Pierre & Vacances Center Parcs : finir dans la gueule du dragon de Hong-Kong ?

Une enquête de Hervé Bellimaz, avec la contribution de Pierre-Emmanuel Scherrer.

Les accords passés entre la société HNA Tourism Group et Pierre & Vacances Center Parcs sont parvenus au terme de leur première phase de réalisation en mars 2016. L'entrée au capital de PVCP a été effectuée à hauteur de 10% et deux de ses représentants (Gérard Houa et Ning Li) sont entrés dans le conseil d'administration.

Concrètement, cet accord a pris la forme d'un pacte d'actionnaires (figurant au rapport 2014-2015 de PVCP) entre HNA Tourism Group et SITI (holding contrôlée par Gérard Brémond). Par ce pacte concernant et s'appliquant à PVCP, HNA Tourism Group est autorisé à porter sa participation à 15%, voire à 20% dans certaines conditions. HNA Tourism Group pourra ainsi acquérir la participation de SITI dans PVCP en cas « de décès de M. Gérard Brémond ». Le Pdg du groupe français entre dans sa 80ème année et si sa longévité n'est prévisible par personne, la possibilité de son éternité n'est retenue par personne non plus.

Dans ce monde affairiste où rien n'est véritablement laissé au hasard, les spéculations vont bon train, car chacun imaginera facilement que HNA Tourism Group n'est pas venu dans PVCP sans ambitions.

 

Un dragon puissant à plusieurs facettes

HNA Tourism Group Co Limited, installée à Hong-Kong, est une des composantes du conglomérat HNA Group. Spécialisée dans le secteur du tourisme, cette société commerciale a crée deux filiales au Luxembourg : HNA (Luxembourg) Co Sarl, constituée en 2009 et devenue HKAC (Luxembourg) en 2013, et HNA Tourism Luxembourg Sarl en 2015. Ces deux sociétés sont accompagnées au grand-duché de trois autres sociétés créées par le conglomérat de tête. A elles cinq, elles réalisent en Europe les ambitions de la tête du dragon.

HNA Group est né en 1993 dans le secteur de l'aviation où il règne toujours, avec 13 compagnies aériennes (dont Air Azur en France), une flotte de 820 avions qui desservent une multitude de destinations, ainsi que 13 aéroports internationaux. Diversifié, le groupe comprend aujourd'hui 11 divisions, réalise un chiffre d'affaires de 29 milliards de dollars, possède des actifs estimés à 92 milliards de dollars et emploie 118.000 personnes.

Par l'intermédiaire de HNA Investments Holding (qui est présentée comme ''une plate-forme opérationnelle pour HNA Group''), le conglomérat chinois est en effet très actif dans l’ingénierie financière, les investissements, les placements, les assurances, les opérations de banque, la gestion de patrimoine, la gestion de fonds et le leasing. Le groupe œuvre aussi dans le financement par internet (technologie de paiement bancaire et commerce électronique).

Récemment présent dans l'industrie informatique (HNA Group a acheté en février 2016 Ingram Micro pour environ 6 milliards de dollars), il assure aussi la réalisation et le montage d'infrastructures pour les complexes urbains, de projets immobiliers de bureaux, d'appartements ou d'hôtels. Les surfaces foncières et immobilières dont il dispose se chiffrent en milliers d'hectares, dont l'immeuble londonien qui est le siège de Reuters.

HNA Group possède également des supermarchés et des grands magasins qui couvrent 1,2 millions de m². Il pilote une division logistique qui couvre tout le domaine des transports : transports maritimes, trans-conteneurs, chaîne du froid, construction et réparation navale.

Sa logique de diversification l'a conduit aussi à créer sa division HNA Ecological Technology Group, positionnée sur les secteurs du DD (développement durable), de la RSE (responsabilité sociale de l'entreprise), de l'ESS (économie sociale et solidaire) et de l'ISR (investissement socialement responsable). Cette politique de responsabilisation-communication par la labellisation est adossée à une série d’œuvres de bienfaisance avec distribution de prix de charité et la création d'une fondation : ''Hainan Province Cihang Foundation''.

Très à l'oeuvre dans le secteur tourisme par la branche HNA Tourism Group qui vient donc d'entrer dans PVCP, son réseau couvre principalement l'Asie, l'Europe et les Amériques par le biais de toutes les activités possibles pouvant être liées au tourisme : distribution de produits de voyage, magasins de détail, location de voitures, agences de fournitures de devises, agences de voyages, réservations, etc. HNA Tourism Group possède et gère un parc hôtelier de plus de 450 unités dans le monde, ses investissements en Europe dans ce secteur sont nombreux et dépassent PVCP.

