La prison, creuset de l'islamisme radical. Les doutes et les certitudes

Depuis l’attentat qui a frappé Charlie Hebdo’ les Cassandre sortent du bois pour réaffirmer à qui veut l’entendre que la prison serait le creuset de l’islamisme radical.

Il n’y a quasiment pas un périodique, pas une chaine d’info. en continue qui ne nous délivre une telle pseudo-démonstration fondée sur on ne sait quelle étude.

Le Politique s’empare de la question et promet, selon une sémantique absconse, des « lois exceptionnelles, pas d’exception » ainsi qu’un regroupement des présumés djihadistes au sein des maisons d’arrêt afin qu’ils ne disséminent pas.

On apprend d’ailleurs que la prison de Fresnes expérimentait une telle pratique, pourtant déjà critiquée par des membres du personnel pénitentiaire.

 Ecole de la délinquance, la prison serait aussi le lieu privilégié du prosélytisme extrémiste.

Je n’ai pas la vacuité de penser que je pourrai confirmer ou infirmer cette thèse même s’il est frappant de constater que les KOUACHI, les COULIBALY et autres MERAT avaient fait des séjours plus ou moins longs derrière les barreaux.

Mais, il est cependant tout aussi évident qu’ils étaient tous passés par l’école, qui n’aura donc rien pu faire pour ouvrir leurs horizons.

Je connais pourtant toutes les maisons d’arrêt de la région parisienne pour y visiter des clients toutes les semaines, mais je ne me sens pas légitime d’affirmer que ces terroristes sanguinaires et  sans aucune barrière morale se seraient radicalisés jusqu’à ce point de non retour lors de leur séjour en détention. J’ai plus de modestie que ces experts autoproclamés qui viennent nous infliger leur doxa dans ces émissions ou journaux télévisés mettant en scène des débats, réunissant toujours les mêmes, dont le seul but est d’instiller ou de conforter la peur.

Sans doute, joue-t-elle, on peut le concéder, un rôle de catalyseur d’une situation économique, sociale et géopolitique dont personne, finalement, ne peut analyser les conséquences.

En revanche, j’ai des certitudes.

J’ai la certitude que la prison est toujours la « honte de la République » en ce qu’elle enferme des jeunes hommes des mois voire des années dans des conditions indignes, créant ainsi un ressentiment  dirigé indistinctement contre tout ce qui peut représenter l’ordre établi.

J’ai la certitude que la prison ne donne d’autre perspective que celle d’être cloîtré 22 heures sur 24 dans une cellule d’à peine plus de 10 mètres carré, occupée par deux ou trois personnes.

J’ai la certitude que beaucoup des détenus attendent des mois avant de pouvoir faire du sport, suivre des cours, une formation ou simplement voir un psychologue ou un psychiatre.

J’ai la certitude que certains de ces jeunes parqués comme des bêtes ruminent leur haine et deviennent donc attentifs à ceux, peu nombreux, qui leur offrent, dans la cour de promenade, une alternative en parvenant à leur faire croire que la religion pourrait leur offrir une revanche d’autant plus cinglante qu’elle leur permettrait d’exister, d’être quelqu’un dont on parle, un jour peut-être même le centre du monde.

J’ai la certitude qu’il suffit de trois de ces jeunes là pour mettre la France à genou.

 Mais j’ai aussi la certitude que nous sommes tous responsables en ce que nous les avons laissé partir à la dérive.

Responsables de notre indifférence devant une institution judiciaire qui n’affiche d’autre but que de réprimer, puisqu’elle est matériellement incapable de prévenir.

Responsables de notre apathie devant une école impuissante depuis des décennies à leur donner même seulement une perspective d’avenir.

Alors bien sûr, on répondra que la doctrine simpliste du « tous responsables » permet d’excuser toutes les dérives et, partant, de les justifier.

Il n’est cependant pas question de cela.

La question est : qui façonne la société dans laquelle nous vivons et promise à nos enfants ? Qui admet comme une fatalité l’échec endémique de notre système scolaire qui tâtonne encore aujourd’hui, pour ne prendre qu’un exemple, sur les rythmes scolaires ou s’enferre dans des débats absurdes sur la théorie du genre ? Qui tolère que des enfants sortent de l’école sans savoir lire et compter ? Qui permet que l’enseignement soit à ce point dévalorisé que l’on en est arrivé à recruter des professeurs des écoles par petites annonces sur internet ?

« Ouvrez une école, vous fermerez une prison », disait Victor HUGO.

Nos gouvernants l’ont oublié - s’ils l’ont jamais su – obnubilés qu’ils sont par leurs petits intérêts.

Mais l’échec du politique, c’est aussi le nôtre : on a les représentants que l’on mérite.

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