L'invisible.

   

 

    "Au crépuscule, je me rendis sur la grande place au centre de la ville et ce que j'y cherchais n'était ni son pittoresque ni son agitation  que je connaissais déjà bien. J'étais à la recherche d'un amas brun sur le sol, qui n'avait même pas de voix et qui n'émettait qu'un seul son. Un profond, un interminable murmure "ä-ä-ä-ä" qui ne diminuait pas, ni ne grandissait, mais jamais ne s'arrêtait et derrière les milliers d'appels et de cris de la place, on pouvait toujours le percevoir. C'était le son invariable de la place Djema el Fna qui restait le même au cours de tout un soir, et de soir en soir.

   De loin déjà, je tendais l'oreille. Une inquiétude me poussait, que je ne saurais expliquer. Je serais de toute façon allé sur la place, tant de choses m'y attiraient; et je ne doutais jamais de l'y retrouver avec tout ce qui en faisait partie. Cette seule voix, réduite à un son unique, me faisait ressentir une sorte d'angoisse. Elle était aux limites du vivant. La vie qui la produisait ne se composait de rien d'autre que ce son. J'écoutais avec avidité, anxieusement et j'atteignais toujours un point sur mon chemin, toujours au même endroit, où j'entendais soudain, comme le bruit d'un insecte : "ä-ä-ä-ä".

   Je sentais une sorte de calme indéfinissable se répandre dans mon corps et, alors que mon pas était jusqu'alors un peu hésitant et mal assuré, je marchais soudain avec décision vers le son. Je savais où il naissait. Je connaissais la petite masse brune sur le sol dont je n'avais jamais vu autre chose qu'un morceau de tissu grossier et sombre. Je n'avais jamais vu la bouche d'où sortait le "ä-ä-ä" ni l'œil ni la joue, aucune partie du visage. Je n'aurais pas pu dire si ce visage était celui d'un aveugle ou d'un voyant. Le tissu brun et sale était rabattu comme un capuchon sur la tête et cachait tout. La créature - ce devait en être une - était accroupie sur le sol et courbait le dos sous le tissu. Il y avait là peu de "créature", tellement cela paraissait léger et faible. Je ne savais pas quelle était sa taille, car je ne la vis jamais debout. Et ce qu'il y avait sur le sol était si peu volumineux que l'on aurait pu buter dessus par inadvertance si le son s'était arrêté. Je ne la voyais jamais ni venir ni partir. Je ne sais si on l'apportait et si on la reprenait ou bien si elle partait par ses propres moyens.

   La place qu'elle s'était choisie n'était pas protégée. C'était même l'endroit le plus ouvert de la place et il y avait une incessante allée et venue tout autour du petit tas brun. Les soirs de grande animation, il disparaissait sous les jambes des passants, et bien que je susse exactement où il était et que j'entendisse toujours la voix, j'avais du mal à le trouver. Mais, ensuite, les gens s'en allaient et il restait à sa place alors qu'autour de lui Djema el Fna était déjà vide. Après quoi, il restait tassé dans l'obscurité comme un vieux vêtement très sale dont on se serait débarrassé en le laissant tomber en cachette parmi la foule pour qu'on ne le remarquât pas. Mais maintenant les badauds s'étaient dispersés et le paquet restait là, tout seul. Je n'attendais jamais qu'il se levât ou qu'on vînt le chercher. Je me glissais dans l'ombre et m'éloignais avec un étouffant sentiment d'impuissance, mais aussi de fierté.

   L'impuissance était la mienne : je sentais que je n'entreprendrais jamais rien pour percer le secret de cet amoncellement de tissu brun. J'avais peur de son aspect et, comme je ne pouvais lui en donner un autre, je le laissais sur le sol. Lorsque j'approchais, je prenais garde de ne pas buter dessus, comme si j'avais pu le blesser ou lui causer un dommage. Il était là tous les soirs, et tous les soirs mon cœur s'arrêtait lorsque j'entendais le son pour la première fois et il s'arrêtait de nouveau lorsque je l'apercevais. Son chemin aller et retour m'était encore plus sacré que le mien. Je ne le suivis jamais à la trace et je ne sais où il disparaissait pour la nuit et du jour suivant. Il était quelque chose de spécial et, peut-être, se prenait-il pour tel. Je me sentis souvent tenté de bouger tout doucement du doigt le capuchon brun. Il devrait le remarquer et peut-être possédait-il un deuxième son avec lequel il aurait répliqué. Mais cette tentation disparaissait toujours devant mon impuissance.

   Je disais qu'en m'éloignant discrètement, un autre sentiment m'étouffait : la fierté. J'étais fier de cet amas d'étoffes brunes parce qu'il vivait. Je ne saurai jamais ce qu'il pensait tandis qu'il respirait si bas en-dessous des autres hommes. Le sens de son appel restait pour moi aussi obscur que toute son existence. Mais il vivait et il était chaque jour là, à son heure. Je ne le vis jamais ramasser les pièces de monnaie qu'on lui jetait.Il y en avait peu, jamais plus de deux ou trois. Peut-être n'avait-il pas de bras pour les prendre. Peut-être n'avait-il pas de langue pour former le l d'Allah et le nom de Dieu s'abrégeait ainsi en "ä-ä-ä" pour lui. Mais il vivait et, avec un zèle et une opiniâtreté sans pareils, il distillait son unique son, pendant des heures et des heures, jusqu'à ce qu'il devînt, sur cette immense place, le seul son, le son qui survivait à tous les autres".

 

 

 

(Elias Canetti. Voir page précédente).

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