Ceci n'est pas un "article".

  

 

   Ce devait être la Transcanadienne, cette longue, très longue route qui traverse le Canada. Ça ne peut être que la Transcanadienne dont l'image me revient de façon récurrente, je ne sais pourquoi. Deux larges chaussées, deux voix chacune, séparées par un très large bande de gazon, sans aucun rail de sécurité, ni barrière, ni aucune bordure d'aucun côté, quelques unes de ces larges et longues voitures américaines - c'était la fin des années 1970 - qui glissaient silencieusement tout au long (mais c'est quasiment un arrêt sur image, tout au moins un ralenti) et, d'un côté le bois, de l'autre de l'herbe, des feuilles d'herbe.

      Était-ce en allant à Ottawa ? (J'avais "fait du stop" pour m'y rendre (les canadiens disent hitch hiking, ou voyager sur le pouce, ce qui est bien mieux dire) pour rendre visite à J.-M., sur son invitation. À l'époque et dans ce pays c'était une affaire qui marchait bien, l'auto-stop ; l'effet hippy, sans doute, peace and love.  Mais le seul arrêt que nous ayons fait n'était que pour prendre un pot (de bière) et jouer au  billard dans une taverne. En sortant, j'avais posé mon portefeuille - la moindre des choses étant que je paye mon coup - sur le toit de la voiture en ouvrant la portière. Avant de démarrer, le gars qui m'avait pris en stop m'a demandé "Tu n'oublies rien ?". Ils sont comme ça, là-bas, et ça donne tout son sens au qualificatif cool : détendus, oui, mais fret, froids. Et moi j'étais gelé, stoned.

   En fait, non ; nous avons dû faire un autre arrêt, parce que je m'aperçois assis avec un large cercle de gars, dans un pré, sous Ottawa, à faire circuler le joint ("Don't bogart that joint, my friend / pass't over to me ..")

      Mais il est plus probable que c'était en allant plus loin en Ontario, quand Jacques Dubey (Québec blues, du blues pour les négres blancs d'Amérique) m'avait demandé d'emmener ce jeune Américain égaré chez nous, rue Rachel, qui ne se décidait pas à partir, quitter cet endroit magique, bien qu'il n'eût strictement rien à y faire, que fumer notre pot (un excellent" colombien gold", rien que des tops). Oui, ça doit être ça. C'était l'Américain - j'ai toujours ignoré son nom - qui conduisait ( je n'avais ni voiture ni permis), mais j'étais, en quelque sorte, chargé de m'assurer qu'il arriverait à bon port : il était complétement paumé.  Et "bon port" c'était cette cabane en Ontario où j'ai compris ce qui séparait rednecks (mais ceux-ci étaient "cool") et Québecois, particulièrement ceux de Montréal-Est : les armes. Sur la paroi du chalet - cabane, chalet ou bungalow, l'endroit était assez vaste pour que je ne m'y sente pas à l'étroit le peu de temps que j'y suis resté - trônaient quelques bonnes carabines. Il est probable qu'elles servaient à la chasse : l'endroit était assez isolé pour que quelques ours y fassent volontiers une incursion, mais ce qui était frappant c'était leur exposition, leur "mise en avant". "I'm a guy with a gun : a man."

 

   Mais je m'égare (à "l'Ouest, le vrai"). Cette image, ce tronçon de highway, ce ciel bleu pâle et cette verdure omniprésente, loin de toute ville, loin de tout, en fait : peut-être a-t-elle été réactivé par la lecture de L'Amérique de Baudrillard. Peut-être me faudra-t-il la retranscrire. Ou retrouver le nom de cette cascade prés d'Ottawa sous laquelle nous nous étions baignés, nus ? Rendre hommage à ma jeunesse "américaine" ?

 

   "In the desert / you can remember your name / Because the rain ain't fall / to make you no pain". (America)

 

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