 

Une logique impérialiste de classes, au mépris des engagements climatiques internationaux

La volonté d'expansion à la terre entière est très forte et l'orgueil est sans bornes. Il s'agit ainsi de « rajeunir la nation chinoise et de réaliser le rêve de la Chine ». Mais le rêve de de la Chine n'est bien sûr que celui de ses dirigeants et de sa classe moyenne aisée, qui entend là bien profiter au maximum de ses revenus. Et la première façon d'en profiter après le logement et l'alimentation est dans les loisirs et le tourisme.

Pendant ce temps, le pillage de la planète continue, des masses gigantesques de populations migrent vers les villes et constituent un sous-prolétariat peu payé. La consommation des ressources énergétiques et minérales s'accélère et les gaz à effets de serre augmentent leurs effets dévastateurs, avec une question en suspens : que restera-t-il des volontés exprimées au cours de la COP 21 ? Il est clair qu'avec de telles entreprises et de tels projets, la situation s'aggravera encore, car la volonté commune des deux groupes est bien entendu de faire venir les clients chinois en Europe et de proposer aux voyageurs des packages touristiques dans les résidences et villages PVCP déjà implantés en Europe.

Dans le secteur du tourisme international, les ambitions chinoises en Europe se sont donc actuellement portées sur PVCP, mais précédemment aussi sur Fram (voir plus bas) et sur le groupe espagnol Globalia qui contrôle lui-même des agences de voyages, des tours-opérateurs et une compagnie aérienne, et qui est présent au Brésil, en Argentine, aux Etats-Unis et au Mexique en emploie 11.000 salariés (plus que PVCP !). HNA a déjà avalé Globalia et détient également 29,5% de la chaîne hôtelière NH Hôtel Group, 48% de la compagnie aérienne française Aigle Azur ainsi que la société helvétique Swissport, spécialisée dans les services aéroportuaires.

 

Le dragon chinois et ses petits ducs luxembourgeois

HNA Group a donc 5 filiales au Luxembourg, dont HNA Group Europe SA, société créée en 2010 par Jacques-Yves Henckes, avocat et parlementaire luxembourgeois, en qualité de représentant de Gérard Houa, bien connu dans le monde touristique européen comme représentant les intérêts de HNA.

Ce qui pose notamment question, c'est l'article des statuts portant sur le capital social de la société, qui est de 75.000 euros et « pourra être porté à 300 millions » : des anticipations à un tel niveau sont impressionnantes ! Les moyens financiers et juridiques sont donc déjà anticipés pour les prochaines acquisitions et concernent sans doute bien des opportunités à ne pas négliger, comme pourrait l'être le décès de Gérard Brémond.

Mais attardons-nous sur Gérard Houa. Né en Chine et résidant chinois, on ne connaît pas pour autant sa véritable nationalité. Directeur d'un site touristique d'hyper-luxe en mer de Chine ''Sérénity Marina Sanya'', il est aussi chevalier de la légion d'honneur ! Et à la suite d'un décret de la République Française en 2010, il sera nommé conseiller du commerce extérieur de la France en Chine. N'est-il pas plus propre à être conseiller du commerce extérieur du territoire de Hong Kong en France et en Europe ? N'y a-t-il pas conflits d'intérêts nationaux ? Administrateur avec Jacques-Yves Henckes de la SA luxembourgeoise précitée, on se posera la question de la répartition des 75.000 euros du capital social initial. Et d'où viendront les 300 futurs millions d'euros ?

Nous prendrons ici le pari que les choses sont préfigurées, Gérard Houa étant un homme prudent qui évite les risques (au mieux pour ses commanditaires), comme en atteste l'article 2 des statuts qui stipule : « Au cas où des événements extraordinaires d'ordre politique ou économique, de nature à compromettre l'activité normale au siège social ou la communication aisée de ce siège avec l'étranger se produiront ou seront imminents, le siège social pourra être déclaré transféré provisoirement à l'étranger, jusqu'à cessation complète de ces circonstances anormales. Une telle décision n'aura d'effet sur la nationalité de la société. La déclaration de transfert du siège sera faite et portée à la connaissance des tiers par l'organe de la société qui se trouvera le mieux placé à cet effet dans les circonstances données. » Sans commentaires.

