de 2 fois le SMIC[2]. A condition de le vouloir politiquement, cette réorganisation (une réforme au sens positif du terme) peut être financée en mettant à contribution les grands groupes financiers, industriels et commerciaux qui profitent du travail des salarié.e.s, tant des grands groupes que des PME ou des services publics : « mutualisation du financement par branches et par bassins d’emplois », disent les organisations syndicales.

Cela ne se comprend que par un changement de cap dans les rapports sociaux, par des choix politiques afin de supprimer le chômage : la semaine de trente heures devrait être la loi dans toute l’Europe[3], comme premier pas pour utiliser autrement l’ensemble des transformations dans la production et les services. Automatismes et informatisation auraient pu permettre depuis longtemps une réorganisation des tâches, du temps et des rythmes  de travail.

Ces machineries modernes rendent possible, depuis des dizaines d’années,  des semaines ou des journées de travail très courtes, avec beaucoup plus d’équipes de salarié.e.s se succédant et permettant une réelle efficacité dans les productions et les services. Libérés, au moins en partie, de l’ordre des grands intérêts financiers capitalistes,– à condition d’en imposer le prix aux dirigeants de la bourgeoisie-, nous serions confronté.e.s à l’autre dimension des changements dans l’ordre de la production : les objectifs utiles, les priorités sociales, culturelles, écologiques.  Dans l’état où les politiques néolibérales ont mené nos sociétés, les mesures pratiques, prioritaires pour combattre les discriminations et les élitismes, sont inséparables d’une définition d’une République sociale, autogérée, tournée vers le bien-vivre et l’égalité.  

Ces discussions ressurgissent dans les Nuits debout et autres formes d’une démocratie des débats ; et nous n’en voyons qu’un début, qui sera infiniment plus stimulé si l’action collective, la masse des gens ordinaires imposant leur refus et la volonté d’une alternative, impose un retrait de cette loi.  En partie libérés de l’ordre des grands intérêts financiers capitalistes, par la mobilisation du plus grand nombre, voilà un horizon et un chemin.

 L’origine de leurs « erreurs tactiques »

 On peut comprendre d’où vient l’erreur majeure des princes qui nous gouvernent  – il suffit de regarder les mines de Macron se prenant pour une vraie vedette !-. Ils ont cru aux « analyses » des sociétés de pensée de droite et de gauche, de Terra Nova à l’Institut Montaigne : une part du salariat est inapte au monde cultivé contemporain, le mieux pour toute cette partie de population est de la tenir hors des débats et des décisions politiques. Soucions-nous, n’est-ce pas, de faire voter les autres ? Cherchons, se disent-ils et écrivent-ils, à constituer  un salmigondis qui fusionne les aspects « modernes » du Parti  qui fut ‘socialiste’ avec les aspects modérés de la démocratie chrétienne : faisons une bloc du centre qui pourrait être la « Démocratie moderne », quitte à ajouter en rappel « écologiste et sociale ».

 Gagner, contre leur définition du travail qu’ils veulent ramener aux règles favorables aux patrons de l’ancien temps, serait un levier pour un réveil politique de toutes les questions dites, à tort, « sociales ».

 D’ores et déjà, une remise sur pied de la politisation se dessine. L’un des grands enjeux, peut être le plus important, a été la dérive du PS, à la suite de la droite, dans le refus de tout débat démocratique : depuis le référendum de 2005 et l’inversion de ses décisions par les oligarchies dirigeantes, jusqu’à ces ‘engagements’ que François Hollande avait laissé entendre (« Moi Président… ») pour se faire élire contre le bling-bling affairiste éhonté… La conviction s’est forgée chez beaucoup : ces institutions sont faites pour obtenir l’apathie et traduire les déceptions en replis passifs. 

Le projet réel des dirigeants du PS est en train d’échouer : qui ne mesure le sens que prend le rejet de ce pouvoir exécutif par des millions de personnes ? Qu’ils soient contraints de retirer ce projet, et finalement qu’il démissionne ou reste, ce Premier ministre et Hollande lui-même permettent une démonstration décisive : le peuple peut changer les institutions. Ce sera un premier pas pour mettre à l’ordre du jour un véritable « processus constituant », qui ne peut pas avoir lieu à l’appel d’un seul mais par le mouvement populaire.

 Voilà justement ce qui met en évidence une toute autre option. Pour mettre fin à cette domination sans frein de la droite et de ses relais soi-disant « de gauche », une autre construction politique est à l’ordre du jour. Le mouvement en cours permet d’en faire progresser le projet et de rassembler des masses de personnes encouragées parce que les débats sont ouverts, des acteurs du syndicalisme, des luttes contre les grands projets inutiles et nuisibles (de NDDL au triangle de Gonesse, plus d’un par région), tous les animateurs qui construisent des alternatives (des scops aux activités artistiques et à l’agriculture avec des circuits courts…). La question, nette, dépasse, le choix entre les personnages professionnellement providentiels  et les petits calculs pour faire mine d’accompagner de fausses convergences en montant un théâtre d’ombres baptisé « primaires »…

A l’heure de la mobilisation, que s’ouvrent Places pour les débats, des Assemblées locales, des Forums ! Que s’expriment les demandes, les exigences ; que se discutent publiquement les solutions ! Au travers de quelques semaines, les propositions peuvent circuler, être soumises  aux critiques. Trouvons les formes pour que se réaffirme  un rassemblement populaire et citoyen. Et espérons que le maximum des dirigeants des partis opposés à l’oligarchie régnante saura s’y rallier et y contribuer.
Disons que les possibles sont en jeu : ce mouvement montre que nous pouvons ce que nous voulons.

Pierre Cours-Salies

Sociologue, participe à Ensemble!

 

 


 

[1] - CGT, Le Peuple (2009), « Nouveau statut du travail salarié », n° spécial, juin. CGT (2015), Le droit ouvrier, « Vers un nouveau statut social attaché à la personne du travailleur », octobre.  Union syndicale Solidaires (2004 et 2008), Textes des congrès. Union syndicale Solidaires (2015), Cahier revendicatif.  La FSU a rappelé début 2016 son mandat pour un nouveau statut du travail salarié, étroitement articulé avec celui de la sécurité sociale professionnelle » (congrès de 2013)

[2] - Avant-projet d’une proposition de loi du Front de gauche.

[3] - Knaebel, Rachel (2013), « Des économistes allemands proposent de passer à la semaine de 30 heures », Basta ! ; l’appel est à télécharger (en allemand) www.alternativewirtschaftspolitik.de/ show/6619884.html. Traduction en français sur le site d’Ensemble !

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.