 

Le précédent (avorté) de Fram

Autre aspect en filigrane : comment à opéré Gérard Houa avec l’État français, dans le cas de Fram, cette société française de voyages en difficulté depuis quelques années ? La presse économique évoque la tentative avortée de HNA, qui s'était mis sur les rangs pour la reprise du voyagiste français à l'automne 2015. Voir ici l'article du Monde : http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/10/13/un-mysterieux-sauveur-chinois-en-piste-pour-acheter-fram_4788481_3234.html

Car l’offre reçue n’émanait pas du groupe HNA lui-même, mais de la petite société luxembourgeoise HNA Group Europe. Dans ce dossier, tout le monde s'est perdu en conjectures « Bien sûr, c’est une offre du conglomérat chinois », a assuré Marie-Laurence Vieuille-Féral, la présidente du directoire de Fram, « Il n’y a aucun doute », ajoute-t-on chez Selectour Afat, « Non, il n’y a aucun lien ni en capital, ni par les dirigeants », affirme au contraire un de ceux qui ont vu l’offre, « Personne n’en sait rien », avoue un autre proche du dossier. »

On reprendra ici la conclusion de l'article : « La stratégie de HNA-Selectour Afat consiste depuis le début, par le biais de reports interminables, à pousser Fram au dépôt de bilan » tout en affirmant le contraire, a déclaré le secrétaire du comité d’entreprise lors de la dernière réunion, le 2 octobre. « Le duo franco-chinois pourrait ensuite récupérer ce qu’il veut à la barre du tribunal. »

En tout état de cause, on ne peut que facilement imaginer que les ambitions du dragon chinois ne se sont pas arrêtées à cette vaine tentative de reprise de Fram (finalement repris par le biais de LBO France). Et que dès lors, les tractations entreprises par Gérard Brémond avec HNA ont trouvé une issue ''heureuse''...

 

Quand le dragon chinois mord la crête du coq français

Gérard Brémond est en retrait du fait de son âge, ce qui n'est pas infamant, mais de fait impactant. Il ne figure plus dans le conseil de surveillance de Maroc Télécom, il n'est plus le président de Alliance 46-2 (lobby de groupes français impliqués dans le développement de projets touristiques), il n'est plus le représentant de SITI et de GB Développement au conseil d'administration de Pierre Vacances SA puisqu'il y est remplacé par deux de ses lieutenants : Patricia Damerval et Thierry Hellin.

Et le Pdg du groupe français n'a jamais remis en question son modèle économique, basé sur la construction immobilière infinie. Comme les projets français et européens de développement ne sont pas suffisants pour garantir le retour à l'équilibre financier et la pérennisation de PVCP, l'ouverture à de nouvelles perspectives se sont naturellement imposées.

Voilà la configuration d'intérêts stratégiques à laquelle nous sommes confrontés. Il fallait quelque part bien s'y attendre, tant la situation économique, opérationnelle et financière de PVCP est délicate et ne peut s'éterniser.

Pour l'heure, HNA tire le groupe français d'un mauvais pas en le mettant dans son giron. Mais le renard n'a jamais mangé le loup. Ne nous-y trompons pas, ce ne sont pas des rapports sociaux aimables qui se mettent ici en place, mais bien une chaîne de prédation avec la soumission du gouvernement et, dans les contextes locaux de financement de nouvelles activités de PVCP par les collectivités territoriales, la complicité inconsciente des élus de proximité. Les contribuables ne pouvant se contenter que du modeste rôle de dindons de la farce !

Le rêve que nourrit Gérard Brémond pour PVCP est sans doute de durer encore, assez longtemps pour que son neveu puisse développer ses affaires dans le sillage de HNA. Il faut comprendre ainsi la venue de la belle-sœur de Gérard Brémond, Annie Famose, au conseil d'administration de PVCP. Âgée de 72 ans, elle prend sans doute place pour son fils David Brémond. Les affaires de la mère et du fils sont conséquentes et dépendent totalement du tourisme et des loisirs : elles ont prospéré dans le sillage de Pierre et Vacances, au point qu'aujourd'hui ils dirigent environ 600 petites affaires et ont des projets d'expansion aux États-Unis et au Japon.

 

Un capitalisme international aux conséquences kafkaïennes

Une répercussion inattendue dans cette affaire internationale, ou peut-être devrait-on dire simplement ''terrestre'', est que la France et ses alliés européens, faisant le jeu de la sauvegarde à tout prix de l'existence d'un groupe national en déclin, viennent s'opposer involontairement à leur grand allié américain !

Nul n'ignorera en effet que la mise en place des accords TAFTA et consorts de libre-échange entre l'Europe et l'Amérique du Nord sont conditionnés par l'objectif majeur de contrer le développement expansionniste de l'Empire du Milieu. L'enjeu du sauvetage du soldat Brémond serait ainsi en opposition avec celui du sauvetage du soldat Ryan, conséquence d'une tradition bien française qui défend à tout prix ses grandes entreprises, jusqu'à mépriser toutes les logiques du pragmatisme économique et financier, ainsi qu'à contre-carrer ses propres intérêts nationaux.

Alors que chacun choisisse : soit une place sur la chaîne de prédation, soit ne plus cautionner la prédation et mettre l'argent public dans des secteurs relevant de l'intérêt général, du bien commun et d'un avenir possible. La responsabilité de tous les niveaux de la société est engagée et celle des plus responsables est la plus lourde et les élus pressés seront les plus critiquables.

 

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